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Je te tiens, tu me tiens par la commémoration

15 octobre 2015 - Dernier ajout 17 octobre 2015

Massacres du 17 octobre 61 : L’UFAC ouvre le débat entre des officiels et le public.

Ne voyez pas dans mon texte la moindre ironie. D’abord je salue l’association organisatrice (l’Union des Universitaires Algériens et Franco-Algériens), ses partenaires, ses soutiens et tous les intervenants pour ce moment de mémoire où l’on se doit de raviver la flamme de moments terribles de notre histoire algéro-française plus que tourmentée. Mais si il y a un jour où l’on bien penser que dieu n’existe pas ou ne se préoccupe pas du destin des hommes, c’est bien le 17 octobre 1961. Dieu aux abonnés absents et les humains transformés en bêtes avides de sang et obéissant à une vengeance que des instances supérieures leur ont intimé l’ordre d’accomplir. N’oublions jamais que le déchainement des policiers était alimenté par des messages invoquant la présence d’individus armés dans le cortège et que de la Préfecture de Police de Paris furent émis de fausses informations annonçant que des membres des forces de l’ordre avait été tués ou blessés. Nous passions de l’arrêt d’une manifestation interdite, au lynchage, au crime et si l’on veut employer un terme de la lutte antiraciste à la ratonnade. Pourtant les faits étaient actés, l’Algérie marchait vers l’indépendance et même le couvre-feu de l’ignoble Papon ancien chef de gare à Bordeaux et fidèle organisateur de la déportation des juifs était une brimade de plus contre nos compatriotes d’Algérie mais on peut se demander si leur marche sur Paris était-elle nécessaire ?


 


Pour le symbole, oui, ce fut la première fois que la population maghrébine algérienne apparue dans l’espace public, mais le prix à payer fut si élevé qu’aujourd’hui nous avons le sentiment que des agneaux furent immolés pour noircir encore le pouvoir français qui ne fut pas avare d’atrocités dans ce conflit. Sans oublier que la droite française était divisée entre pro-indépendance et Algérie française et qu’un coup de force contre De Gaulle le liquidateur de l’empire colonial n’est pas à exclure. La presse qui relata les faits joua sur toutes les peurs et parla de musulmans, de hordes de musulmans marchant sur Paris, nous étions face à un second Poitiers, il fallait arrêter les musulmans, les maures, les ratons. Une façon de se concilier l’opinion publique lasse de ce conflit qui avait tué aussi tant d’enfants de France. Ce fut une Saint-Barthélemy de français musulmans de France justes coupables d’être des français musulmans. Mais n’oublions pas le rôle joué par cette communauté dans l’hexagone qui par sa contribution financière, son action de renseignement et autres aida fortement à la victoire finale du FLN. Nous savons que c’est rarement ceux qui sont les protagonistes des révolutions et les résistants d’une cause qui accèdent après la victoire au pouvoir. L’exemple algérien ne déroge pas à cette règle implicite. Après ces considérations sur le fond de ce drame je reviendrai à la conférence elle-même. Une affiche programme a été diffusée et je regrette que le nom du témoin oculaire des événements n’a pas été mentionné et qu’il a pris la parole qu’à la fin. Je pense qu’il l’aurait du l’avoir en premier en ouverture et qu’après son témoignage nous aurions du faire la minute de silence. De même que l’intervention de l’enseignant qui a échappé à la rafle parce qu’il était bien habillé et qu’il ne faisait pas arabe était aussi révélatrice du climat de cette époque et enfin la belle histoire d’amour narrée par la dame assise au fond a montré que les sentiments peuvent transcender les antagonismes. Le plus beau message d’espoir que nous pouvions retenir de cette journée.

