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Traces métisses d’un « Petit Viêt-Nam » oublié

14 avril 2011 - Dernier ajout 5 mai 2011

Conférence, performance, exposition. Un triptyque pour faire revivre la mémoire du Centre d’Accueil des Français d’Indochine de Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le Lot et-Garonne. Initiée par la photographe Charlotte Nguyen, la rencontre a réuni la semaine dernière à l’Ecole Supérieure d’Art d’Aix-en-Provence la sociologue Dominique Rolland et le dessinateur Clément Baloup. Des mots, des traits et des clichés pour évoquer la vie de 1 200 Viêt-Namiens arrivés dans ce camp - existant toujours et en voie de réhabilitation - en 1956...


 

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On l’appelle « le camp des oubliés ». Entré en fonction en 1956, le Centre d’Accueil des Français d’Indochine (CAFI) se dresse toujours à Sainte-Livrade-sur-Lot, dans le Lot-et-Garonne. Faisant l’objet d’un programme de réhabilitation depuis 2009, les bâtiments sont peu à peu détruits pour faire place à des logements neufs. Une page d’histoire se tourne. Pour que la mémoire du lieu et de ses habitants perdure, Charlotte Nguyen a pris le parti de réunir, le 6 avril dernier, la sociologue Dominique Rolland - auteur d’un ouvrage consacré au CAFI intitulé Petits Viêt-Nams -, et Clément Baloup - dessinateur de BD ayant notamment commis Quitter Saïgon et Un automne à Hanoï - à l’Ecole d’Art d’Aix-en-Provence, autour de la notion de « Traces Métisses ». Le soir même, le vernissage de l’exposition de la jeune photographe, ex-étudiante de l’établissement, attendait les participants un peu plus loin, à la galerie La Fontaine Obscure.

Dominique Rolland, maître de conférence à l’Inalco spécialiste de l’Indochine, s’intéresse aux questions de métissage depuis longtemps. En 2006, elle publie De sang mêlé, qui croise passé colonial du Viêt-Nam et histoire contemporaine du pays, sur fond de mélange des origines. Le CAFI, elle le connaît bien, pour s’y être rendue à plusieurs reprises à la rencontre de ses occupants. « J’ai croisé des anciens du camp qui vivent à Paris et qui animent une association qui s’appelle la Coordination des Eurasiens de Paris. Très vite ils m’ont proposé d’y descendre et de faire un bouquin », se souvient-elle.

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Dominique Rolland, maître de conférence à l’Inalco et chercheuse spécialiste de l’Indochine.

Dans ses propos liminaires, forcément « succincts », elle décrit les caractéristiques du camp, le replaçant dans le contexte particulier qui est le sien. « Il est bon de rappeler qu’après guerre, des camps, il y en a eu beaucoup. La spécificité du CAFI était qu’il était occupé par des Français d’Indochine. Une appellation évocatrice, puisqu’on confond souvent les habitants du CAFI avec des Harkis, en les désignant comme des "Harkis indochinois". Ce qui est parfaitement faux ». En effet, l’histoire de ces communautés diverge à plusieurs titres*.

Femmes seules avec enfants, « citoyens entièrement à part »

En 1956, suite à la signature des accords de Genève, 1 200 personnes d’origine Viêt-Namienne - dont 700 enfants de moins de quatorze ans - sont parquées à Sainte-Livrade. « Il s’agissait principalement de femmes qui avaient été épouses ou concubines de militaires ou de membres de l’administration coloniale, et de leurs enfants métis. Et qui avaient en conséquence la nationalité française », explique l’universitaire. En réalité, il s’avère impossible de nommer catégoriquement les fruits des amours de ces femmes Viêt-Namiennes, complexifiant un peu plus la réalité d’un métissage éclaté : « elles étaient les concubines de militaires appartenant au corps expéditionnaire d’Extrême-Orient, envoyés pour faire la Guerre d’Indochine, lequel était constitué par des régiments venant de tout l’empire colonial français. Il n’y avait pas que des "Français de souche", mais aussi des Maghrébins, des Sénégalais, des Soudanais, des Malgaches, des Kanachs, des Tahitiens,... Et la légion aussi, avec des Russes, des Hongrois, des Polonais, des Bulgares ».

