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"Le dernier tabou", les harkis restés en Algérie aprés l’indépendance.

16 juin 2016 - Dernier ajout 17 juin 2016

Dans le cadre du Festival TransMéditerranée, le Palais des Congres de Grasse a accueilli mardi 14 juin, le journaliste Pierre Daum, pour une conférence autour de son ouvrage « Le dernier tabou ».
Pierre Daum a collaboré à plusieurs journaux européens : Le Monde , L’Express, La Libre Belgique, La Tribune de Genève..., avant de s’engager dans des enquête historiques sur le passé colonial de la France, au Vietnam et en Algérie.
Parallèlement, il effectue régulièrement des grands reportages pour le Monde Diplomatique.

« Je suis journaliste. Cela fait dix ans que je mène des enquêtes historiques sur le passé colonial de la France. Je ne suis pas historien même si je commence à oser me présenter aussi comme historien, et d’ailleurs, j’ai le plaisir d’être reconnu aujourd’hui par la communauté des historiens spécialistes de l’Algérie »

L’auteur nous offre à travers son dernier livre "Le dernier tabou", une « lecture de l’histoire franco-algérienne dépassionnée , sans mythe et sans tabou » sur les harkis restés en Algérie après l’indépendance.


 

« Je n’ai moi même aucun lien familial avec l’Algérie. Je ne suis pas enfant de pieds noirs. Je ne suis pas enfant d’Algériens ni même enfant de harkis. Je suis pas non plus enfant d’appelés métropolitains à la guerre d’Algérie.
Et c’est une caractéristique importante, car lorsque j’ai commencé à travailler sur l’Algérie et en Algérie, j’ai aborde ce sujet, tellement lourd dans l’histoire de France, avec une certaine « virginité ». Je n’ai pas le poids d’une histoire familiale ou d’une culpabilité familiale. Pour moi, l’Algérie c ’est comme le Vietnam ou d’autres pays dans lesquels j’ai enquêté. »

Pierre Daum, nous a confie qu’il avait découvert l’Algérie un peu par hasard. « En tant que journaliste, je bouge beaucoup, je parle avec plein de gens et il y a parfois des sujets comme ça, dont on entend parler et qui sont très intéressants. Par exemple, il y a 8 ans, j’ai découvert par hasard qu’il existait des pieds noirs qui n’avaient pas fait comme tout le monde et qui avaient décidé de rester vivre dans l’Algérie algérienne. J’ai enquêté et écris un livre sur ce thème »

Le sujet de son dernier ouvrage, le journaliste lui même ignorait qu’il existait : à savoir les harkis restés en Algérie après l’indépendance, et qui ne se sont pas faits tuer.
Là encore la connaissance commune, est de penser que les harkis, c’est à dire les Algériens qui ont porté l’uniforme français à un moment ou à un autre durant les sept années et demie de ce qu’on appelle en France la Guerre d’Algérie, et que l’on appelle en Algérie la Guerre de Libération, ont tous été exécutés après l’indépendance en 1962.
« Selon les versions officielles, il y a ceux qui ont réussi à s’enfuir pour venir en France pour, selon le récit classique, sauver leur peau. Et ceux qui n’ont pas réussi a s’enfuir et qui se seraient faits tuer. On parle du massacre des harkis de 62 »

Le journaliste décide alors de partir à la recherche de ces harkis. Ceux dont on n’avait jamais entendu parler. « Si on regarde tous les livres publiés en France sur les harkis, tous les reportages à la télé, ils ne traitent que des harkis pendant la guerre et des harkis en France . J’ai du effectuer tout un travail de lecture de toutes les études qui avaient été faites jusque la sur les harkis et je les ai confrontées avec plusieurs sources : des récits d’anciens appelés et des récits d’anciens Moudjahidines (combattants algériens). J’ai aussi eu accès à des chiffres de l’ONAC (office national des anciens combattants) qui détient d’autres chiffres sur le sujet qu’il ne veut pas divulguer."
Il n’y avait donc aucun ouvrage évoquant ceux qui étaient restés vivre en Algérie après la libération.
D’ailleurs le fait qu’aucune étude n’en parle, alimentait cette idée répandue en France que, de toute façon , il n’y avait pas de quoi en parler puisqu’ils se sont tous faits massacrer. 

Pendant trois ans, Pierre Daum est allé très régulièrement en Algérie. Il a effectué cinq séjours de 5-6 semaines à chaque fois, et à chaque fois qu’il partait, il récoltait, auparavant, de nouvelles adresses, de nouveaux contacts de familles de harkis. 
Ce sont des familles qui vivent dans des villages reculés, parce qu’on le sait, le phénomène harkis pendant la guerre, n’est pas un phénomène urbain. Le recrutement par l’armée française ne s’est pas effectué dans les villes. Cela s’est toujours fait dans les villages, dans les montagnes, auprès des plus pauvres.
Pour la réalisation de son enquête, l’historien s’était fixé deux objectifs : parcourir toute l’Algérie, et recueillir les témoignages d’au moins cinquante personnes. Finalement, il en a rencontré plus d’une soixantaine.

« En 62, ces hommes sont retournés dans leurs villages. Et c’est dans leurs villages que 50 ans plus tard, il a fallu que j’aille les retrouver. J’ai parcouru 20 000 km pour écrire ce bouquin. Je suis allé dans des villages où les gens n’avaient plus revu de français depuis le départ du dernier militaire en 62 »

Enfin, ce livre, « Le dernier tabou », révèle une chose fondamentale, qui bouscule les idées reçues.
Sur les 450 000 hommes adultes algériens : 250 000 supplétifs, 120 000 appelés, 50 000 militaires de carrière, et 30 000 notables algériens pro-francais (maires, conseillers municipaux, gardes champêtre, etc.) qui ont porté l’uniforme de l’armée française, 30 000 seulement sont venus en France. Ils étaient accompagnés de leurs femmes et enfants soit au total 80 000 personnes et qui, nous le savons, ont été scandaleusement maltraités à leur arrivée : camps d’internement, relégation sociale etc.

L’immense majorité de ces hommes adultes algériens, que l’on appelait « musulmans » en langage colonial, était restée vivre en Algérie sans avoir été assassinée.
« C’est la grande révélation de mon livre qui remet en cause les versions officielles en France et en Algérie. »

Désormais la grande question est et reste « combien ont été tués ? »

« Mon enquête montre bien qu’il y a eu des milliers de harkis qui ont été abattus à la libération. 1962-63 a été une année d’extrême violence (rafle, emprisonnement, sévices corporels, assassinats) contre ceux qui étaient considérés comme étant du côté des français.
Cependant, ils ne dépassent pas quelques dizaines de milliers de morts. Il n’y a pas eu un massacre généralisé de tous les harkis en Algérie. Il y a eu des milliers d’assassinats majoritairement ponctuels. Cela signifie donc, que ceux qui n’ont pas fui pour la France, et qui n’ont pas été exécutés, et ils sont nombreux, ont vécu en Algérie après la l’indépendance »

L’ouvrage de Pierre Daum a reçu un accueil très positif de toutes les personnes qui s’intéressent sereinement à l’histoire de l’Algérie. La communauté des historiens, et plusieurs enfants de harkis en France, qui essaient de s’extraire du récit familial, ont eux aussi apprécié le fruit de cette enquête.
En Algérie, la sortie du livre a mis un peu plus de temps mais a finalement été publié.

 

 

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