Maintenant à nos invités et au contenu du programme annoncé. Le premier M. Rémi Caucanas, directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée suivi de M. Azedine Gaci recteur de la mosquée Othman de Villeurbanne. Ils sont responsables de mon introduction. Je loue leur érudition et leur sagesse ainsi que la profondeur de leur message mais celui-ci est adaptable à toutes les situations, il pouvait être audible sur un séminaire sur la Syrie, c’est de la bondieuserie réplicable à volonté. Je le redis à chacun des ouailles ; avant tout le soulèvement en Algérie est inspiré de la révolution française que le pouvoir français a mis sous le tapis dans ces trois départements et le sud en créant des sujets français, nos sœurs et frères algériens à qui on refusait la citoyenneté pour des raisons politiques sous le couvert d’un paternalisme colonialiste qui faisait d’eux des forces de travail, des soldats pour nos guerres mais surtout des individus de seconde zone toujours en état d’infériorité face aux français de là-bas, aux fonctionnaires métropolitains et aux juifs séparés de leurs frères par le décret Crémieux. A cela s’ajoute la spoliation foncière et l’assignement pour bien des algériens à la misère perpétuelle ce qui leur fera élaborer un programme politique marqué par le marxisme et le collectivisme. Chose normale. L’influence de l’Urss et du nationalisme arabe en pleine ascension avec Nasser ne sont pas étrangers à ces choix. Les américains voulant briser les reins des vieux empires coloniaux ne firent rien pour aider la France même au nom de l’anticommunisme. Pourtant l’armée française avait combattu à côté d’eux en Corée. Quand on se souvient du texte fondateur de la révolution algérienne du congrès de Soummam en 1956, la religion fait partie de l’identité arabe du peuple d’Algérie mais elle n’a pas le premier rôle comme catalyseur de la lutte. Alors je pense que nos deux premiers intervenants sont hors sol dans cette commémoration. C’est le doigt de dieu dans l’œil de l’histoire et cela nous aveugle plus que cela nous éclaire. Ensuite M. Raphaël Liogier, sociologue, philosophe et professeur des universités à Sciences-Politiques. Celui qui se veut plus jusqu’au boutiste que les durs du FLN. Son propos contre le général De Gaulle est indigne. Nous le savons, l’homme n’était pas un saint. Né au XIXème siècle, il avait les travers de l’éducation bourgeoise de son époque : suprématie de la race blanche, souvenons-nous du fameux fardeau de l’homme blanc de Kipling, regard circonspect sur les israélites et il était pétri de la grandeur de la France qui devait livrer son message civilisationnel au monde, mais dire qu’il était raciste et une insulte à sa mémoire. Malgré ses dérives, il a combattu le pouvoir raciste du Reich allemand. Bien sur pendant la guerre d’Algérie, il a fait un véritable putsch pour revenir au pouvoir mais à sa décharge, je dirai que c’est lui qui a mis fin au massacre, qui a laissé les accords d’Evian s’élaborer et qui a failli perdre la vie en luttant contre l’OAS. Guerre civile qui s’était rajoutée à la guerre entre la France et ses colonisés. Parfois son désir de garder intègre la souveraineté de la France et de conserver le pouvoir à la classe dirigeante dont il était issu lui firent commettre bien des erreurs même après 62, comme la gestion des affaires africaines par M. Foccart ou la répression qui s’abattit en février 1967 à Djibouti, 11 morts, des dizaines de blessés et des milliers d’arrestations ou en mai 1967 en Guadeloupe avec plus de cent morts. Mais il accepta aussi pour sortit du conflit l’exode des français d’Algérie, plus de 800 000 personnes. Alors je le redis De Gaulle n’était pas raciste pas plus que mon grand-père corse né à Bizerte ou le fonctionnaire de la Creuse en poste à Mostaganem. Il était un pur produit de son époque, comme les socialistes qui votèrent les pleins pouvoirs à l’armée ou un certain François Mitterrand déclarant que la seule façon de négocier avec le FLN, c’est la guerre et qui ministre laissa de nombreux militants de l’indépendance monter à l’échafaud sans une larme. M. Liogier, je ne vous accable pas, vous devez être un défenseur de biens de causes justes mais en tant que chercheur mettez votre détestation de notre histoire de côté et ne laissez pas votre idéologie déformer votre message et je ne l’espère pas vos travaux. Passons à M. Bonnet, ce jeune homme de 80 ans qui emportera de nombreux secrets dans sa tombe fit l’effet d’être le sage de l’après-midi. Ancien directeur de la DST (Direction de la Sureté du Territoire), il a été officier du contingent pendant la guerre d’Algérie. Nommé par François Mitterrand il initia de nombreuses coopérations entre ses services et les services de renseignements de nombreux pays arabes dont l’Algérie. Il fut aussi celui qui réprima les velléités d’indépendance de caribéens en démantelant en son temps l’ARC (Armée Révolutionnaire Caraïbe). Comme quoi on peut venir à Marseille à une commémoration du 17 octobre, déclarer sa flamme à nos amis algériens tout