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"Yaoulidi" Lahouari Ben Mohamed : Retour sur l’histoire

19 octobre 2011 - Dernier ajout 24 octobre 2011

A l’occasion de la commémoration à Marseille de Lahouari Ben Mohamed, 31 ans après sa mort, Med’in Marseille revient sur cette affaire qui a mobilisé les Quartiers Nord et au-delà, contribuant au lancement d’un large mouvement pour l’égalité des droits et la justice pour tous, culminant avec le succès de la Marche de 1983. Mogniss H. Abdallah resitue ici cette affaire dans son contexte historique et la remet en perspective, en s’appuyant sur son expérience personnelle aux côtés des familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires, et sur les archives de l’agence IM’média. Agence de presse des luttes de l’immigration et des cultures urbaines, IM’média a été créée en 1983. Parmi ses fondateurs, Djamel Bara, acteur de la pièce Yaoulidi, redonnée à voir le 18 octobre 2011 à La Busserine. Entre émotion et Histoire, un grand moment pour dire : "On n’oublie pas".


 

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Raïb Setita et Madame Ben Mohamed

« Yaoulidi ! » Ce cri de douleur d’une mère à l’annonce de la mort de son fils, on n’est pas prêt de l’oublier. C’est celui de Mme Ben Mohamed, apprenant celle de son fils Lahouari, tué le 18 octobre 1980 aux Flamants, Quartiers Nord de Marseille.

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Lahouari et ses copains, qui rentraient d’une réunion de préparation pour leur prochain match de football, venaient de subir un énième contrôle de police dans leur voiture. Comme ils étaient en règle, le contrôle terminé, ils s’apprêtaient à repartir. Mais le CRS Taillefer fait du zèle, le canon de son fusil-mitrailleur introduit dans l’habitacle du véhicule. « Ce soir, j’ai la gâchette facile », maugrée-t-il. avant de tirer sur Lahouari, le blessant mortellement de deux balles. « Il a tué Lahouari », hurle son copain. « Il a voulu se faire un Arabe ! ». Un soir de veillée de l’Aïd el-kébir.

La nouvelle se répand dans la cité phocéenne, réveillant le douloureux souvenir de la vague de crimes racistes qui a submergé les esprits dans les années 70, en particulier depuis l’été meurtrier 1973. Une grève générale contre le racisme avait alors été lancée à Marseille puis à Paris. A l’orée des années 80, une nouvelle vague d’agressions et de meurtres déferle, cette fois-ci au niveau national : cela a commencé avec des ratonnades néo-nazies à Bondy en Seine-Saint-Denis durant l’été 1979 ; puis il y a eu la mort de Yazid Naïli, Algérien de 21 ans, tué le 13 janvier 1980 à Bisheim, dans la banlieue de Strasbourg, par un policier qui évoque aussitôt la « légitime défense » ; Abdelkader Ghrib, 16 ans, abattu par un policier le 2 février, dans une cage d’escalier à Valenton (Val-de-Marne) ; puis le meurtre d’Abdelkader Lareiche, 15 ans, tué à coup de carabine par le gardien d’une cité à Vitry-sur-Seine. Le meurtrier venait de voir à la télé « Un Justicier dans la ville », un film dont le titre américain Death Wish (Envie de meurtre) est autrement plus explicite ! L’acteur Charles Bronson y incarne le rôle d’un citoyen ordinaire qui, sur fond de désolation urbaine, chasse en solitaire les voyous, presque tous des Noirs, et les massacre un à un.

