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L’histoire de Mawa ou la Traversée des Enfers de la migration moderne

22 mai 2017

De Conakry, en Guinée, à Marseille, la jeune femme Mawa a pris, en 2003, la route migratoire, véritable route des Enfers. Avec un passage cauchemardesque en Lybie, à l’époque de Kadhafi, qui a fait basculer sa vie pour toujours. Car la Lybie a été, et reste, selon elle, le lieu de toutes les atrocités, même si le régime a changé. Les migrants y subissent pressions, tortures, viols systématiques, exécutions sommaires, pour un oui ou un non. Et ceci ; avant de pouvoir espérer embarquer sur des canots pneumatiques, véritables cercueils des mers pour rejoindre l’Europe. Elle, qui rêvait en Afrique de rejoindre une France qui ressemblerait à la série TV de « Sous le Soleil », a subi cette traversée de la Méditerranée, avant d’arriver, hagard, seule, sans famille, à pied à Marseille, en passant par l’Italie et Nice. Son récit, c’est celui de la migration d’aujourd’hui, c’est aussi une histoire de raquette, de business lucratif où le migrant est une marchandise monnayable, dont la vie n’a aucune valeur…


 


Jeune femme dynamique et rayonnante, Mawa, Guinéenne, vient de fêter la carte de séjour de 10 ans qu’elle vient d’obtenir, après 10 ans de présence à Marseille. Ce statut administratif est un petit papier qui lui a coûté du sang, des larmes et tant de combats. Je salue, ici, le témoignage courageux de Mawa, qui a bien voulu livrer les détails terrifiants de sa vie depuis qu’elle a dû fuir son pays natal, la Guinée, car menacée de mort, en raison des activités politiques de son père, opposant au régime. A Marseille, elle s’est mariée, est devenu mère de deux enfants, travaille et a réussi à reconstruire sa vie, malgré les épreuves qu’elle a dû surmonter.
J’ai eu l’occasion de rencontrer Mawa, par le biais d’une amie qui est travailleuse sociale aux Points d’Appui d’Accès aux Droits des étrangers et qui l’a aidée à obtenir une carte de séjour. Cela fait un certain temps déjà que nous souhaitons lui donner la parole. De son côté, Mawa a voulu témoigner de cette traversée des Enfers, à travers le sol africain, la mer Méditerranée et l’Italie. Car elle souhaite apporter son éclairage sur la réalité de ce que subissent les migrants et tenter de dissuader ses compatriotes de venir en Europe, par la route, Mali- Algérie-Libye- Italie qu’elle a empruntée. Son histoire est toujours d’actualité. La maltraitance aux « check points » libyens, n’a jamais cessé, d’après les témoignages très intimes de ses compatriotes et d’autres migrants qui continuent d’emprunter exactement la même route. Je me rends donc chez elle, dans une petite cité des quartiers Est de Marseille, vers Pont-de-Vivaux, où elle m’accueille avec ses deux enfants qui viennent de rentrer de l’école. Mawa a voulu raconter son histoire, pour, dit-elle, éviter que d’autres migrants prennent la mer, comme elle, et surtout ne passent par la case libyenne.

La fuite de Conakry


La jeune femme accepte de se confier et tente de reconstituer ses souvenirs. Son histoire de migrante débute à 23 ans, en 2003 où elle doit fuir sa vie natale de Conakry, en Guinée. Son père, gendarme de profession, opposant politique, est emprisonné pendant 5 ans, puis brusquement retrouvé mort en prison. Des amis de la famille l’informent alors, que la situation est devenue trop risquée pour elle et sa sœur aînée, et qu’il faut rapidement fuir. C’est la seconde épouse de son père (« ma marâtre »), sa mère est décédée, qui va l’aider, à quitter le pays, en leur donnant de l’argent, un pécule qui leur sera précieux, un temps ; Mawa a une vingtaine d’années à l’époque, elle est jeune et naïve, et n’est jamais sortie de Conakry. Elle et sa sœur émigrent d’abord au Mali, où résident de lointains parents qui les aident à s’installer ; et elles décident de se lancer, avec un certain succès, dans le commerce de tissus (le Bazzin), durant deux années. Mais les tumultes politiques et l’instabilité politique malienne inquiètent la jeune Mawa, qui ne retrouve pas d’équilibre dans cette nouvelle vie. Un Malien, évoque auprès de sa sœur la possibilité de les aider à gagner l’Europe, pour environ 1500 euros. Avec le recul du temps, Mawa revient sur ce lugubre business « Il nous a soutiré beaucoup d’argent. » Le voyage en Europe commence alors à germer dans l’esprit de la jeune guinéenne. « D’un côté, j’avais peur, mais je me suis dit que si dieu m’aidait à faire cela, ce sera le meilleur de ma vie. » Sa sœur, désormais mariée, préfère, elle, rester au Mali.

