Articles

Accueil > Egalité, diversité : Le débat > Interview de Jamilla Farah porte-parole du CRI

 

Interview de Jamilla Farah porte-parole du CRI

19 décembre 2015

Jamilla Farah est actuellement porte-parole du CRI : la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie dont Abdelaziz Chaambi est le fondateur et président.
Ce qui anime son investissement militant, ce sont « les valeurs humaines de justice », « de dignité » et « d’égalité pour tous les êtres humains dans le monde ». Au lendemain des élections régionales marquées par une montée sans précédent du Front National, nous interrogeons sa réflexion et son engagement dans les problématiques actuelles liées au racisme et à l’islamophobie en France.


 

Jamila Farah porte-parole du CRI
Qu’est-ce qui vous a poussé à vous engager à la Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie ?
Mon engagement au CRI date de 2013 en tant que membre actif. Cela parce que ce n’est pas tant dans l’espace public parmi mes concitoyens que j’ai ressenti un certain climat islamophobe mais plutôt, au départ, dans les médias dominants et les discours de beaucoup de politiques, à constamment stigmatiser les musulmans, les jeunes de banlieues, les roms, les composantes du prolétariat en général. Ces comportements m’ont indignée, vraiment ! Faire de la politique ne se résumait plus à gérer les problématiques de la Cité en ayant pour but de faire de notre France un pays où il fait bon vivre ensemble mais de dresser les communautés les unes contre les autres, alors que la crise faisait déjà son dramatique travail de sape dans les foyers défavorisés. J’ai aussi vu combien les politiques étaient aux affaires et paradoxalement donner la leçon honteusement.
J’ai parallèlement observé avec inquiétude l’actualité des femmes musulmanes à qui on interdisait de plus en plus l’espace public, l’expression de leur foi, de travailler pour nourrir leur famille, même dans le secteur privé … Au nom de quel droit ??? Qui a autorité partout dans le monde et surtout dans le pays des droits de l’homme pour dire à un être humain de ne pas porter un couvre-chef ou de le porter inversement ? Quel élément dans ce qui a été porté par des milliards de femmes dont Marie, Marianne et porté encore aujourd’hui par des femmes libres croyantes, permet de dire que le voile constituerait un trouble à l’ordre public, c’est-à-dire ce qui fonde la limite en droit, de la liberté individuelle, fondement de notre système démocratique issu des Lumières ? On oublie aussi de dire que l’identité d’une démocratie moderne est d’être multiculturelle, plurielle, phénomène qui crée une dynamique de création d’idées, de dépassement de la raison, le progrès de l’intelligence humaine. Le monolithisme n’enrichit pas, il sclérose, il est stérile. C’est l’altérité qui génère la réaction, le débat, la discussion, le dialogue, la communication et la condition de possibilité de la tolérance. Encore faut-il le comprendre pour l’accepter.

Parmi toutes les organisations qui luttent contre l’islamophobie, vous êtes la seule femme à notre connaissance à être le porte-parole de l’une d’entre elles, comment l’expliquez-vous ?
Il est difficile d’expliquer ce phénomène d’un point de vue rationnel mais pour rassurer nos lecteurs, il y a nombre de femmes musulmanes ou non avec des profils très spécialistes impliquées dans les organisations et je ne remarque aucune discrimination à l’égard des femmes. M. Chaambi m’a donnée toute sa confiance et rappelle que CRI n’est ni une association communautaire, ni une association musulmane. Bien qu’elle ait parmi ses priorités vocation à défendre les victimes d’actes islamophobes qui sont pour la majorité des femmes par des non-musulmans. La réelle et triste discrimination est à cet endroit, à la fois islamophobe et sexiste.

