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Vous brûlez vos vies, parlez debout

7 novembre 2011 - Dernier ajout 8 novembre 2011

Harragas, les brûleurs de frontières, une BD qui n’en est pas une. Témoignage d’une quête d’Eldorado qui passe par l’immigration clandestine. Entreprise quasi-suicidaire de Maghrébins embarquant pour peut-être ne jamais arriver : risquer sa vie ou mourir en Méditerranée, risquer sa vie ou mourir dans son pays.


 

Ouvrage prémonitoire, achevé en 2009 et auquel a fait écho l’année suivante le film éponyme signé Merzak Allouache, Harragas aborde ce phénomène migratoire peu étudié qui pousse des centaines de jeunes Maghrébins à tout quitter pour prendre la mer, direction l’Europe, temple d’une économie florissante, pensent-ils. Deux ans plus tard, les révolutions sont passées par là, entraînant l’intensification des flux de réfugiés. « L’Histoire qui se déroule sous nos yeux lui donne certes une tonalité encore plus grave avec les exodes que vivent certains pays du Maghreb. Mais l’histoire, avec ce « printemps arabe », c’est aussi un renouveau, porteur de tant d’espoirs... » écrit Nadia Laporte-Aboura, initiatrice de l’œuvre et qui en a dirigé la conception.

Soudant textes bruts, parfois brutaux, nés sous la plume de l’écrivaine franco-tunisienne rompue aux questions de l’exil et de l’altérité Saloua Ben Abda, et représentations multi-techniques sensibles et sombres de l’artiste plasticien tunisien Wissem El-Abed, ce cahier précieux relié d’une spirale dont on croirait qu’elle symbolise le cycle méphistophélique engloutissant les aspirants migrants brûle les doigts. Il consume comme les Harragas flambent les frontières, carbonisent leurs papiers. Les uns pour ne pas laisser de traces. L’opuscule pour marquer au fer les esprits.

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En échec scolaire, ou au contraire trop diplômés pour trouver à s’employer, ils prennent le nom de Personne. Pourtant non dénués de toute identité, ils se souviennent de leur lignée : « j’appartiens au clan des Ouled Baballah, une grande famille, une tribu », introduit le narrateur. Mais éprouvent des difficultés à discerner leur place dans l’Histoire : «  Un sage de nos contrées disait que les générations correspondaient à des cycles : ceux qui construisaient, ceux qui jouissaient des biens acquis et ceux qui venaient dilapider l’œuvre des pères et ainsi de suite. Je ne sais pas où se trouvait ma génération sur cette chaîne [...] ».

Et puis ce schisme de psychopathe, traditions ancrées ou détournées, feuilletons télévisés américanisés, chineses marchandises, quartiers poussiéreux et usines européennes dont, ouvrier, on ne sort que fouillé. A défaut de perspectives, on regarde l’horizon pour « voir loin, très loin ».
« Même si tu es vendeur ambulant, tu as besoin d’un lieu pour mettre ta charrette ». Le feu de ceux qui n’ont pas d’autre échappatoire : « On brûle tout, les frontières, notre passé, notre nom... On est même prêts à nous brûler nous-mêmes parce qu’on s’imagine qu’on n’a plus rien à perdre ». Douloureuse intuition. Mohamed Bouazizi.

Alors donner le dos. Partir. Trouver un réseau. Un bateau. Une barquette de pêche. N’importe du moment que ça flotte. « Sept médusés sur ce radeau » et « de mémoire de Méditerranée, elle n’en avait jamais vu autant, des enfants dans des esquifs de fortune, lancés vers cette terre du Nord ». La felouque se brise, un canot de sauvetage lancé d’un navire accueillant « les vaincus ». M. manque à l’appel. Sa dernière terre sera la mer.

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L’arrivée et « des bonbons. C’est comme ça qu’on réconforte tous ceux qui sortent d’une catastrophe naturelle, d’une guerre ou d’un exode ».
Quarantaine, numéro de matricule, libération. Clandestinité qui n’interdit pas de travailler. Rétention. Expulsion. Une vie brûlée par les deux bouts.

- Harragas, les brûleurs de frontières, de Saloua Ben Abda, Wissem El-Abed, Nadia Laporte-Aboura. Editions Encre d’Orient, 2011.

 

 

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