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T’as mal où Mali ?

17 mars 2009

Mali, premier pays Noir que nous traversons sur la route qui nous emmène au Bénin. Entrés par le Sahel, à la ville de Nioro, nous pénétrons dans un pays bien différent des deux précédents. Arrivés à Bamako, la capitale, le choc est là. Hélas il n’est en rien culturel. Il renvoie à une simple et douloureuse réalité, celle de l’Afrique aujourd’hui. Sa pauvreté, sa misère, ses paradoxes inacceptables. Face à une telle situation, impossible de faire l’impasse sur les aspects politiques et historiques du continent. Peut-être est-ce cette position d’avant poste sur notre route qui rend, ici, cette réalité si éclatante. Il n’en reste pas moins que ce géant semble, à lui seul, illustrer les écueils où s’est entravé le navire Afrique aujourd’hui.


 

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La première nuit au Mali se passe en bordure d’un champ, quelques kilomètres après Nioro du Sahel, à la sortie d’un petit village où nous avons déposé un cultivateur qui faisait du stop pour rentrer chez lui. La saison des pluies est terminée et le Sahel, dans cette région ne ressemble pas encore à un désert mais à une belle plaine verdoyante parsemée de baobabs. À l’écart d’une plantation de pastèque et d’arachide nous installons le bivouac. La nuit tombe et depuis l’entrée du champ un phare de motocyclette se dirige vers nous. Ce sont deux hommes, des gardiens qui font leur ronde. Quand ils arrivent à notre hauteur, le conducteur nous fait part de son soulagement : des touristes Européens, tout va bien. « Je vous avais pris pour des voleurs, il faut être très vigilant, les gens, ici, viennent la nuit rapiner les récoltes, mais vous, vous êtes Français, incapables de faire des choses pareilles ! » Je ne peux m’empêcher, à ces mots, de songer aux rapports économiques, notoirement biaisés, qui unissent l’Occident à l’Afrique. Ces entreprises, Total, Areva, Bouygues, les multinationales du coton et tant d’autres, qui exploitent cette partie du continent, ce pays et ses habitants en particulier, pour en nourrir les marchés occidentaux. « L’or Africain », l’excellente enquête de Gilles Labarthe et François Xavier Verschave, sur le pillage des richesses maliennes, notamment son or me revient aussi à l’esprit. Les plus grands bandits ne sont pas toujours ceux que l’on croit… Dérisoire pastèque, pourtant vitale pour le village ! Mais tout cela n’empêche pas l’extraordinaire chaleur de l’accueil. Au matin, un paysan se rendant au travail, nous offre un fruit de 8 kilos et une botte d’arachide, de son champ, en signe de bienvenue.

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Bamako. Lorsque l’on vient du Sahel, la capitale s’étend au creux d’une cuvette, aux pieds des montagnes qui l’encerclent sur son nord. Après tout ces kilomètres dans le désert, la frénésie de la circulation saisie. Nous revoici dans la jungle urbaine. Une métropole africaine. Grouillante de vie, immense et surpeuplée. Très peu de grands immeubles, réservés aux hôtels de luxe, mais des bâtiments épais pour l’administration, les banques et les ministères. Des grands axes aux monuments massifs, célébrant les tragédies récentes (les émeutes des années 90), ou l’unité africaine. À la différence de Rabat, ou de Nouakchott, il faut rajouter, ici, dans le flot des voitures, aux côtés des taxis collectifs en camionnette verte, les milliers de deux roues, qui déferlent de toutes parts. Aux feux rouges, aux embouteillages, des dizaines de vendeurs proposent, des cartes SIM et des abonnements de portable. Orange Mali, domine le marché, impossible d’y échapper. Les vendeurs sont en guenilles, comme la plupart de ceux qui arpentent les trottoirs. Halte pour quelques jours dans une auberge du quartier populaire de Badalabougou, le temps de régulariser la situation du véhicule. L’administration malienne peut être complexe, elle en devient parfois, dès qu’un papier fait défaut, un jeu subtil où l’erreur administrative est assimilée à la complicité du voyageur.

