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ZUMBI #4

19 juin 2014 - Dernier ajout 23 juin 2014

L’aurore surprend la terre dans son bain de rosée. Le jour naissant colore le ciel d’un bleu lumineux. Seule une traînée blanche, crachée par une usine, raye à l’horizon, cet océan d’azur. Déjà, des groupes de jeunes, en abada blanc (pantalon du capeoiriste), T.shirt de couleur sur le torse et bérimbau en main, s’en vont, les yeux plein de sommeil mais la jambe alerte, sur la petite route de bitume fatigué qui mène, neuf kilomètres plus loin, au Kilombo dos Palmarès. Le pèlerinage commence.


 

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plaque commemorative

Il n’existe pas d’esclavage sans lutte. Dès le début de la traite au 16e siècle, les négriers comme les propriétaires d’esclave ont du faire face à d’incessantes révoltes. Les fugitifs, appelés « marrons » étaient impitoyablement pourchassés et très sauvagement punis. Dans leur fuite, leurs pires ennemis, plus encore que la police et l’armée, étaient sans nul doute les « capitao do matto », d’anciens esclaves affranchis, escortés de molosses, qui gagnaient leur liberté ou leur place dans la société en traquant sans répit les Noirs en fuite. Le salut résidait alors, dans la formation au cœur de la forêt, de village fortifiés appelés : kilombo. Cette tactique, inventée par la reine N’Zinga en Angola, avait permis à la souveraine de tenir tête et d’infliger de lourdes pertes à l’envahisseur portugais, en déplaçant son armée et toute son administration au cœur de la jungle pour l’y forcer à l’affronter.

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Vue du Kilombo

À l’abri de ces places fortes, les Noirs, rejoints par des Indiens mais aussi des Blancs en lutte contre l’ordre établi, y vivaient libres sous l’autorité d’un chef élu nomme roi. Ces enclaves de liberté, assidûment combattues, étaient des places économiques parfois florissantes, commerçant, ici avec les Portugais, là avec les Hollandais. Le Kilombo dos Palmarès, compta jusqu’à vingt mille habitants et tint tête plus de 70 ans aux armées lusitaniennes. Son dernier roi, Zumbi, qui refusa un « traité d’assimilation » qui, sous couvert de dissolution du kilombo, promettait à sa population un retour aux chaînes, mena la dernière grande bataille pour la liberté. Les commandants Domingo Jorge Velho et Bernardo Viera Melho, investis de pouvoirs exceptionnels, réunirent la plus grosse concentration d’artillerie de l’histoire du pays, afin de mettre à bas, une fois pour toute, la menace permanente pour la société que représentait cette cité d’hommes libres. Bien qu’inégale, la lutte fut héroïque. Trahi par un de ses plus poche lieutenant au crépuscule de la bataille, Zumbi fut capturé puis décapité comme tous les autres combattants faits prisonniers. Sa tête, fichée sur un pieu, fut exposée sur le parvis de cathédrale des Carmes à Récife à titre d’exemple et le kilombo rasé. Mais la légende lui broda une fin plus digne de son existence exceptionnelle. Lui, qui dans sa petite enfance fut le seul survivant d’une expédition punitive menée par l’armée, confié à un père Jésuite qui lui appris, le latin, le grec et la liturgie catholique et qui des l’âge de seize ans rejoignit le Kilombo pour combattre l’ignoble injustice de l’esclavage. Ainsi, dit-on, plutôt que d’être pris vivant, il sauta de la plus haute falaise et, grâce à sa magie, se métamorphosa en oiseau, liant à jamais son esprit à la foret. Depuis, comme le dit une chanson, à chaque fois qu’un homme est exploité par son prochain ou qu’un être humain gémit sous l’oppression, il dévale les pentes de son kilombo pour rétablir la justice.