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Dessin réalisé par Clément Baloup en direct, pendant que Dominique Rolland déclamait un texte.

Ajoutez à cela la présence de commerçants et petits fonctionnaires originaires du comptoir indien de Pondichéry, et vous obtenez près de quatre-vingt nationalités de pères recensées. Un « vrai melting-pot dont on ne se soucie guère. Les pères sont absents : ils sont soit morts au combat, soit ont abandonné les concubines et les enfants », indique Dominique Rolland. Avant de préciser : « En revanche tout le monde est Viêt-Namien, tout le monde se sent Viêt-Namien, tout le monde parle Viêt-Namien, tout en se sachant Viêt-Namien d’un genre un peu particulier ». Les dénominations se multiplient : « Chinois verts », « métis », « Eurasiens », « Indochinois », « Français d’Indochine »... Aucun ne convient au vu des origines diverses et de la situation administrative de ces Viêt-Namiens rapatriés, non cités dans la « loi scélérate » de 2005. Eux-mêmes butent sur une éventuelle dénomination commune. Ce qu’ils partagent, c’est le lieu qu’ils habitent.

Liberté surveillée

Le Centre n’a d’accueillant que le nom. L’ancienne poudrière - dont la mise en service a été stoppée du fait de la défaite française en 1940 - aligne trente-six bâtiments. Isolé de tout, et surtout de la population française, le CAFI se situe « à quatre kilomètres du bourg », sur un terrain boueux uniquement entouré dans le temps de champs. Divisées en habitations, les barres n’offrent aucun confort : « un seul point d’eau, pas de toilettes, pas de sanitaires ». Construits en briques, les murs soutiennent un toit en évérite, « matériau interdit aujourd’hui puisque constitué d’amiante ».
Pour les Viêt-Namiens qui débarquent « après vingt-cinq jours de mer », c’est la désillusion. « Pour ces gens qui n’y avaient jamais été, la France c’était l’aboutissement de tous leurs rêves. Parce qu’en Indochine, tout ce qui était beau, propre, riche, c’était la France, analyse Dominique Rolland. De citoyens à part entière, on en a fait comme disait Césaire des citoyens entièrement à part ». Les seuls hommes vivant au CAFI sont considérés comme « non-intégrables, soit parce qu’âgés, malades, ou handicapés, ne pouvant plus retrouver un emploi et subvenir aux besoins des familles ».

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Photos de Charlotte Nguyen exposées à La Fontaine Obscure. Vues de la tranche des baraquements.

A l’époque, des barbelés encerclent le Centre, régi par « des militaires qui ont "fait l’Indo", sous prétexte qu’ils connaissaient ces populations et donc qu’ils étaient capables de les gérer ». S’il n’est pas interdit de sortir du campement, un faisceau de raisons pousse les habitants à rester cloitrés. Le fait de ne pas parler le français, la peur de l’extérieur, de l’inconnu, le regard des résidents locaux... Le règlement intérieur, comme pour l’ensemble des camps de transit, relève de l’Arrêt Morlot**. Ainsi, il convient de bannir tout « signe extérieur de richesse », sous peine de se voir expulser. « En réalité, il s’agissait de biens de consommation courants, frigidaires, véhicules pour aller travailler, télévisions, radios ». Des objets acquis grâce au travail des plus jeunes, souvent « contraints à quitter le CAFI, une fois la majorité atteinte », comme l’explique Lionel Youssouf, petit-fils et fils d’habitants du camp présent à la conférence. Cette menace « a fonctionné comme un instrument de terreur sur les occupants », indique la sociologue.

