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Souvenirs, soupirs et avenir : quand des acteurs de la Marche pour l’égalité se retrouvent

29 octobre 2008 - Dernier ajout 2 décembre 2008

Dossier Marche pour l’égalité, 25 ans après

15 octobre 1983 - 15 octobre 2008. Vingt-cinq ans jour pour jour ont passé, après le départ de Marseille de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Sur invitation de Med’in Marseille, quelques protagonistes de cet événement historique – et non des moindre – se sont réunis au centre social et culturel Picon-Busserine. La cité avait été l’une des premières étapes du long périple qui devait les mener à la Capitale. Alors, retour à la case départ, ou nouvel essor de la lutte pour l’équité des droits ?


 

Si, depuis 1983, les nombreux kilomètres parcourus par les Marcheurs et leurs soutiens ont un peu usé leurs souliers, les années écoulées n’ont pas entamé leur opiniâtreté. Au débotté, ils ont tous, ou presque, répondu présent à l’invitation lancée par Ahmed Nadjar, coordinateur de Med’in Marseille. Ce soir du 15 octobre 2008, c’est autour d’une table du centre social et culturel Picon Busserine – situé rue de la Busserine, longeant la voix rapide en contrebas du Merlan – que Karima Berriche, sa sociologue de directrice accueille ceux qui ne sont autres que des amis.

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(De g. à d.) Leïla Tadros, Marilaure Mahé, Saïd Boukhenouch, Souad et Raïb Setita (de dos, au premier plan).

Il y a Marilaure Mahé, l’une des rares à avoir marché de bout en bout (lire son interview) ; Saïd Boukenouche, organisateur de la première heure qui a également accompagné la Marche pour quelques étapes, de Salon en passant par Lyon et Chalon ; Alain Fourest, à l’époque directeur national de l’équivalent de la Politique de la ville, après avoir occupé les mêmes fonctions au niveau local ; Jean-Paul Fouvet et Raïb Setita, respectivement directeur et animateur en 1983 du centre social de Bassens, cité depuis laquelle les Marcheurs avaient rallié La Cayolle, point de départ de l’action ; Ramzy Tadros, aujourd’hui responsable de la structure Approches, Cultures et Territoires, et sa femme Leïla, qui avaient refusé de prendre part au mouvement, « pas assez politisé » selon eux, et qui aujourd’hui le « regrettent » ouvertement.

Une Marche qui ne faisait pas l’unanimité

Le lieu est chargé de symbole. Vingt-cinq ans en arrière, la cité de la Busserine était au centre d’un reportage du JT de France 3, théâtre qu’elle était d’un mouvement encore larvé. Celui qui verra, « cinquante nuits plus tard », une foule de plus de 100 000 personnes déferler sur la place Montparnasse à Paris, réclamant la cessation des violences commises à l’encontre des populations « issues de l’immigration », l’égalité des droits (et non des chances…), la reconnaissance de la République.
Sous d’autres formes désormais, la lutte se poursuit, et chacun a pu se rendre compte que loin de constituer une promenade de santé, elle s’avère être une randonnée au long cours. Les souvenirs remontent à la surface, qui mis côte à côte constituent une mémoire, même partielle, d’un morceau d’histoire. Une mémoire « qui tend à se perdre », déplore Leïla Tadros, et qu’il faut absolument « préserver, archiver ».

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Ramzy Tadros, Karima Berriche, Larbi Saoudi.

D’emblée pourtant, Leïla explique ne pas avoir adhéré au principe de la Marche, « à cause de la légèreté du message ». Karima Berriche acquiesce : « nous étions en porte-à-faux avec le mouvement. C’était une opposition politique, même si nous étions d’accord sur le fond ». En effet, chacune hérite de ses parents une forte « conscience tiers-mondiste », qui les pousse à négliger une problématique plutôt franco-française. Pourtant, « l’un et l’autre combat, ici et là-bas, ne se contredisaient pas ». Elles avouent seulement avoir « raté le coche ».
Le côté brouillon de la Marche, Marilaure l’assume : le mouvement n’était pas porté par des personnes engagées au préalable dans le militantisme, et encore moins politisées. Ce n’est qu’au cours du voyage que les Marcheurs seront confrontés à une « politisation accélérée ».