La France : comme dans la série « Sous le soleil » !

Quand je lui demande, pourquoi la France ? Mawa se rappelle : « Pour moi, la France, c’était comme dans les séries télévisées, comme dans « Sous le soleil » (une série de la fin des années 90, qui se déroulait dans les milieux huppés de Saint-Tropez), de belles maisons, de l’argent, des gens bien habillés… Les films, on les regardait en DVD, au Mali. Je pensais, je vais être riche, je vais trouver du travail »… Du Soleil de Saint Tropez au soleil de Marseille, du rêve à la réalité… Et là, nous partons dans un fou rire commun qui allège un peu une rencontre lourde de souvenirs traumatisants, mais aussi libératoire.

« Ils voulaient faire du mal pour leur plaisir »

Elle se décide alors à partir pour l’Europe. Sa sœur verse la moitié de la somme demandée au passeur malien qui la mène du Mali en Algérie, en voiture avec 25 autres personnes, à travers le désert, un périple qui dure quatre jours. A la frontière algérienne, ils changent de voiture. Ils sont arrêtés par des militaires, où certains hommes sont battus, et contraints de verser de l’argent. Finalement, une autre Pick-up les récupère, pour le conduire en Lybie. Là, ils sont contraints de rester deux semaines, enfermés dans une cour, en attendant de prendre la mer. A l’évocation de ce souvenir, Mawa verse des larmes. Elle se souvient : « Des personnes nous maltraitaient », lance-t-elle. Qui étaient ces personnes ? Je demande. Mawa ne sait pas trop. « C’étaient des gens qui travaillaient avec les passeurs, on ne voyait jamais leurs visages, ils se voilaient ». Ce dont elle se souvient, avec difficulté et larmes, c’est qu’ils voulaient « Faire du mal, pour leur plaisir ». Ils disaient aux Migrants, « Vous êtes de étrangers de passage ». Elle suppose aujourd’hui que c’étaient des militaires libyens. La conversation change de ton, elle décide de parler, de sortir ce mal qui la ronge depuis 14 ans, de témoigner au grand jour. Elle se remémore le manège infernal des Libyens, « Ils nous emmenaient dans leur voiture et nous violentaient dans des containers » ; « Tu ne pouvais pas dire non ». « Une fois une femme a refusé de monter avec eux, elle a été tuée devant nos yeux. A un autre moment, deux hommes qui avaient voulu s’interposer ont été tués, ils ont tiré sur eux, devant nous ». « J’ai essayé d’oublier ». D’autant plus traumatisant pour la jeune guinéenne qui était vierge à l’époque, n’avait aucune connaissance de la sexualité. Viols et sévices divers font partie du lot d’atrocités « Et Mawa me montre la trace d’une brûlure de cigarettes, sur les bras que ces geôliers lui ont fait ». C’est pour cette raison, qu’elle aussi voulu témoigner. Car la majorité des migrants africains est toujours contraint de passer par cette route et arrivent chez nous, abusés de la même façon qu’elle. Et peut-être pour briser la loi du silence : « Je déconseille aux femmes de prendre cette route. Toutes les femmes, qui arrive aujourd’hui en Europe ont subi ces viols, et on n’en parle pas », explique-t-elle.
Prise dans le feu de son histoire, elle ne savait pas, à l’époque que le parcours de traversée allait être aussi traumatisant, et elle aurait renoncé si elle avait été mieux informée.



Au bout de deux semaines, le calvaire libyen prend fin, pour laisser place à un autre calvaire, celui de la traversée en mer. Dès le sol libyen, l’ordre est donné aux migrants de jeter leurs portables, pour ne pas pouvoir témoigner ou prendre des photos, et ne laisser aucune traces. On les conduit en voiture jusqu’à une côte. Puis vers 4 heures du matin, à la nuit noire, les migrants montent sur une sorte de grand matelas pneumatique, avec une planche au milieu. La difficulté est d’abord de se hisser jusqu’au matelas. Là, il s’agit pour les migrants de garder l’équilibre, car pas question de tomber.