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ceremonie

Le 20 novembre, jour anniversaire de sa mort est jour officiel de la conscience Noire, est l’occasion de mettre en lumière les nombreuses inégalités liées à la couleur de peau qui subsistent au Brésil, de voir au delà du phantasme d’une société heureuse de son mélange. Même si la problématique raciste n’a pas les mêmes échos revendicatifs qu’aux USA ou qu’en Europe, elle n’en est pas moins réelle et douloureuse. Comme le notait un expert lors d’une émission télévisuelle sur le sujet, si près d’un quart de la population vit sous le seuil de pauvreté, soixante dix pour cent de ceux qui la compose sont Noirs. La présence des personnes de couleur est des plus discrète, encore aujourd’hui, dans les « novelas » , ces interminables séries télé très populaires, où elles tiennent, la plupart du temps, les rôles de bonnes, ou de délinquants. La couleur dominante, dans les medias, comme dans le monde mode ou dans celui de la politique, reste le blanc.
Il est difficile, de France, de prendre toute la mesure de la honte qu’a longtemps ressentie le Brésil officiel à admettre une culture Noire sur son sol, et de l’ignorance dans laquelle a baigné la population quant à son histoire. Jusqu’au milieu du XX eme siècle, toute manifestation culturelle afro était soit purement et simplement interdite, soit très rigoureusement encadrée. Paradoxalement, c’est lors des fêtes religieuses que la communauté noire eût le plus d’occasions de s’exprimer. Par le biais du syncrétisme, qui consiste en la fusion des religions catholique et africaine, elle a pu manifester au grand jour sa foi propre. Ainsi par la dévotion rendue à la vierge Marie, les Noirs célébraient Yemanja, Déesse de la mer et divinité suprême du candomblé. Pas une ligne, dans les livres d’histoire sur la lutte de tout un peuple et de cultures qui ont su évoluer en terre nouvelle. Jusque dans l’intimité des foyers, les références « afro », étaient cachées par beaucoup de famille. La situation, sans repères historiques, sans reconnaissance sociale, finissait par être acceptée de fait, chacun, malgré lui, se résignant à la place qui lui était assignée. Le Noir restait Noir, sa couleur et sa culture synonyme de pauvreté, de délinquance, de paresse, de fatalité. La célébration de grands personnages Noirs, la mise en avant de la culture afro-brésilienne, est un phénomène très récent qui doit beaucoup au gouvernement de Lula Da Silva et de son ministre de la culture Roberto Gil. L’aménagement de la colline où se dressait le kilombo découle de cette politique. La « conscientisation » comme on la nomme ici, a longtemps été du seul ressort d’intellectuels ou de groupes culturels fortement engagés dans la lutte, comme la compagnie Olodum à Salvador de Bahia. Maintenant ce terme est repris par toutes les bouches et l’affluence de jeunes, prêts à gravir une dizaine de kilomètres dès les premières lumières du jour pour rendre hommage à Zumbi, illustre le chemin parcouru, les victoires remportées, et la nouvelle histoire, pleine de promesse, qui s’écrie aujourd’hui.

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De la puissante forteresse bâtie dans la jungle, il ne reste que la grande pierre plate et ronde de la « casa da farinha » où les habitants moulaient leur grain. Les grandes huttes aux poutres massives et au toit de paille, elles, sont récentes. Le lieu est vaste, bien entretenu. L’herbe est rase, taillée comme un gazon de cottage anglais. Une palissade et un poste de guet en bois bâti à l’entrée, rappellent l’ancienne vocation de défense du site.
La journée débute, par les offices de candomblé (vaudou brésilien) emmenées par les pères et mères de sang des différents « terreiro » (culte). Le soleil se lève lentement. Il y a peu de bruit, chacun est vêtu de blanc. Le kilombo se recueille. Puis, en milieu de matinée, les célébrations religieuses laissent place à une suite ininterrompue de manifestations festives où se mêle, danses rituelles, fanfares, processions et rode de capoeira. À midi, c’est un festival de couleurs et de rythmes qui explose sous le soleil. Partout des batucadas, des gens déguisés, parés de couleurs flamboyantes. Des enfants courent en tous sens, des familles pique-niquent, des capoieristes s’entraînent. Sur une scène, quelqu’un s’époumone et tente de couvrir par ses cris le joyeux tumulte ambiant mais sa voix cassée ne parvient qu’à atteindre les quelques personnes réunies à ses pieds. Partout des sourires. Une foule de marchands ambulants installés à l’entrée proposent à boire et à manger. Étrangement, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, le gros de la foule n’est pas Noire, mais Blanche et Métisse. Cette tonalité générale de l’ensemble ôte à la manifestation le caractère revendicatif qu’elle aurait pu avoir et donne au rassemblement une résonance festive pleinement humaine, célébrant le vivre ensemble. C’est l’allégresse, la fête populaire et joyeuse dans toute sa splendeur.