en ayant servi en bon factotum de l’état français qui ne voulait pas perdre ses poussières territoriales qui lui reste de sa glorieuse épopée coloniale. Peu importe il a su faire une bonne analyse même rapide de l’évolution des rapports entre l’Algérie et la France tout en saluant le dernier élan de normalisation et d’apaisement voulu par M. François Hollande, rappelant que celui qui n’était encore qu’un candidat à l’élection présidentielle était parti sur un pont de la capitale jeter une couronne de fleurs en hommage aux massacrés d’octobre 61, beau geste qui je pense aurait du être suivi après sa victoire d’une reconnaissance officielle des faits nous permettant par exemple de poser sans problème à Marseille une plaque commémorative à ces événements ou au massacre de Sétif de 1945 sans que les trublions de la droite extrême ne la détruisent chaque fois que des militants pacifiques se risquent à en mettre une comme la dernière fois au monument des Mobiles. Comme quoi les cicatrices de la guerre d’Algérie ne sont pas refermées et ont encore du sel qui empêche la guérison des consciences et l’écriture d’une histoire commune apaisée. En ce qui concerne son analyse sur la situation au Sahel marquée par la coopération algéro-française en matière de renseignements et d’actions, je reste dubitatif. Et ce n’est pas le bras de fer entre le pouvoir vieillissant des pros Bouteflika et l’armée qui me rassure sur la situation dans cette partie du monde et en Algérie maintenant et pour l’avenir. Merci quand même M. Bonnet qui a su avec le temps devenir un acteur des bonnes relations avec l’Algérie du moins avec le pouvoir en place là-bas, nuance. Je finirai par l’intervention de M. Ghaleb Bencheikh au titre prestigieux de Président de la Conférence Mondiale des Religions pour la Paix qui n’a pas hésité à fustigé l’obscurantisme des musulmans intégristes et la mainmise de l’oligarchie sur le pouvoir algérien. Il est habitué de ce type de déclaration. Son humanisme et sa soif d’égalité républicaine ne peuvent être mis en cause. Il œuvre sans cesse pour que règne la paix et la concorde entre nos différentes communautés. Soit. Enfin, la présence de M. Ali Haroun ancien ministre et responsable de la Fédération de France du FLN de 1954 à 1962 apportait la touche officielle à la manifestation. Ce tenant du parti unique, contemporain des faits doit avoir aussi des secrets qu’il aurait ou nous révéler et en tant que passionné d’histoire, je suis resté sur ma faim. Mais la raison d’état et des états planaient sur notre colloque et je comprends sa situation. Certains l’accusent pour le rôle qu’il a tenu pendant les années de plomb et la terrible décennie 90. Oui, il n’a pas fait de cadeau au FIS, mais nous rentrons dans un autre chapitre sombre de la trop cruelle histoire de l’Algérie et je ne ferai aucun commentaire ici. L’Algérie entre pouvoir fort, démocratie sous influence et baisse de la rente pétrolière est toujours sur la corde raide et l’islamisation rampante de sa société risque d’avoir des effets explosifs à long ou court terme. Je ne le souhaite pas de toutes mes forces. Nous terminons par notre modératrice Houaria Hadj Cheikh, qui fait partie des élus marseillais de la diversité avec les pieds tanqués dans la politique locale et le cœur franco-algérien. Sa tâche n’était pas facile avec cette tribune d’intervenants tous masculins comme quoi même dans la commémoration le machisme méditerranéen ne perd pas ses droits qu’il sait arrogé depuis des siècles. Mais avec fermeté et diplomatie, elle s’est bien acquittée de sa mission. Quelques propos parfois rudes ponctués de sourires de circonstances. Nous nous quittons en rappelant le programme trop ambitieux de cette rencontre et qui fut à peine survolé. En dernier lieu je vous livre mon sentiment. Oui à la commémoration mais après au regard des participants et de l’auditoire je me dis que nous avons eu droit à un prêche pour convertis. L’âge moyen de la salle avait quelque chose de la nostalgie mais au regard de la situation actuelle quel message pour les jeunes générations. Avec la crise qui frappe le monde musulman, les musulmans de notre pays et la montée des extrêmes de tout bord la tache à accomplir est gigantesque. Le vivre ensemble va passer par des moments de tension peut-être sans précédent. Nous ne sommes pas arrivés à écrire dans la sagesse notre histoire commune, nous n’avons pas de roman national acceptable des deux côtés de la Méditerranée, j’espère que les pages d’histoire que nous avons à écrire dans l’avenir ne seront pas avec de l’encre de sang. Souhaitons le et au mieux si nos saints hommes de la tribune ont une ligne directe avec la divinité, il serait temps qu’ils envoient un SMS : « Dieu bouge en bas ça craint ». Jamais plus la fabrique à martyrs ne doit rouvrir, rien n’est écrit, l’homme et l’homme seul est responsable de ses malheurs et doit apprendre à dompter la sauvagerie qui l’habite. Repos et paix éternelle aux sacrifiés du 17 octobre 1961.

 

 

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