En France, il existe un certain nombre d’organisations qui luttent contre l’islamophobie, comment expliquez-vous leur apparition récente ?
Cette question est intéressante parce qu’elle met en exergue le fait que les autres associations dites antiracistes subventionnées n’aient vu ou voulu voir cette montée en puissance d’actes islamophobes depuis quelques années. CRI a surgi par la nécessité de cette progression qui n’avait pas été considérée à sa juste mesure et parce que beaucoup d’intellectuels ou de responsables politiques ont justifié leur paralysie d’action à cause d’une problématique sémantique liée au vocable "islamophobie". Je salue la réactivité de certains dont d’Abdelaziz Chambi qui n’a pas hésité à d’abord prendre en compte l’urgence du phénomène visible des actes islamophobes avant la préhension sémantique ou scientifique du phénomène. C’est en cela la monstration d’une intelligence politique responsable parce que les victimes ne peuvent se permettre d’attendre que le vocable "islamophobie" soit "cogité" et introduit dans le dictionnaire. Cela dit, CRI a donné une définition claire en relation avec ce qui est perçu sur le terrain de l’islamophobie qui est la stigmatisation et l’essentialisation d’un individu ou d’un groupe en fonction de son appartenance réelle ou supposée à l’islam en vue de le discriminer, l’agresser ou l’exclure de la vie sociale. Concernant le racisme pour compléter, il s’agit du même processus qui agit en fonction d’une grille de lecture dépassée et imaginaire du concept de race.

Les femmes musulmanes qui portent le voile sont-elles vraiment libres ?
La réponse malheureuse et hypocrite est de présupposer une soumission aux diktats des hommes et donc à une inégalité homme-femme. Regardons la publicité hypersexualisante dans la représentation de la femme, la prostitution suffisamment ostensible dans l’espace public pour ne pas l’occulter, les inégalités de salaire pour des compétences identiques, la répartition des tâches domestiques au sein du couple … Le travail pédagogique et militant se situe surtout ici, dans ces pratiques inégalitaires. Et je pense qu’il est toujours préférable de privilégier la pédagogie plutôt que des lois antilibérales qui contredisent la liberté d’expression, la liberté de conscience et de culte, et des lois absurdes anti-républicaines qui dans notre système républicain libéral empêchent l’égalité de la femme musulmane devant les droits universels de l’être humain à être instruite et à travailler pour se nourrir parce que la liberté présuppose l’égalité dixit Condorcet, républicain des Lumières. Pour le souligner, le travail autorise l’émancipation des femmes et interdire à la femme voilée de travailler, c’est compromettre sa liberté.
Il y a peut-être certaines femmes qui subissent une certaine pression familiale à porter le voile mais il y en a davantage qui le portent librement par choix personnel. Et comme Locke, père du libéralisme, l’exprime a fortiori dans sa célèbre lettre sur la tolérance, parce que l’état est incapable de maîtriser la conscience des individus, il n’est pas de son ressort de se mêler des croyances de ses sujets mais simplement de leur assurer la liberté, la sécurité et la propriété. Si une jeune fille ou jeune femme est forcée de le porter, alors effectivement, elle doit pouvoir solliciter des instances républicaines pour la protection de ses droits mais en aucun cas, l’État doit devancer une telle éventualité qui s’est risquée avec la loi 2004, comprise par beaucoup comme étendue à la sphère de l’entreprise par exemple, à bannir l’expression de la liberté pour toutes les femmes musulmanes voilées. En cela, d’après cette thèse, le principe de la laïcité nécessaire en découle et elle est une bonne chose dans un pays où le pluralisme est.