Deux hommes sont tombés dans l’eau ; les passeurs leur ont tiré dessus

« Deux des nôtres sont tombées dans l’eau, en voulant monter sur le matelas, les passeurs les ont tués dans l’eau, ils leur ont tiré dessus ». Une fois sur un matelas d’environ 7 mètres de long, les migrants sont nombreux, « à peu près 180 personnes ». L’embarcation navigue sur les côtes libyennes, de nuit. Et Mawa, se souvient d’avoir été tétanisée par la peur : « sur le canot, je restais toute droite, sans bouger, je regardais droit devant moi, je fixais l’homme qui était juste devant moi. Je priais, je suis Musulmane ». Et elle se souvient, à cet instant avoir regretté d’avoir choisi d’accomplir cette traversée. Sur les eaux, le périple tourne à l’aigre. « Celui qui nous dirigeait sur le matelas s’est trompé de cap, il a soudain décidé de faire demi-tour ». En gros, cela signifiait que le passeur avait choisi d’abandonner 200 migrants à leur triste sort, de nuit, en pleine mer. « Nous avons alors aperçu un bateau qui naviguait sur la mer. Le passeur nous a dit qu’il allait émettre un signal, pour qu’on soit secouru. On était près des côtes italiennes, à proximité de Naples ». En fait, Mawa, a compris a posteriori, que le passeur n’avait aucune intention de demander secours, cette nuit-là, au bateau. « Il le savait, ils ont l’habitude », répète-t-elle. Lui, avait un gilet de sauvetage, alors que très peu d’entre eux en étaient équipés. En gros, cela signifiait que le passeur avait choisi d’abandonner 200 migrants à leur triste sort, de nuit, en pleine mer. Il a laissé l’embarcation chavirer, sans appeler de secours. « A cet instant, j’ai pensé que c’était fini pour moi, je ne savais pas nager. J’ai été sauvée par un homme qui m’a prêté son gilet de sauvetage. » Heureusement que le bateau italien n’était pas trop loin. « Les Italiens nous ont récupérés dans l’eau. Sur le bateau, nous avons été accueillis par la Croix Rouge. J’étais en état de choc »,

De Nice à Marseille

Mawa est ensuite envoyée dans un centre italien où résident déjà de nombreux Guinéens. Et là encore une fois, les migrants qui souhaitent rester en Europe font l’objet d’une sorte de raquette. Pressée de payer 200 euros pour passer clandestinement en France, elle doit appeler sa sœur qui est restée au Mali et lui demander de faire un virement, par Western Union, en échange. Le deal est passé. Conduite par le passeur, à la frontière franco-italienne, Mawa tente, avec d’autres migrants, une première fois, de rejoindre la France et la ville de Nice. Mais après trois heures de marche à pied, la tentative échoue. Ce sera, après un second essai, que la jeune femme pourra enfin fouler le sol français et se retrouver dans la banlieue de Nice. Le même jour, comme un funambule, elle décide de prendre le train, avec deux jeunes compagnons d’infortune comme elle, en direction de Marseille Saint-Charles, en début de soirée. A Marseille, les employés du Mac Donald de la gare Saint-Charles lui donne de quoi manger. Puis l’orientent vers le quartier du 3ème arrondissement où elle croise une femme comorienne qui accepte de l’héberger pour la nuit. Le lendemain, cette femme accompagne Mawa à la Cité des associations, à la recherche d’une association guinéenne qui va l’orienter vers la Cimade et déposer une demande d’asile à la préfecture.

Elle fête aujourd’hui sa carte de séjour de 10 ans !

Logée, un temps à la maison des femmes de la gare St Charles elle rencontre le futur père, guinéen, lui aussi, de ses enfants. Mais la jeune femme reste en état de choc. « J’étais perturbée, je pensais à tout ce que j’avais vécu en Libye et sur le bateau. » Elle sera suivie par un psychologue. Trois mois après être arrivée en France, elle tombe enceinte. A 5 mois de grossesse, sa demande d’asile est rejetée, elle doit alors quitter le foyer et vivre dans la clandestinité durant 8 ans. Elle donne naissance à son premier fils et part vivre avec son mari. « J’avais, tout le temps peur d’être expulsée », se souvient-elle. Elle parvient à trouver, malgré tout, des boulots au noir et donne naissance à son second fils, aujourd’hui âgé de 6 ans. Dès 2011, elle entame à nouveau des démarches pour régulariser sa situation auprès des Points d’Appui d’Accès aux Droits de Marseille. Elle finit par obtenir en 2012, une carte de séjour d’un an. Et tout dernièrement, en mai 2017, elle réussit à obtenir une carte de 10 ans. Aujourd’hui, elle vie en paix avec son mari et ses deux enfants et travaille comme aide pour personnes âgées. En 2015, elle est retournée pour la première fois en Guinée, mais elle ne souhaite plus vivre là-bas, car elle ne parvient pas à oublier ce que son père a subi, même si le régime politique n’est plus le même. Cet été, elle partira à nouveau dans son pays, le faire découvrir à ses enfants et à mon amie, travailleuse sociale qu’elle emmène avec elle, dans ses bagages…

Informations de 2017 ; sur le sort des migrants en Libye.
A lire, "Centre pour migrants en Libye : "conditions épouvantables", selon le patron du HCR" Mai 2017. "A Tripoli, le patron du HCR a par ailleurs souligné avoir recueilli des “témoignages très très difficiles” sur des cas d’esclavage moderne de la part de “gangs et d‘éléments criminels”. Il a encore parlé de témoignages “épouvantables”.

http://fr.africanews.com/2017/05/22/centre-pour-migrants-en-libye-conditions-epouvantables-selon-le-patron-du-hcr/

 



 

 

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