Une donnée qui peut, au moins partiellement, expliquer la durée de vie invraisemblable du campement, en sus du peu de revendications de la part de cette communauté discrète, comme l’observe Dominique Rolland :

« Non-intégrables » mais exploitables

En définitive, la dégradation de la situation sanitaire signera l’ouverture des habitants du CAFI vers l’extérieur. Arrivés en plein hiver, les rapatriés souffrent du froid, à peine protégés par des « cloisons et des plafonds en carton ». L’humidité ambiante affecte la santé des plus jeunes qui « commencent à souffrir de maladies respiratoires ». « En 1963-64, le médecin du camp alerte les autorités. C’est grâce à lui qu’il y aura des douches collectives », soutient la chercheuse. Auparavant, les mamans baignaient leurs petits dans des bassines, installées dans la pièce commune faisant office de cuisine.
La Cimade intervient également, par le biais de quatre jeunes-filles. « Non liées à l’appareil colonial », elles permettent aux plus jeunes de sortir du camp, eux qui y sont nés et ne s’en sont jamais extraits, développant parfois des troubles psychologiques. Même l’école, constituée de deux bâtiments - l’un pour les filles, l’autre pour les garçons - fait partie intégrante du Centre. L’intervention des jeunes-femmes se traduit par le placement d’enfants, durant les vacances, dans des familles françaises. L’une des travailleuses sociales est Anglaise, une autre est Hollandaise : cette dernière fera voyager ses protégés aux Pays-Bas. Elles auront un rôle déterminant dans l’accès au monde extérieur des jeunes générations. Mais un conflit idéologique éclate, entre ces jeunes-femmes à la culture soixante-huitarde et la direction militaire du camp. Elles seront expulsées au début des années 70.

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Les adultes, de leur côté, bien que « déclarés non-intégrables par les autorités », constituent une main-d’oeuvre corvéable et « dure à la tâche ». Ils seront employés « dans les champs de haricots par les paysans du coin sans être déclarés », payés au lance-pierre, équeutant des nuits entières la production du jour. On verra « fleurir les chapeaux coniques » dans les exploitations alentours.

Traces d’une mémoire qui s’éteint

Au fur et à mesure qu’ont passé les années, la vie au sein du CAFI s’est améliorée peu ou prou, avec l’apport du confort moderne procuré grâce aux deniers envoyés par les descendants des premiers arrivants, partis s’employer ailleurs. Racheté au début des années 80 par la commune, le CAFI de Sainte-Livrade fait l’objet depuis deux ans d’une requalification pilotée par l’Agence nationale de rénovation urbaine (ANRU). Les destructions ont commencé, « la première tranche de logements neufs, construite à l’emplacement même du camp, a été livrée ». Ce démantèlement signifie « le début de la fin », pour Dominique Rolland. Et cela pose un problème : celui de la mémoire du Centre. « Que va-t-il rester de cette histoire ? » s’inquiète la sociologue, qui a tenu à placer son ouvrage consacré au sujet - Petits Viêt-Nams - sous le signe de cette trace mémorielle que pourront consulter « petits-enfants et arrière-petits-enfants des gens du camp », afin de connaître leur passé.
Un peu grâce au hasard, deux descendants de « mamies » du CAFI ont eu vent de la conférence et sont venus écouter.

Lionel Youssouf, dont le père et la grand-mère ont vécu à Sainte-Livrade nous livre son témoignage :

Très renseigné, Lionel Youssouf regrette que cette « histoire qui reste confidentielle tend à s’éteindre avec la réhabilitation du camp ». De « bons souvenirs » remontent à la surface ce soir-là, même si pour sa famille, ceux-ci restent « douloureux ».

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A gauche, David Savéry, descendant d’une "mamie" du CAFI.

Ayant passé de nombreuses vacances au CAFI, David Savéry, lui aussi d’origine franco-indo-viêt-namienne, se souvient pour nous :

Regards croisés

C’est cette mémoire qu’a voulu faire vivre Charlotte Nguyen en organisant cette rencontre. La photographe, qui poursuit ses études à Arles et travaille au Fonds régional d’art contemporain Paca à Marseille où elle vit, a mis en synergie le regard d’un trio dont elle fait partie : ayant fait la connaissance de Clément Baloup, auteur notamment de la bande-dessinée Quitter Saïgon à qui elle était venue demander une dédicace, elle s’aperçoit que ce dernier a déjà rencontré Dominique Rolland lors d’un salon du livre en Savoie. Charlotte a elle-même avisé la chercheuse lors d’une de ses visites au CAFI, en 2010.