La liste des meurtres ne cesse de s’allonger. La peur s’installe au sein des familles pour les autres enfants. Simultanément, l’angoisse des immigrés est alimentée par les pressions, crise et chômage aidant, pour qu’ils rentrent « chez eux ». C’est l’époque du fameux « prends dix mille balles et casses-toi » de Lionel Stoléru, alors secrétaire d’Etat à l’immigration. Mais voilà, ils restent. Et une nouvelle clameur retentit : « On est chez nous ! ». A chaque meurtre, familles et amis se mobilisent pour dénoncer ces assassinats, pour rendre hommage au défunt et pour réclamer justice. Ils manifestent, brandissant portraits et banderoles accusant les meurtriers saisis par le délire raciste et sécuritaire ambiant. Au-delà de l’émotion et des pleurs, ils tentent de s’organiser, interpellent l’opinion et les pouvoirs publics avec leurs propres mots. Pour cela, ils se mettent à écrire, à filmer, à chanter, à jouer des pièces de théâtre. Autant d’odes au droit à la vie. « Créer, ça sera notre façon de venger notre frère, de refuser qu’il soit mort pour rien ».

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Cette réplique résume un état d’esprit omniprésent dans la « contre-culture spécifique » des enfants d’immigrés, en particulier dans le « théâtre beur » au début des années 80. « Pour nous, c’est faire revivre Lahouari à chaque fois que l’on joue », explique alors Moussa Maaskri, un des acteurs vedettes de Yaoulidi, pièce écrite et jouée par les amis de Lahouari. La troupe théâtrale des Flamants qu’ils ont constituée va bourlinguer plusieurs années durant à travers le pays, et connaîtra même une notoriété internationale. On en parle jusqu’au Danemark. Voyage aussi sur les ondes des radios libres la chanson de Mohamed Bouzidi qui accompagne la pièce. « Adieu Djamel. Pourquoi t’ont-ils assassiné ? / Yaoulidi, toi qui savais être si gai. / Il est parti comme ça sans même dire Salut ! / Il est parti un soir pour ses cheveux frisés. / Yaoulidi. Pourquoi t’ont-ils assassiné ? Ya Rab, mon Dieu, pourquoi est-ce qu’on l’a tué ? ».

Le message sera-t-il entendu par les autorités ? Robert Badinter, ministre de la justice recevra famille et amis. Mais la justice est indépendante, prétend-il, tout en affirmant qu’il faut lui faire confiance. Elle est aussi lente et laborieuse. Sept ans après, elle condamne le CRS Taillefer à dix mois de prison dont quatre avec sursis. Une « trahison » s’exclame Mme Ben Mohamed, « il a tué Lahouari et la justice l’a tué une deuxième fois ! »

Justice n’a pas été rendue, mais l’histoire de Lahouari est désormais inscrite dans la mémoire collective, et pas qu’à Marseille. En effet, sa mère et sa soeur, ses amis, ses frères aussi, se sont joints à bien d’autres familles, pendant la Marche pour l’égalité de 1983, les rondes des « Folles de la place Vendôme » et bien d’autres rassemblements pour que justice soit rendue au regard de l’Histoire avec un grand H, et pour que cesse l’impunité. Mme Ben Mohamed est devenue une figure familière, emprunte d’une grande dignité. Aussi, a-t-on envie de lui redire : « Que votre fils, comme tous les autres enfants assassinés, reposent en paix ». Nous pensons à eux. Et nous voulons que leur histoire soit enseignée à l’école et quelle figure dans les livres d’Histoire, pour que les nouvelles générations mais aussi tous ceux qui ont déjà oublié, sachent ce qui s’est passé le 18 octobre 1980.

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Hanifa Boudjellal (épouse Taguelmint), Yamina Benchenit et les membres des FMA.
Dates repères :

18 octobre 1980, veille de l’Aïd el-Kébir : Lahouari Ben Mohamed, 17 ans, est tué d’un tir de pistolet-mitrailleur par le CRS Taillefer suite à un contrôle d’identité, cité des Flamants dans les Quartiers Nord de Marseille. Révoqué de la police, le CRS est libéré 3 mois plus tard.

