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Vous reprendrez bien un peu de conversation ?

28 juin 2011 - Dernier ajout 1er juillet 2011

Une table, trois chaises, une machine à écrire... Et deux compagnons de causerie. Voilà planté le décor, qui « squatte » régulièrement les trottoirs marseillais, de l’Agence Internationale de Conversation. Ne riez pas, c’est très sérieux ! Et ça attire d’ailleurs les curieux. Papotons un peu...


 

Jeudi, un inhabituel attroupement en contre-haut de la plage des Catalans... Vite, appelez la police ! Nul besoin, en fait. Elle s’est présentée spontanément, la table et les chaises à peine posées sur le bitume. Un peu partout, des panonceaux annoncent la couleur : vous êtes bien à l’Agence Internationale de Conversation (AIC). Une deuxième antenne est installée, sur la plage, cette fois-ci. Quatre artistes, deux machines à écrire et la journée pour palabrer. Forcément, ça attise la curiosité...

Ici, le terme de « performance » ne convient guère. Il s’agit plutôt d’un « dispositif », explique l’un des membres d’Ici-Même. Ce collectif réalisant « tous travaux d’art » et regroupant un nombre élastique de participants (entre trois et trente comparses selon les projets) est né en 1993 à Grenoble et a depuis essaimé à Marseille. « Comédiens, auteurs, chercheurs... », ces authentiques activistes de l’art viennent de tous horizons et cheminent semblablement. Au gré des aspirations et des invitations, ils transposent leurs « œuvres » à Copenhague, Tallinn, Istanbul, Casablanca... D’une marche nocturne à la découverte des quartiers nord de Marseille, en passant par des Concerts de sons de ville, ou encore des jeux d’observation et d’analyse, les expérimentations interpellent en nous mettant inconsciemment au travail. Et c’est ce qui fait tout leur charme.

D’ailleurs aujourd’hui, Vincent n’est « spécialisé en rien ». Avec Jessy, artiste chorégraphe, ce photographe de création s’est posé là le matin, avec pour seul bagage un digne ancêtre de l’ordinateur portable. Mécanique, on peut transporter la bête « partout », sans craindre une défaillance énergétique si ce n’est celle du papier ou du rouleau encreur. Et écrire « aussi bien dans le désert que sur la lune ». La frappe à deux doigts a du bon : loin d’être des dactylos, nos interlocuteurs sont contraints pour leur plus grand ravissement à une écoute attentive, sélectionnant les passages de la conversation qu’ils jugent intéressants. Autre avantage de cette technologie à l’ancienne, le texte ne peut être ni repris, ni échangé.

« Cannibales »

Il y a les flâneurs qui restent debout et ne divulguent qu’une parole rare, sur un ton badin ; d’autres prennent place pour une durée indéterminée sur le siège d’en face. Qui sont-ils, que veulent-ils ? Le hasard en décide. Des jeunes sur le mode ludique, des piqués au vif par le pourquoi de l’Agence, des anciens qui ont toute une vie à raconter. Des « illuminés » aussi quelquefois. Marseille ne regorge-t-elle pas de parleurs dits fous, solitaires ? Un monsieur qui a élu domicile fixe sur un banc en front de mer, et que la vie de rue a vieilli prématurément, demande du feu. Une fois, deux fois. Puis des clopes. Pour causer, « il est venu tout à l’heure », confient les deux acolytes. Tous les « clients » de l’Agence ont besoin, ou juste envie de parler.

Dans la Cité phocéenne, « on voit beaucoup de Pieds-Noirs » s’asseoir à la table des discussions. Aux Catalans, ce sont d’anciens militaires, « qui ont parfois tué plusieurs personnes » ou de vieilles rombières. Certains évoquent sans gêne aucune le temps où l’accès à la plage était privé. Désormais ouverte à tous, l’étroite grève voit « déferler » une population qui n’est pas du goût de tous les habitants du coin. Allusion à peine voilée à la jeunesse des cités populaires. Dès potron-minet, un légionnaire pas débonnaire - qui «  a fait l’Irak » - n’y a pas été par quatre chemins, critiquant auprès d’un type originaire du Vanuatu ces « cannibales des quartiers nord »... Un autre, tout aussi en verve, paraissait persuadé que les acteurs de l’AIC travaillaient pour le compte des services secrets ! On se demande comment notre paire d’artistes vivent le fait de se faire vampiriser le cerveau de la sorte...

Inutilité publique revendiquée

« Tout n’est pas intéressant », constatent nos deux hôtes, qui se réservent le droit d’exprimer leur malaise ou leur désaccord. Lorsque l’alcool s’en mêle, l’échange risque même de « déraper ». Quand ce n’est pas un « rapport de séduction » qui s’établit. Heureusement, la plupart des rencontres renferme une épaisseur incontestable, mélange de sympathie et de récits de vie incroyables. C’est le sourire aux lèvres que l’on aborde le duo. Comme le fait ce travailleur social, coordinateur au sein des Petits Frères des Pauvres, stoppant son vélo à hauteur de l’Agence pour quelques minutes d’un dialogue riche. « Après une journée comme celle-là, je m’aperçois au quotidien que je parle avec plus de facilité à des gens que je ne connais pas », remarque Jessy.

Lors de précédentes opérations, à la Blancarde ou à la Belle-de-Mai, le public prenait d’autres airs encore. Ils se souviennent qu’au moment de l’installation aux pieds des escaliers de la gare Saint-Charles, c’est « le monde entier » qui s’est pressé dans leur « bureau » en plein air. Charge aux gens d’engager la conversation. Dans certains cas, ce sont les artistes qui doivent être force de proposition, poser des questions. Les paroles trouvent résonance sur la feuille blanche, lentement noircie de lettres, de mots, de tranches d’existences.

Ce « travail », comme s’amusent à le nommer nos deux agents de conversation puisqu’ils campent sept heures d’affilée dans un même lieu, est « très subjectif ». « C’est du domaine de la rencontre, de l’observation. Au départ, c’est juste un espace que l’on propose pour parler. Il n’y a pas à la base d’utilité définie et encore moins d’instrumentalisation : il s’agit davantage d’une expérience, qui n’a ni dimension artistique, ni participative ». Pas question de pallier la carence d’un lien social de nos jours distendu à l’extrême. On pourrait néanmoins penser le contraire, au vu de la soixantaine de personnes rencontrées journellement. Malgré tout, finalité il y a. « On accumule en archive toutes ces conversations et on rend compte du matériau de la recherche ». Effectivement, certaines d’entre elles sont affichées autour du laboratoire itinérant. Deux pleines pages ont également été éditées dans la revue fondcommun. Peut-être qu’à terme, les bribes de paroles recueillies feront l’objet d’une publication.

Ces rencontres « révèlent des choses, assure Jessy. Ni moi ni la personne invitée ne savons de quoi nous allons parler, de ce que ça raconte de notre désir, de ce que l’on fait d’un espace vide ». De temps à autre le silence s’installe. Un espace que l’on n’a « pas envie de combler, de remplir »...

Le dispositif est renouvelé une fois par mois dans un quartier de Marseille... Guettez le prochain !

 

 

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