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Guerre au Yémen : "Le remède est pire que le mal"

10 novembre 2016

Janvier 2011, la révolution éclate à Sana’a, capitale du Yémen.
Les « révolutionnaires » s’opposent au dictateur Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis plus de trente ans. Les premières manifestations rassemblent une grande diversité de citoyens : des étudiants, des militants politiques, des activistes..
A la même époque, nous assistions à la chute de Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Égypte. S’inspirant de ces renversements, les manifestants Yéménites espèrent, eux aussi, détrôner leur président : ils réclament la démocratie, la fin de la corruption et de meilleures conditions de vie.

L’Arabie Saoudite, quant à elle, inquiète de voir se propager la contestation sur son propre territoire, ne voit pas ce soulèvement à ses portes, d’un très bon œil.

Le président Ali Abdallah Saleh est finalement chassé du pouvoir. Une transition politique est mise en place, mais en septembre 2014, elle s’enlise et est au point mort.
Les rebelles houthistes, qui tirent leur nom de Hussein Al-Houthi, leur chef historique, de confession zaydite, une branche minoritaire de l’Islam chiite, qui a dominé politiquement et intellectuellement le pays pendant prés d’un millénaire, se posent alors en « sauveurs de l’Etat » et se déploient sur la capitale, puis sur l’ensemble du pays. Ils sont soutenus par Ali Abdallah Saleh, qui demeure à Sana’a et n’a jamais renoncé au pouvoir.
Le gouvernement de transition en place s’exile alors à Riyad en mars 2015.
et une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite est formée dans le but de contrer l’avancée de ces rebelles houthis soutenus par l’Iran.
Une guerre qui a déjà fait plus de 10 000 morts.

François Burgat, politologue et directeur de recherche à l’institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman à Aix-en-Povence, a accepté de nous éclairer sur le sujet.


 

Que se passe t-il au Yémen depuis maintenant plus de 18 mois ?

Ce qui a déclenché cette guerre, c’est un processus contre révolutionnaire comparable a celui d’Al Sissi en Égypte. Ce sont les gens qui ont été exclus du pouvoir, qui voulaient le récupérer. Celui qui a initié ce conflit s’appelle Ali Abdallah Saleh, l’ancien président. Pour ce faire, il ne s’est pas avance à découvert. Il s’est servi d’une fracture qui existait dans le pays. Le paradoxe c’est qu’il avait contribue à la créer cette fracture et cette tension entre les houthis et le pouvoir central à Sana’a.
Le conflit, au début, ressemblait à la révolte des houthis, mais on a très vite ressenti que la puissance militaire des houthis, c’était, en fait, la puissance militaire et financière de l’ancien régime. Le conflit s’est ensuite internationalisé.

Les saoudiens ont mobilisé une coalition qui, en théorie, vise à rétablir l’ordre constitutionnel, c’est à dire à rétablir le pouvoir menacé par la poussée militaire des houthis et de l’ancien régime.
Le problème c’est ce que cette coalition utilise, pour ce faire, une campagne de bombardements aériens disproportionnés, des moyens extrêmement maladroits et contre-productifs. Le remède est pire que le mal !

A cela, il faudrait rajouter la stratégie des groupes radicaux sunnites. Al Qaida depuis très longtemps et daesh depuis plus récemment qui, eux, sont en guerre contre tout le monde. Ils font en, quelque sorte, révolution a part.

Pourquoi les houthis soutiennent-ils Ali Abdallah Saleh alors qu’il les réprimait lorsqu’il était au pouvoir ?

C’est une très bonne question ! On pourrait même poser la question inverse. Pourquoi Ali Abdallah Saleh s’est il allié aux Houthis qu’il avait réprimés ? C’est très important de poser cette question parce que ça montre que le vrai moteur du conflit n’est pas une lutte sectaire.
Ali Abdallah Saleh a combattu les houthis, et c’est lui qui a utilise le vocabulaire de la diligence sectaire (« bande de sales chiites soutenus par l’Iran ») alors que ça n’était pas vrai. La critique qu’adressaient les houthis à Saleh, était une critique très moderne. Ils lui reprochaient de se soumettre aux Américains, en cédant à leurs pressions et leur faisant toutes les concessions.
Pour ne pas avoir à répondre à toutes ces critiques difficiles à contourner, il à confessionnalisé les houthis, les accusant de vouloir abolir la république et rétablir l’imamat, les accusant de vouloir prendre revanche sur la guerre révolutionnaire de 62 à 70. C’était en soi un très mauvais argument. Quand il était rejeté du pouvoir, c’est alors il s’est souvenu qu’il était lui même zaydite : il s’est servi des houthis comme cheval de Troie pour reconquérir son pouvoir.

C’est le paradoxe de la situation au Yémen qui montre bien que contrairement à ce que beaucoup de commentateurs disent, ce ne sont pas les divisions sectaires qui sont le moteur du conflit mais bel et bien la lutte pour le pouvoir.