A la croisée des mémoires

Chacun, depuis la place qu’il occupait alors et depuis celle qu’il occupe présentement, offre un regard différent selon son vécu : mémoire institutionnelle, souvenirs de terrain, ressenti d’une jeunesse à mille lieues de concevoir ce qu’elle écrit comme page d’histoire.
Alain Fourest, alors « à cheval » entre Marseille qu’il habite et où il assiste au départ de la Marche, et Paris où il travaille et d’où il participe à l’hallucinante arrivée, est un observateur privilégié, puisqu’il était responsable national de ce que l’on appellerait aujourd’hui la Politique de la ville. Même s’il admet ne pas être « très passionné par les commémorations » (mais cette réunion d’« anciens » de la Marche n’en était pas vraiment une), il ne conteste pas « l’intérêt de s’arrêter sur ce point », l’importance d’aborder une période si peu connue des nouvelles générations. Il se remémore ces « jeunes des quartiers pas très organisés, qui se sont mobilisés, alors que l’on ne s’y attendait pas ». Ces quelques têtes brûlées « qui ont réussi à monter et mener jusqu’au bout cette manifestation, sans heurts, avec un effet médiatique grandissant ».

« Ces jeunes, c’étaient nous ! » remarque Raïb Setita, à présent éducateur. « Peut-être que l’on ne savait pas où l’on allait, mais on voulait y aller ». Saïd Boukenouche, lui, fût l’un des pivots de l’organisation de la Marche. C’est au groupe de militants dont il faisait partie que revient l’idée « de commencer à la Cayolle, l’extrême sud » de Marseille, ce qu’acceptent immédiatement les Lyonnais à l’origine de l’initiative. Il revient longuement sur les événements qui ont précédé le mouvement : de « nombreuses associations de « jeunes de l’immigration » commençaient à se créer. A Marseille, il y avait un élément fédérateur : Radio Gazelle, à laquelle j’ai participé ». Un vecteur local auquel répond pour l’ensemble du territoire le Journal Sans Frontière, entre autres instances unificatrices. Saïd rappelle que « des bombes avaient explosé à La Cayolle », faisant des morts. « On sortait d’une période très dure. Il y avait un processus de racisme permanent », confirme Alain Fourest. A Marseille mais aussi partout en France, dans les grands centres urbains.

« Un souvenir quasiment physique »

L’ex-responsable Politique de la ville se remémore la présence, dans le premier cortège marseillais, du directeur de cabinet de Georgina Dufoix, alors ministre des Affaires sociales ; une participation à une manifestation de cet ordre jusqu’ici « impensable ». Comme tous ceux qui accueilleront les Marcheurs le 3 décembre 1983 à Paris, Alain en garde « un souvenir quasi physique ». Un vrai moment de « solidarité entre militants « français » et « issus de l’immigration » pour faire court ». « On dansait dans les bras les uns les autres » sourit Marilaure Mahé.
François Mitterrand, qui avait effectué une visite éclair à Vénissieux avant le départ de la Marche, reçoit une délégation de huit Marcheurs. « Avant cette rencontre, ils ont commencé à regarder les casiers judiciaires de chacun », s’offusque Marilaure. « On s’est dit : dans ces conditions, on n’y va pas. Mitterrand qui fait semblant de nous comprendre et qui fait fouiller dans le passé judiciaire des Marcheurs ? Mais finalement, ça relevait du protocole… »

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Alain Fourest

Dès le 4 décembre, un journaliste de France Inter s’inquiète auprès de Saïd Boukenouche, de retour à Marseille, de savoir s’ils ont « peur d’être récupérés ». Ce à quoi Saïd répond : « si c’est l’idée de la Marche qui doit être récupérée, tant mieux. Aucun des Marcheurs permanents ou des organisateurs ne s’est approprié cela comme son « enfant » ».
En effet, de nombreuses mouvances, parfois pilotées par des partis politiques, et notamment le PS, se réclameront ensuite de la Marche. C’est le cas du « Touche pas à mon pote » de SOS Racisme, rappelle Ramzy Tadros. Tout comme « avoir marché » (un peu, beaucoup, ou pas du tout dans les faits) devient une marque de fabrique pour certaines personnalités du monde associatif, qui finiront vaille que vaille par gagner leur place au soleil.