La crainte d’une revendication d’un Islam politique n’est-elle pas cela qui a conduit à légiférer dans le sens de l’interdiction du port de signes ostensibles à l’école et aussi dans l’entreprise nous référant à l’affaire très médiatisée Baby-loup1 ?
Il y a lieu de définir et séparer les deux concepts pour mieux comprendre ce phénomène d’Islam politique. L’Islam est une religion, c’est-à-dire un ensemble de croyances dont un dogme régit les pratiques, le culte. La politique, c’est la gestion de la Cité pour instaurer la paix sociale durable dans un territoire commun à plusieurs individus. Dans la continuité du raisonnement lockéen et illustré par l’affaire emblématique de l’abbé Meslier2 au XVIII è siècle, j’insiste pour dire que l’État ne peut et ne doit avoir vocation à maitriser les consciences individuelles d’une part. Et ainsi, de fait, le politique se trouve logiquement séparé du spirituel. Pour autant, la religion a longtemps organisé le temps et l’espace du quotidien des fidèles, elle a pu avoir une vocation et un savoir-faire politiques. Mais avec le pluralisme né dès le XVII ième par la libre pensée, la religion ne pouvait s’imposer durablement comme hégémonique au risque de traiter de manière inégale ses sujets. Sa vocation politique perd donc de sa pertinence dans un monde moderne issu des Lumières. D’autre part, dans une société moderne pluraliste, où nombre d’idéologies, de croyances cohabitent entre elles, pour ce faire de manière paisible, il est absolument indispensable pour le respect de l’égalité et de la liberté qui sont nos fondamentaux républicains, d’avoir ce principe organisationnel qu’est la laïcité rapproché du sécularisme anglo-saxon. Donc, en ces sens, l’Islam politique n’est ni à craindre en France où l’État de droit demeure fort, ni un projet envisagé par l’ensemble des musulmans de France acculturés aux principes des droits de l’humain et à la liberté. Cependant, il n’est jamais inutile de le marteler, la laïcité est un principe relevant du droit et non une valeur qui si on la considère ainsi génère le laïcisme. Penser la laïcité en terme de valeur, c’est opérer un glissement de catégories de la pensée passant de la loi en tant que principe horizontal, à la valeur qui relève d’une disposition de l’esprit à croire et signifier un élément transcendant dans celle-ci.

Au regard du contexte actuel des derniers attentats qui ont touché la France et de l’état d’urgence, peut-on comprendre que l’on ait peur des musulmans ?
Bien que les terroristes aient prétendu commettre leurs attentats au nom de l’Islam, pour autant il faut savoir raison garder pour ne pas en déduire que l’Islam serait problématique. Les actes terroristes affectent tout le monde sans distinction de croyance. Il y a pour le dire, une interprétation fallacieuse et intéressée de l’Islam, d’ailleurs récupéré et instrumentalisé par certains groupes pour tenter politiquement une certaine domination, un leadership pour des intérêts de pouvoir. Il n’y a aucun fondement spirituel dans l’acte terroriste, il n’est motivé que pour générer la peur et dominer les populations, les assiéger à la paralysie, et les musulmans en France n’ont pas cette dérive, la réalité nous le montre, c’est cela être lucide. Il y a certes, la nécessité de comprendre ce qui ne tourne pas rond chez ces quelques jeunes motivés par le néant mais ce n’est pas le propos ici. La peur ne conduit pas au vivre-ensemble, elle est la finalité du terrorisme. Nous nous devons de la dépasser, c’est notre combat contre le terrorisme.

Les récents débats qui ont animé les élections régionales ont montré quelques dérapages et ont encore pointé du doigt les musulmans de France, qu’en pensez-vous ?
Je vais répondre avec liberté et humour si vous le permettez : les politiques ne profèrent pas des paroles d’Evangile, loin s’en faut ! On ne peut reprocher aux uns d’être communautaristes quand soi-même on est discriminant. Le fort abstentionnisme aux dernières élections l’a remporté et il est un silence plus éloquent que le bruit des politiques relayés dans les médias. Il n’y a plus la confiance suffisante en ces hommes qui prétendent gouverner pour les légitimer sur leur chaire. La démocratie est en danger de ce fait et il est indispensable pour les prochains candidats d’être attentifs aux préoccupations matérielles des citoyens en premier lieu plutôt que d’entretenir leurs peurs avec cette idée que la France perdrait de son identité à cause de la présence musulmane. Le concept d’identité utilisé par les politiques n’est pas une bonne chose car elle participe souvent d’une intention de rejet plutôt que de rassemblement et de modernité qui inclut les pluralismes. L’identité française n’est pas une mais plurielle, elle n’est pas fixe mais évolutive. Je pense que depuis Clovis, la France s’est transformée. Pour autant, même en crise, on l’identifie au pays des droits de l’homme et de l’égalité, il nous reste à faire qu’elle le demeure et notre crise, si nous la dépassons intelligemment fera en sorte de rayonner davantage.

