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Société du déni, si seulement…

8 juin 2010

Ceci est une réaction vive, un cri face à l’évidence, à ces dénis de notre société médiatique et consumériste. Deux détails, deux affaires parmi la multitude qui fait notre quotidien. Un aveuglement qui semble être la règle dans les sphères dirigeantes de notre pays.


 

Cette société marchande est un poison. Sa seringue la plus efficace est la télévision qui distille un savant mélange d’image et de discours pervers, bruts et immédiats, qui empêchent toute réflexion. Qu’en tire t-on aujourd’hui ? Qu’il faut de la rigueur économique, là est le sérieux et le lucide, qu’il faut payer pour les erreurs et les divagations de prédateurs illuminés, que la vie d’un policier vaut plus que celle d’un citoyen anonyme et que le musulman est dangereux. Ou nous mènera ce chemin ? Cette façon stupide et primaire d’aborder la vie ? À notre totale aliénation, à notre destruction. Créer une société libre de morale où le capitalisme le plus absolu pourra fleurir, sur le terreau d’un égoïsme forcené, terrorisé et aux aguets. Bien entendu, cette situation ne serait que le prélude inéluctable à une formidable explosion sociale qui balaierait tout sur son passage, nous faisant provisoirement retourner à un âge, sinon de pierre, à une ère de ténèbres.

Notre société commente à tout va, les medias, écrits, visuels et parlés ne sont plus des supports de réflexion, comme ils l’étaient à une époque héroïque du journalisme, d’Albert Londres à Hunter S Thompson. Ils ne sont plus que relais de rumeurs, justification de petites phrases et commentaires stériles. Il faut chercher méticuleusement pour trouver des supports où le terme de journalisme a encore un sens. Des analyses de fond qui se projettent au-delà de l’instant, des points de vue critiques qui ne craignent pas les jugements étroits du consensualisme, élevé au rang de dogme dans la microsphère médiatique. Les derniers héros, mineurs de fond de la pensée ou ardents défenseurs des inégalités sociales, comme l’est le journaliste de France Inter, Daniel Mermet, essuient sans cesse les foudres faussement scandalisées des bien-pensant, abondamment relayées médiatiquement. Comment un ministre peut-il s’offusquer, à l’heure des fermetures d’usines à la chaîne et de la précarisation galopante du travail, que des salariés en colère en viennent à demander, sur les ondes d’une radio nationale, la mise en place d’un grand bûcher où se consumeraient pêle-mêle grands argentiers du capital, spéculateurs et politiciens n’ayant rien fait pour sauver la situation. Monsieur Estrosi (car c’est de lui dont il s’agit aujourd’hui), n’avez-vous donc aucune idée de la souffrance qu’endurent celles et ceux qui subissent vos lois ? Quand et où, rencontrez-vous vos concitoyens ? Quand il vous faut, pour mener à bien votre travail, la mise à disposition d’au moins deux appartements de fonction, de voiture avec chauffeur, de jet privé à plusieurs dizaines de milliers d’euros le vol, d’un traitement mensuel des plus confortable, comment osez vous juger de la colère de ceux qui n’ont plus rien, ou se battent jour après jours pour si peu ? Au nom de quelle morale condamnez vous des propos que la plus élémentaire jugeote indique qu’ils ne seront en aucun cas suivi de faits ? A moins, bien entendu, que le monde politique et financier ne persévère dans ce dénie de réalité qui ne cache plus sont cynisme. À ce rythme, il serait bien plus constructif de regarder les choses en face, de façon plus humaine, car comme l’écrivait Rabelais « prend garde que l’enclume ne devienne marteau » et que les paroles proférées par la colère et l’exaspération, ne deviennent actes irréversibles et sanglants. Vous aurez alors tout loisir de glapir, mais plus de condamner.