Entre avancées et espoirs déçus

Ce n’est pas le cas de tous les Marcheurs, ni d’une majorité de ceux qui furent désignés sans discernement comme la « deuxième génération », née de parents étrangers. « Les partis politiques auraient du et pu comprendre à ce moment-là qu’il fallait les intégrer dans le système politique. Le « plafond de verre » était là et il est resté. Quelques-uns seulement ont réussi à passer entre les mailles du filet », analyse Alain Fourest.
Karima Berriche, elle, se rappelle la visite d’Adil Jazouli [1] et conserve un goût amer de leur conversation : « quand il nous a dit que la voix royale pour la « seconde génération », c’était l’engagement dans la vie associative, on est restés le cul par terre. Mais il n’avait pas tord, vu comment nous sommes surreprésentés aujourd’hui dans le secteur du social ».

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Jean-Paul Fauvet

Néanmoins, outre les avancées obtenues à la suite de l’entrevue des Marcheurs avec le Président de la République, ce mouvement a contribué à donner une autre image de cette jeunesse au reste du pays, encore enveloppé dans une vision foncièrement colonialiste de la relation à l’autre. Un Autre dont l’identité réelle s’efface au profit de préjugés lui collant à la peau. Le « Français moyen » croyait la femme maghrébine cloîtrée chez elle ? Les jeunes femmes que montre la télévision sont tout, sauf de dociles potiches. « Dans certaines réunions, les filles étaient les chefs ! », plaisante à moitié Saïd Boukenouche. Il pense à Hanifa Boudjellal, ou encore à Farida Belghoul, «  égérie du mouvement ‘beur’ dans les années 80 » et l’une des leaders de Convergence en 1984 [2].

« Une parole, une mémoire et un débat confisqués » durant vingt-cinq ans

Depuis la Marche, une nouvelle génération a eu le temps de grandir. La situation a-t-elle évolué, et dans quel sens ? Cette fois, le sujet ne sera qu’à peine frôlé. Si « la société n’est plus la même » qu’au début de l’ère Mitterrand, tempère Marilaure Mahé, des revendications similaires ont été dans l’intervalle portées haut et fort, sporadiquement, et plus violemment, comme lors des « révoltes des banlieues ». Fin 2005, des parents de jeunes de la « troisième génération » se mobilisent à Marseille, principalement sous la bannière du Cidim [3], pour dénoncer le sort réservé à leurs enfants. « Ils se disaient : mon fils est contrôlé au faciès, discriminé. Merde, qu’est-ce qui a changé ? », résume Leïla Tadros. « Nous, nous avons entre quarante et cinquante ans, et nous sommes plutôt intégrés économiquement. Mais nous avons toujours des choses à régler avec la République ».

Il faut dire que l’« on a perdu beaucoup de temps », se désole Alain Fourest. « Vingt-cinq ans après, on ne voit que quelques sénatrices. C’est venu beaucoup trop tard ». Cependant, il constate que la société est « en train de franchir une étape : Karim Zéribi vient de virer la directrice de la RTM. On n’aurait jamais pensé ça possible il y a quinze ans ».
Et comment rattraper le temps perdu sans récolter les mémoires, écrire l’histoire et l’enseigner ? « Que s’est-il passé à partir de la Marche ? On ne s’est pas revus, on ne s’est pas parlé, on n’a pas eu les capacités de revenir sur ce que l’on a vécu », éclaire Raïb Setita, qui voit en la réunion une « sorte de retour en arrière, sur une parole confisquée, une mémoire confisquée, un débat confisqué ». Ce que tend à corroborer le témoignage de deux jeunes acteurs associatifs marseillais, présents par curiosité : « jusqu’à hier, nous ne savions rien de cette Marche ». Egalement présent, Farid, prof de maths au Lycée Saint-Exupéry (dit Lycée Nord) espère pouvoir mettre en œuvre une rencontre sur le sujet avec ses élèves. Rien n’est acté pour le moment. Les Marcheurs ont promis que leurs chemins devaient se recroiser.

 

 

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