20 octobre 1980 : après un week-end de manifestations spontanées rassemblant près de 1 500 personnes, rassemblement devant la préfecture dès 11H du matin. 300 personnes environ, surtout des mères et des filles, beaucoup de filles, et deux banderolles : « ils ont tué notre fils, halte au racisme » ; « un crime raciste de plus, désarmez les flics ». A force d’insistance, une délégation composée notamment de six femmes maghrébines est reçue par le préfet qui déplore un « tragique accident ». « Non, ce n’est pas un accident, c’est un crime, un acte délibéré ! » rétorque la délégation, qui réclame des actes forts. « Faites cesser les contrôles de police dans les Quartiers Nord. Respectez les 40 jours de deuil de notre religion ». Le 24 octobre, un groupe de femmes et de jeunes des Flamants convoque une conférence de presse pour annoncer qu’il ne laissera plus passer une agression ou vexation raciste sans riposter. Des témoins font état d’une population « assiégée par la police », de rondes lors desquelles des policiers font des bras d’honneur et exhibent leurs armes. Des syndicats de police prennent fait et cause pour le CRS Taillefer et menacent de porter plainte pour diffamations.

21 février 1981 : Zahir Boudjellal, 17 ans, est tué d’une balle dans la tête par un « tonton-flingueur » cité de la Busserine, dans les Quartiers Nord, sous prétexte que lui et d’autres minots faisaient « trop de bruit ».

Printemps/été 1981 : les jeunes des Flamants créent l’association Ganacj. Le 6 juin, un collectif organise « la Fête des ghettos » au Merlant avec « Rock against police » et « les Copains de Kader » de Vitry sur Seine. Sans Frontière, « le journal par et pour les immigrés », couvre la mobilisation des familles et des amis de Lahouari et de Zahir, lui donnant une dimension nationale. Les nouvelles radios libres (Provisoire et Gazelle à Marseille, Soleil à Paris etc.) échangent des programmes, réalisent des duplex au téléphone. Des échanges se multiplient aussi entre les Flamants et la cité Bassens autour de l’expérience de la troupe de théâtre « N’taa Nou ». Dans la foulée, se constitue la troupe théâtrale des Flamants, qui crée la pièce « Ya Oulidi ».

11 mai 1983 : procès du CRS Taillefer devant le tribunal correctionnel de Marseille. Au vu du caractère délibéré des coups de feu, le tribunal se déclare incompétent. La cour d’appel d’Aix-en-Provence réexamine l’affaire le 14 mars 1984. Le même jour, la France est sous le choc : le FN de Jean-Marie Le Pen vient de faire plus de 11 % aux élections européennes, 25 % à Aix. Gilbert Collard, avocat de la famille Ben Mohamed, plaide l’homicide volontaire, mais il abandonne l’argument du mobile raciste du crime. Le crime raciste n’est pas reconnu en droit, affirme-t-il à la famille et aux amis venus en nombre, interloqués. Verdict prononcé le 18 avril 1984 : renvoi de Taillefer devant les Assises.

15 octobre 1983 : départ de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de Marseille. Les familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires, désormais coordonnées au niveau national, initient des Forums Justice. Le 24 novembre, l’AFMA (Association des femmes maghrébines en action) organise un de ces forums à la Maison de l’étranger à Marseille.

Le 21 mars 1984, première ronde des « Folles de la place Vendôme » à Paris. Les mères et les familles interpellent le garde des sceaux pour qu’une justice juste soit rendue, et présentent une plate-forme de revendications formulées au cours des différents forums justice et autres réunions publiques (hommage à la personnalité des victimes et soutien à leur famille, reconnaissance comme associations d’aide aux victimes, commission d’enquête indépendante sur la police et la justice, saisine de la Haute autorité de l’audiovisuel, désarmement des « beaufs », extension de la loi contre le racisme de 1972, etc.).

18 juin 1984 : procès du meurtrier de Zahir Boudjellal devant la cour d’assises d’Aix. Le « tonton-flingueur » est condamné à 5 ans de prison, dont 3 avec sursis.