1/Baby-Loup : la Cour de cassation confirme le licenciement de la salariée voilée
2/L’abbé Meslier est un curé de la paroisse rurale d’Etrépigny qui a durant quarante ans rempli correctement ses fonctions de prêtre à l’égard de ses paroissiens, estimé comme un homme de bien par ces derniers. A ses soixante-cinq ans, retrouvé mort chez lui, il laisse un long testament où il fait l’aveu de son athéisme matérialiste intégral et sa révolte sociale. Il a passé sa vie à enseigner des choses auxquelles il ne croit pas. Son œuvre écrite est reprise comme étant la "Bible de l’athéisme".

 

 

Autres articles Egalité, diversité : Le débat

 

Brèves Egalité, diversité : Le débat

  • Septembre 2016

     

    Égalité hommes-femmes, la France dégringole dans le classement du HEC

    Le 25 aout dernier, la nouvelle édition du guide de la parité du Haut conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) montre que la France, avec 26,2% de femmes élues à l’Assemblée, se classe 60e au classement international établi par l’Union interparlementaire en juin 2016, sur 191 pays, alors qu’elle était 36e quatre ans plus tôt. Le Rwanda se classe 1er avec 63,8% de femmes, Cuba 3e avec 48,9%, la France étant également devancée par l’Allemagne, le Portugal, l’Espagne ou encore le Royaume-Uni. Faut croire que nos politiques ne se soucient de l’egalité hommes femmes que lorqu’il s’agit du voile et du "burkini" (...)

     

  • Juillet 2015

     

    L’OCDE tire la sonnette d’alarme sur l’intégration des immigrés en Europe

    Le nouveau rapport de L’OCDE paru le jeudi 2 juillet 2015 révèle que le taux de chômage des jeunes nés de parents immigrés est 50% plus élevé que celui sans origine migratoire. Les jeunes nés dans le pays de parents immigrés se sentent plus souvent discriminés en raison de leurs origines que le sont les personnes qui ont immigrés elles-mêmes, même si d’une façon générale ils occupent de meilleurs emplois que leurs parents Les chiffres montrent que les résultats scolaires des enfants immigrés ou de parents immigrés progressent globalement, des disparités existent encore car selon l’enquête PISA et OCDE leur niveau est deux fois plus faible que celui des élèves de parents nés sans origine migratoire (...)

     

  • Avril 2014

     

    Immigration, le vrai débat sur Radio Orient et Africa n°1

    « La campagne présidentielle 2012 s’achève. Une fois de plus, la question des immigrés a été traitée de façon caricaturale. De la viande hallal, à l’immigration zéro, en passant par le vote des étrangers, les candidats ont longuement débattu de questions mal posées ou marginales, en stigmatisant six millions de personnes et sans accepter d’ouvrir le vrai débat. C’est pourquoi, Africa n°1 et Radio Orient ont choisi d’interpeller ensemble les deux finalistes et de poser les vraies questions : le nouveau Président doit-il réduire ou stopper l’immigration légale dans le prochain quinquennat pour redresser les comptes de la Nation ? Quel est l’avenir des Français d’origine étrangère dans notre pays ? Radio (...)

     

  • Avril 2012

     

    Immigration, le vrai débat sur Radio Orient et Africa n°1

    « La campagne présidentielle 2012 s’achève. Une fois de plus, la question des immigrés a été traitée de façon caricaturale. De la viande hallal, à l’immigration zéro, en passant par le vote des étrangers, les candidats ont longuement débattu de questions mal posées ou marginales, en stigmatisant six millions de personnes et sans accepter d’ouvrir le vrai débat. C’est pourquoi, Africa n°1 et Radio Orient ont choisi d’interpeller ensemble les deux finalistes et de poser les vraies questions : le nouveau Président doit-il réduire ou stopper l’immigration légale dans le prochain quinquennat pour redresser les comptes de la Nation ? Quel est l’avenir des Français d’origine étrangère dans notre pays ? Radio (...)

     

Articles récents

Articles au hasard