Pourquoi l’Arabie Saoudite s’est elle lancée dans cette guerre ? Quel est l’enjeu ?

Ça n’est sûrement pas pour sauver la démocratie au Yémen ! J’ai avance une hypothèse qui n’est celle que tout le monde a avancé.
La guerre au Yémen est menée pour des raisons intérieures. Pour lutter contre les radicaux. Les Saoudiens ont deux catégories d’ennemis, contrairement à ce que tout le monde croit. Ce ne sont pas les chiites qui leur font peur. Les chiites ne sont pas des candidats possibles à leur succession sur le trône d’Arabie Saoudite. Ils ont peur des modérés, c’est à dire des Frères Musulmans, et des radicaux c’est à dire Daesh.

Pour montrer aux citoyens saoudiens qu’ils n’étaient pas les seuls à défendre la « oumma » sunnite contre les agressions extérieures, ils sont partis faire une guerre dont ils estimaient qu’elle avait un côté valorisant en terme de politique intérieure : valoriser leur image de leader sunnite en allant combattre les houthis chiites.
En d’autres termes, il n’y a pas que les radicaux qui prennent les armes pour défendre la oumma des sunnites contre les chiites.
La coalition menée par l’Arabie Saoudite s’est battue bruyamment au sud du Yémen, pour faire oublier qu’au nord, ils étaient, en fait, les alliés des chiites, les allies des Iraniens, dans la lutte contre Daesh.
Cela coïncide aussi avec l’arrivée du nouveau roi saoudien qui veut changer de registre diplomatique et se montrer interventionniste.

Aujourd’hui quels résultats peut-on tirer de cette guerre ?

Une catastrophe ! Notamment humanitaire. Il n’y aura pas de portes de sortie tant que la coalition continue à rêver d’une victoire militaire
La coalition exige des houthis, qui sont très fort militairement puisqu’ils ont les trois quart de l’armée de l’ancien régime, de se retirer des territoires qu’ils ont conquis, et de rendre toutes les armes lourdes. Ils ne le feront jamais.
En souhaitant un effondrement militaire des rebelles houthis, les Saoudiens et leurs alliés mettent la barre des négociations tellement haute qu’elles auront du mal à aboutir.

Ce conflit au Yémen est très peu relayé par les médias, et très peu d’images nous parviennent. Comment l’expliquez-vous ?

On l’explique, ce qui ne veut pas dire qu’on l’excuse. Il y a une apathie totale à l’égard du Yémen. Le conflit yéménite ne rentre pas dans les catégories qui mobilisent l’émotion militante occidentale, qu’elle soit de droite ou de gauche.
Il n’y a pas d’identification simple possible, et il n’y a pas de liens forts avec cette région du monde.
On est en face d’une catastrophe humanitaire. Il y a plusieurs milliers de morts au Yémen, c’est beaucoup trop, mais il y en a plus de 300 000 en Syrie, une guerre beaucoup plus médiatisée. Il y a une différence d’échelle.

La révolution au Yémen s’inscrit-elle dans le contexte des soulèvements des Printemps Arabes ?

Absolument. C’est une révolution durant laquelle la jeunesse militante a joué un rôle déterminant. Elle a été rattrapée par l’opposition traditionnelle du parti « El Islah », mais c’était quand même une dynamique révolutionnaire, qui mettait fin à un régime. Les formes de l’absolutisme au Yémen étaient moins manifestes qu’en Tunisie ou en Égypte, parce que la société a toujours été capable de résister aux tentations absolutistes, et elle avait les armes, donc ce n’était pas une dictature aussi totale et absolue qu’en Égypte par exemple, mais oui je pense que les premiers mois de la mobilisation coïncide tout a fait avec ce qu’à été cette onde de choc de la mise en cause de régimes autoritaires dans cette région du monde.

Peut-on considérer que cette révolution au Yémen est un échec ?

Aucun des pays de cette région ne pourra être gouverné comme il l’a été pendant les quarante années écoulées. Le prix est extrêmement élevé, les pertes humaines sont très lourdes.
La lente marche des populations de cette région du monde vers , ce que j’appelle, la « réconciliation avec leurs institutions politiques » qui permet de représenter la diversité et réguler pacifiquement les tensions au sein des sociétés, cette marche là est irrésistible et elle va continuer.

Y a t-il une solution politique envisageable ? Les alliés de l’Arabie Saoudite ainsi que l’ONU ne devraient-ils pas faire pression pour mettre fin a cette guerre ?

Il n’y a pas d’autres solutions que politique, mais jusqu’à présent, il n’y a pas eu de pression des Américains, à part au moment du bombardement de la salle funéraire qui a fait vaciller le soutien américain, mais aucune autre pression ni de la France ni de l’Onu.
Il n’y aura négociation que si la coalition revoie ses exigences, et il est évident que ça ne se fera que si ceux qui la portent militairement, les USA entre autres, ne corrigent leur point de vue.

 

par EMNA REZGUI - Dans > Actualités



 

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