23 – 24 septembre 1987 : procès aux assises d’Aix. Taillefer est condamné à 10 mois de prison, dont 4 avec sursis. Le 3 octobre, entre 3 000 et 5 000 personnes manifestent de la Canebière à la rue Paradis pour crier leur indignation. Mme Ben Mohamed s’exclamera : « Taillefer a tué Lahouari et la justice l’a tué une deuxième fois ! » A nouveau, l’avocat Gilbert Collard se démarque de la mobilisation en déclarant impossible la contestation de la chose jugée et irrecevable la demande d’une révision du procès. Tout au plus concède-t-il la possibilité d’une révision « morale » par un travail de mémoire. La famille Ben Mohamed et ses amis continuent de participer à différentes initiatives, comme la manifestation à Paris qui a lieu un an après les violences policières qui ont causé notamment la mort de Malik Oussekine et d’Abdel Benyahia.

17 avril 1990 : forum justice à l’occasion de la venue à Marseille d’une commission d’enquête de parlementaires européens soucieux d’établir un droit européen contre le racisme et la xénophobie. Malgré la défection de nombreux responsables politiques, plus de 200 personnes assistent à une rencontre avec les familles des victimes marquée notamment par le témoignage de Yamina Benchenni, co-fondatrice de l’AFMA, dont le frère Houari vient d’être tué début février pour un soi-disant vol de mobylette. Au-delà de l’émotion qui la tenaille, elle réitère l’exigence collective d’une « justice juste ».

A l’occasion du « Festi’quartier », la fête estivale du 15 au 17 juillet 2004 dans les Quartiers Nord, marche symbolique en hommage à Lahouari Ben Mohamed. Une plaque commémorative est accrochée au grillage du petit stade des Flamants, mais les habitants réclament une plaque officielle avec le patronyme complet, à l’instar de l’hommage rendu à Mahboubi Tir, cet « homme de bien » dont une rue de Marseille porte désormais le nom. Signe de défiance ou indifférence des terrassiers, la plaque incomplète est retrouvée dans les gravats du chantier ANRU de rénovation des Flamants.

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27 novembre 2010 : rencontre avec les chibani-a-s à la Paternelle dans le cadre des 2èmes Rencontres nationales des luttes de l’immigration, en présence de Mme Ben Mohamed, de Hanifa soeur de Zahir et de Yamina Benchenni. Les anciens interpellent sans ménagement les plus jeunes : « On est ici chez nous, vous êtes chez vous ! ». Plus question d’accepter les discriminations, d’où qu’elles viennent. Multiples témoignages de nouvelles violences policières meurtrières, à l’encontre de jeunes comme Hakim Ajimi à Grasse mais aussi de chibanis comme Ali Ziri à Argenteuil. Comment unir les forces pour relancer une mobilisation au niveau national, voire international ? s’interrogent les participants. Lors d’échanges informels, notamment avec Kamel Boudjellal – frère de Zahir – qui a monté à La Busserine des pièces de théâtre comme « La révolution des chibanis », circule l’idée de rejouer des pièces du patrimoine commun des luttes de l’immigration, et de les enseigner dans les écoles pour que les nouvelles générations se les réapproprient et pour les inscrire dans la mémoire collective. Hassan Ben Mohamed, le petit frère de Lahouari, entend lui aussi développer un travail de mémoire. Il prévoit de faire rejouer en l’actualisant la pièce Yaoulidi, ainsi que la rédaction d’un livre et la réalisation d’un film.

15 octobre 2011 : inauguration d’une nouvelle plaque au nom de Lahouari Ben Mohamed, 10 rue Ansaldi dans le 14ème arrondissement de Marseille. Le 18 octobre, journée de commémoration 31 ans après, avec la représentation exceptionnelle de la pièce, réactualisée, « Ya Oulidis » à l’espace culturel de la Busserine.

 

 

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