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Roderigo, issu d’un milieu bourgeois et blanc de Marceio, la capitale de l’état, est bénévole et co-organisateur de cette journée. Il s’est proposé d’être mon guide plus tôt dans la matinée. Après avoir partagé un plantureux et délicieux repas rendant hommage à la cuisine afro-brésilienne, je l’interroge sur son engagement qui peut paraître surprenant aux vues de ses origines. Il m’explique alors, avoir souffert, enfant, de graves crises d’épilepsie auxquelles la médecine conventionnelle n’avait aucune réponse. En désespoir de cause ses parents se tournèrent vers un Paï do santo, « père de sang », prêtre de candomblé, qui parvint à le guérir et à faire de lui le jeune homme plein de santé qu’il est devenu. Il se sent aujourd’hui redevable et ajoute dans un sourire, qu’à y regarder de près, la religion des anciens esclaves, mêlée à celle des Indiens et des Européens est en fait l’expression spirituelle la plus brésilienne qui soit !

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Maculélé

Fourbu, ivre de rythme, de musique et de lumière, levé depuis l’aube, je reprends avec mes amis rencontrés sur place le chemin de l’hôtel. La fin de l’après-midi annonce déjà le soir, le ciel déverse une légère averse, comme pour saluer la fin de cette journée de fête. La foule se disperse et les vaillants commémorants redescendent la longue piste mi-goudron, mi-terre qui mène à la ville.

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Yansan se repose.

Sur la place centrale d’Union dos Palmarès, une estrade est dressée. À la nuit tombée, après un court répit, la commémoration repart pour un dernier tour de piste. Un grand concert est offert par la municipalité. Une foule se rassemble peu a peu aux pieds de la scène. Les vendeurs ambulants ont pris position sur les bords extérieurs de la place. Les fumées bleutées des barbecues enveloppent les alentours d’un joyeux parfum de grillades. Les enfants sont partout, zigzaguant entre les groupes. On sort en famille ou en bandes. Les filles rivalisent de maquillage et de tenues légères. Les regards se cherchent, les sourires sont plein de charme.
Sur scène une troupe ouvre le bal avec des danses afro-brésiliennes. Mon attention est retenue par la danseuse au centre. Quelque chose m’intrigue. Svelte, légèrement vêtue, ses mouvements bien que parfaitement exécutés, ont un jeu ne sais quoi de féminité trop appuyée. À bien y regarder, cette danseuse, à l’ondulation toute lascive, est en fait un homme ! Celle qui l’accompagne également. Surpris, j’en fais la remarque à mes amis. Après vérifications, ces derniers m’apprennent que cela est courant. Beaucoup d’hommes, très féminin, dansants mieux que certaines femmes, sont choisi par les troupes artistiques pour interpréter sur scène les divinités féminines du candomblé. En outre, cette religion, où les esprits « chevauchent » les adeptes pour leur délivrer leurs messages, est très ouverte quant à la question de la sexualité.
Clinton Ferron, le grand reggae man et invité d’honneur, prend la relève pour emmener, aux sons des rythmes jamaïquains, le public au cœur de la nuit.

En rentrant mes deux amis me proposent une drôle de discussion. Ils veulent des précisions sur ce « petit homme », en poste à l’Elysée, qui tient un discours si inquiétant. Qu’en pensent réellement les Français ? Sa volonté de pointer la diversité, de stigmatiser les différences, choque les gens d’ici, fiers de leur culture métissée née d’une histoire tourmentée. La France, jusque-là, était le symbole des droit de l’homme, et c’est en référence à l’esprit de la révolution et des lumières, que l’état d’Alagoas, choisi de calquer son drapeau sur celui du pays de Voltaire et d’Hugo. Pourquoi les Français ont-ils élu un tel homme ? Cette discussion, bien que surprenante en ce lieu et en cette heure, me rassure sur le devenir de l’espèce humaine. Rencontrer des gens choqués par la discrimination, d’où qu’elle vienne, est toujours d’un grand réconfort.

Zumbi, du haut de sa colline, contemple les champs de canne qui ondulent dans l’air doux de la nuit. Ils ont depuis longtemps remplacé la forêt impénétrable qui lui servait de refuge. Si l’exploitation des coupeurs le tient encore éveillé, la journée qui s’est écoulée, lui apporte assurément le repos nécessaire à la poursuite de son noble combat.

Retour à Récife, le temps de trouver un vol pour l’âme Noire du Brésil, ma prochaine escale, Salvador de Bahia, la ville de tous les saints.

 

 

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