Le dimanche à Bamako est effectivement jour de mariage, et de klaxons mais après quelques temps passés en ville, l’ambiance n’est pas à la fête et la musique change.
Sur les bas-côtés, nombres de personnes en grand dénuement. Là, aux abords d’un carrefour important, un bidonville, de tôle et de toile, encerclant une large mare d’eau noire et épaisse. Dans ces quartiers, loin des ambassades, il est impossible de ne pas voir l’extrême misère d’une bonne part de la population. Tout comme l’extraordinaire diversité des « petits boulots » de l’économie parallèle dont dépend l’équilibre de la ville. Gardien de place de parking en chemise élimée, vente de marchandise sans valeur, panier de trois fruits, beignet, cordonnier, réparateur… Impossible de ne pas voir cet abîme qui sépare l’ordinaire de ces milliers de personnes, d’avec celui de ceux qui possèdent, de ce monde que l’on placarde en affiches géantes sur les murs, que l’on vante à outrance. D’avec celui pour lequel se démènent les hommes politiques. L’abyssale différence !
Amadou est chauffeur de taxi, replet et jovial il promène sa voiture d’embouteillage en feu rouge, d’un bout à l’autre de la capitale, toute la journée. L’asphyxie de la ville est un phénomène récent. Bamako a changé très vite, la population a plus que doublé en moins de dix ans. « À chaque conflit ou guerre civile dans la région, c’est une arrivée massive de gens pauvres et désespérés, qui viennent s’installer. Au départ c’est provisoire, mais comme les situations à l’extérieur ne s’améliorent pas, ils restent. » Et ajoute : « Les derniers en date sont les Ivoiriens ».
Mohamed, lui, est assureur, mais il investit surtout son temps, ses compétences et son argent, dans des associations travaillant à un développement collectif et humain. Il s’occupe avec une dame énergique, d’une boutique, vitrine d’une association distribuant à la vente des produits issus de l’agriculture biologique et solidaire du pays. Son but est d’aider les petits paysans à vivre décemment et sainement de leurs terres. La quarantaine fine, l’œil clair et souriant, il reconnaît que l’écart se creuse. Après avoir milité pour la première élection du président Amadou Toumani Touré (dit « ATT »), il se dit aujourd’hui « déçu » et préfère s’éloigner de la politique. « Les priorités de ce gouvernement ne sont pas celle que j’espérais », dit-il, « on ne s’occupe pas assez des problèmes urgents, de la simple amélioration de la vie des gens. » Son autre combat est l’alphabétisation, la scolarisation de la jeunesse. Il est d’ailleurs surprenant, à ce sujet, de lire dans la presse les mêmes problématiques, concernant l’éducation, qu’en France. Classes surpeuplées et perte de l’autorité des enseignants. « J’ai eu de la chance », nous explique-t-il, « je viens d’une famille plutôt aisée et j’ai pu suivre les cours protestants. Mais il y a ici un très grave problème. Le système éducatif est au bord de la faillite et les abandons d’enfants sont très fréquents. Ils se retrouvent à la rue sans rien ni personne pour leur venir en aide ». Ce constat est partagé par Ousmane, croisé un soir au bord du fleuve. Il est éducateur pour une association canadienne. Son travail commence en fin d’après-midi, peu avant le coucher du soleil. Il arpente les rues et tente de convaincre les enfants errants de venir dormir dans son centre où ils peuvent être pris en charge. Il connaît très bien ce milieu, ayant lui-même été un enfant des rues. C’est l’association qui l’emploie aujourd’hui qui l’a sorti de l’enfer. « Comment trouvez vous le Mali ? » demande-t-il. Intéressant ? Beau ? Ce n’est pas le genre de réponse qu’il attend. Il désigne les alentours du regard « la vie est trop dure, trop cruelle ici pour que ce soit beau. ». Ses moyens d’action sont dérisoires et « bien trop peu relayés par l’Etat », mais il va, son sac sur le dos, calme, à la rencontre de cette population oubliée qu’il n’abandonnerait pour rien au monde.

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Vendredi soir, une starlette donne un concert au palais de la culture. Dans la cour intérieure du bâtiment, un parking plein de mobylettes rigoureusement identiques. Des « Power K » répliques exactes de Yamaha 125cc, mais de facture chinoise à prix imbattable. En face de l’entrée une buvette à ciel ouvert. Un DJ passe du coupé-décalé. Les bouteilles de bières « Flag » grand format parsèment les tables. Les jeunes gens sont en groupes, étudiants pour la plupart. En entrant, on nous indique d’office une place un peu à l’écart, non loin du bar. Au milieu de cette jeunesse, je repense aux écrits de Ryszard Kapuscinsky, journaliste polonais, ayant sillonné le continent dans les années 1960, 70. Que reste-t-il aujourd’hui, des espoirs nés au grand matin des indépendances ? Où est passée cette énergie, cette volonté sans pareil de prendre son destin et celui de la nation en main ? La suite du voyage nous apportera sans nul doute des réponses. Nous reprenons la route en direction du pays Dogon, laissant derrière nous ces visages durs, marqués, mais d’où naît, si facilement, si magnifique, un sourire.

 

 

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