Et puis, que nous apporte ce vieux discours sécuritaire démagogique ? Cette apologie saluant le vertueux courage la sacro-sainte fonction du personnel d’état en uniforme bleu marine ? Un assassinat de policier et c’est toute la classe politique qui s’enflamme. On réclame des peines plus lourdes et l’on sent derrière ces discours passionnés, la vieille guillotine parcourue de fourmillement au fond de son musée des horreurs. Les lois existent. Qu’attend-t-on de l’homme politique ? De Créer une hiérarchie des vies ? Celle d’un policier vaut-elle plus que celle d’un citoyen anonyme ? Il se créer aujourd’hui une telle injustice sociale et économique que se cantonner à condamner l’acte relève de la pure bêtise. Nous ne vivons pas dans une société égalitaire, loin s’en faut, notre devise « Liberté, Egalité, Fraternité » n’a de réalité que sur les frontons des bâtiments publics où elle s’étale pompeusement. S’il n’est en aucun cas question ici, de cautionner les paroles du groupe de rap NTM et de « sacrifier du poulet », il est une volonté pressante de mettre en garde contre une injustice flagrante. Combien de bavure mortelle impunie ou si peu ? Combien de fonctionnaires tués dans l’exercice de leurs fonction ? A-t-on déjà vu un assassin de policier libre avant vingt ans ? Dans ce genre de situation, il convient de garder la tête froide et de ne céder ni à l’émotionnel, ni à la démagogie. Oui, le métier de policier est un métier particulier qui demande un traitement à la hauteur. Oui, au respect et à la défense de ce corps professionnel indispensable à la société. Mais au travers d’une vraie politique qui prend en compte l’humain qui porte l’uniforme et la cause supérieure qu’il sert. Le policier doit, par sa formation, et non par la magie du bleu marine sur ses épaules, être en mesure de discerner l’être humain qu’il est, de la fonction qu’il représente. Pour cela il doit bénéficier de moyens exceptionnels car sa tâche est effectivement des plus ardues, et n’en déplaise à certains déjà en place, cette fonction n’est pas accessible au premier venu. Les moyens alors ne résident pas dans l’octroi d’armes ou de matériel plus sophistiqué, mais dans une prise en compte plus sérieuse de l’individu. Comment oser confier une tache aussi écrasante à un citoyen investi de l’autorité de l’Etat, sans contre partie autre qu’une impunité de fait dans la rue ? Impunité qui ne débouche sur rien d’autre, pour beaucoup, qu’à un exutoire des frustrations accumulées par le métier ? La politique du chiffre, le manque de personnel, la volonté carriériste de nombreux cadres supérieurs isolés dans leur tour de verre, conduisent à laisser des hommes inexpérimentés, croulants de responsabilités, seuls sur le terrain. Comme le confie un lieutenant, « à la moindre faute ils seront lâchés par une hiérarchie soucieuse avant tout de son avancement en ne froissant pas le politique ». Avant de mettre en avant de prétendus êtres assoiffés de sang, dénués de tout scrupule, travaillant sans relâche à « casser du flic » et dresser les citoyens de ce pays les uns contre les autres, les responsables politiques devraient s’atteler à rendre ce métier humainement plus praticable, offrant formation continue, repos, reconnaissance salariale et un encadrement responsable à ces fonctionnaires dont le métier relève plus de la vocation que du gagne pain.

Évidemment cela demande une politique courageuse, basée sur le long terme et une réponse sociale autre que la matraque. La police n’est pas une rustine chargée de contenir le ressentiment grandissant et la haine des laissés pour compte de notre société marchande.

Combien de temps encore fermeront nous les yeux sur les écueils qui entravent notre progression humaine ? Qu’attendons nous pour affronter la cause des problèmes et non leurs manifestations périphériques ? Prendre conscience que notre destin nous appartient. Vivant dans une démocratie, il serait bon de se rappeler que les institutions ne sont que des moyens mis à la disposition de la communauté et non des temples d’où s’échappe la vérité.

Il paraissait être établi à la fin du siècle dernier, que les races n’existaient pas et que les hommes étaient égaux, alors à quoi bon stigmatiser l’étranger, le pauvre, le jeune des cités défavorisées ? Combien de temps à garder pour soit une juste colère face à des injustices de plus en plus flagrantes se rependant dans notre pays comme autant de cellules cancéreuses ? Les liens qui nous unissent se dissolvent dans l’indifférence avec trop souvent, notre tacite encouragement.

Qu’il est beau, « le Président », ce film d’Henri Verneuil sur des dialogues de Michel Audiard, si criant de vérité dans sa description d’une classe politique vouée aux marchands. Où est cet homme aujourd’hui ? Ce président du conseil joué par Jean Gabin, qui se bat « pour une Europe du travail et non du capital ». S’il, ou elle, n’existe pas à l’heure actuelle, c’est au peuple de l’inventer, d’investir cette voix, et vite, afin d’éviter la catastrophe inéluctable qui se profile. Les Grecs, dans la douleur, montrent depuis peu l’exemple. Prenons en acte avant que les nôtres ne dépassent notre pensée.

 

 

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