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La photographe Charlotte Nguyen

Ce soir du 6 avril, elle inaugure son exposition photo consacrée au CAFI, qu’accueille la galerie aixoise La Fontaine Obscure. Les clichés, pris lors du Têt et de la Fête du 15 août 2010, s’attardent sur le versant architectural du camp.

Charlotte Nguyen rapporte comment elle a pris connaissance de l’existence du CAFI et décortique sa démarche artistique :

Son passé familial, ses origines viêt-namiennes ne sont pas étrangers à l’intérêt qu’elle a immédiatement porté à la question : « j’imagine qu’en m’intéressant à ce sujet, c’est aussi une recherche personnelle que j’effectue », et ce en dépit « d’histoires différentes ». Elle rejoint le vécu des habitants du CAFI et de leurs descendants sur le « tiraillement » occasionné par des « origines diverses ».

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C’est tout naturellement qu’elle associe Clément Baloup et Dominique Rolland à l’aventure. A l’occasion de la conférence de mercredi dernier, le dessinateur et la sociologue ont donc offert une performance unique : tandis que Dominique Rolland déclamait un texte, Clément Baloup jetait en direct son ressenti sur papier.

Clément Baloup, nous explique cette démarche novatrice de mise en perspective du texte par le dessin :

Lui-même d’origine Viêt-Namienne, la part d’histoire personnelle qu’il a mise dans l’exploration du Viêt-Nam comme sujet de son œuvre**** est prégnante. Dans Quitter Saïgon, il reprend notamment le témoignage de son père, qu’il avait publié une première fois pour la revue La Maison Qui Pue, avant de le compléter avec trois autres récits.

Cette combinaison lecture/dessin augure d’un prochain spectacle/performance, comme nous le dévoile Dominique Rolland :

Charlotte Nguyen espère par cette action collective faire émerger un pan du passé de notre pays pour ainsi dire occulté. « Le but est que les gens apprennent l’existence de ce camp, qu’ils s’y intéressent, qu’ils sachent que ces personnes vivent encore, qu’ils ne les ignorent pas. C’est ça qui est important, que l’on puisse parler de cette histoire ».

* Sur la « concurrence des victimes » et des mémoires, lire un extrait de la thèse de DEA de Salima Naït Ahmed, où est retranscrit un entretien avec Henri Cazes. On y apprend notamment que les revendications sont moindres du côté des Français rapatriés d’Indochine - qui ne disposent que d’une association de défense -, et qu’aucune disposition les concernant n’a été prise par la loi de février 2005.
** A lire ici, sur le site de Matthieu Samel, auteur d’un documentaire sur le CAFI, intitulé Les fruits amers du Lot-et-Garonne.
*** Lire également le témoignage d’Henriette Nhung-Pertus, « Chinoise verte » installée dans notre région, recueilli en 2009 par notre consœur Henda Bouhalli.
**** Le dessinateur travaille à un nouvel ouvrage titré Little Saïgon, du nom donné aux villes dans la ville constituées par des communautés viêt-namiennes dans des agglomérations des Etats-Unis, pays où réside la plus forte diaspora au monde.

Pour aller plus loin :

- Globalement, le site des rapatriés Français d’Indochine est utile pour comprendre et voir dans quelles conditions ont vécu les habitants du CAFI. Il contient nombre de photos d’archives.
- L’exposition « Le Petit Viêt-Nam » de Charlotte Nguyen est visible à la Fontaine obscure jusqu’au 27 avril prochain.
- Une page internet de Charlotte Nguyen
- Blog de Clément Baloup
- Blog de Dominique Rolland
- Un spectacle tiré de l’histoire du CAFI.

 

 

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