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« Si les français discriminent, c’est parce qu’il y a eu la colonisation. Si les entreprises discriminent, c’est parce qu’il y a le capitalisme ».

14 décembre 2010 - Dernier ajout 17 décembre 2010

Dans la cadre de la Journée Internationale des Droits de l’Homme, l’association « Aide Fédération » organisait samedi à Paris sa 38ème conférence citoyenne autour des luttes contre les discriminations et pour la citoyenneté politique. Des thèmes qui résonnent comme un tambour tant le travail à mener pour changer les mentalités est colossal et par les temps qui courent, le retard ne cesse de s’accumuler. Les luttes contre les discriminations ont-elles reculé ? C’est le constat dressé par une partie des intervenants ayant notamment dénoncé les multiples discriminations dont sont victimes les personnes « issues de l’immigration » dans leur vie professionnelle et sociale mais aussi en politique. Ils ont également regretté le manque de mixité sociale dans les collèges et lycées parisiens et pointé du doigt la responsabilité des partis politiques dans l’accroissement des inégalités. Face à toutes ces injustices sociales, les citoyens, les jeunes en particulier, renoncent le plus souvent à exercer leur droit de vote.


 

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Photo extraite du film de Med In Marseille en hommage à Claire Villiers

La lutte contre les discriminations a véritablement débuté dans les années 90, période au cours de laquelle, pouvoirs publics, partis politiques, organisations syndicales et associatives ont pris conscience de la nécessité de lutter contre ce fléau qui gangrène la société. De nombreuses personnalités politiques et associatives ont joué un grand rôle dans ce sens, à l’image de Claire Villiers, décédée la semaine dernière, et à qui, l’association Aide Fédération, par la voix de son Président, Abdelkbir El Hakkoui, a souhaité rendre hommage via la projection d’un petit film réalisé par Med’in Marseille. Cette « ancienne vice-présidente du Conseil Régional (2004 à 2010) d’île de France en charge de la démocratie locale, était une militante infatigable contre les injustices et les inégalités. Je vous demande d’avoir une pensée pour cette militante de conviction » a demandé Abdelkbir El Hakkoui. Cette altermondialiste était également co-fondatrice de l’organisation « Agir ensemble contre le chômage » et syndicaliste à l’ANPE.

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Abdelkbir El Hakkoui, président d’Aide Fédération

Les années s’écoulent et toujours le même constat. Les discriminations pullulent malgré l’implication d’hommes et de femmes, des militants engagés dans la lutte contre les violations des droits humains et contre les discriminations dont sont le plus souvent victimes « les immigrés ou les minorités ethniques les plus vulnérables d’Europe » a précisé Abdelkbir El Hakkoui. Les immigrés ont dû lutter pour faire valoir leur droit et ce, dés les années 90. Arezki Amazouz, président de l’ATRIS (Association des Travailleurs de Renault Ile Seguin) et membre du « collectif discrimination » à la CGT, se souvient encore des difficultés rencontrées pour imposer ce débat au sein de l’entreprise et du syndicat. « Il a fallu animer des débats pour faire admettre l’idée qu’il y avait des discriminations raciales au sein de l’entreprise. On s’est battu pour avoir des cours d’alphabétisation. [ ...] Vous vous imaginez ? Ils (les travailleurs immigrés, ndlr) ont vissé le même boulon pendant de longues années sans connaitre sur quelle pièce et à quoi elle servait » s’est-il indigné. Selon lui, les questions de discriminations raciales sont celles qui dérangent le plus. Rappelons qu’en 2005 l’ATRIS a réussi à faire condamner le constructeur automobile à 120 000 euros de dommages et intérêts pour discrimination raciale envers Laurent Gabaroum. Comble de l’ironie, l’ex-PDG de Renault n’était autre que l’ancien président de la Halde, Louis Schweitzer.

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Arezki Amazouz, président de l’ATRIS

« Jusqu’au milieu des années 90, l’approche syndicale était relative. L’essentiel de l’action c’était contre le racisme. On ne se posait pas trop de questions. Le problème des discriminations n’était posé que sous une dimension internationale » se souvient à son tour François Beaujolin, membre de la CFDT et ancien directeur du FAS (Fonds d’action sociale pour les travailleurs musulmans d’Algérie en métropole et pour leur famille, crée en 1958 et devenu Fonds d’action sociale pour les travailleurs immigrés et leur famille en 2001 (FASILD). La CFDT a fait partie des premiers syndicats à mettre en place des accords interprofessionnels de lutte contre les discriminations et l’égalité au sein des entreprises. Les pressions mais surtout les condamnations des tribunaux ont poussé les entreprises à composer avec cette société de diversité. Même si ces luttes ont véritablement débuté en 1997 sous l’impulsion de l’Europe avec « l’Année européenne contre le racisme et la Xénophobie ». Au cours de cet évènement, l’UE a pris la décision d’obliger tous les pays d’Europe à concevoir des outils de lutte contre les discriminations et pour l’Egalité. Les pays avaient un délai de 5 ans pour le faire. La France a attendu l’année 2002 pour créer la Halde.

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« Le but des luttes contre les discriminations est d’arriver à l’égalité »

« En 2005, la Halde a enregistré 15100 réclamations, et 12 000 en 2010 » a précisé Jean Luc Rajeul, délégué régional à La Halde (Ile de France). Si cette institution a permis de mettre sur le devant de la scène médiatique l’enjeu des discriminations et du racisme via des affaires emblématiques et symboliques, il n’en reste pas moins vrai qu’il reste de nombreux freins pour ester en justice. Il reste en effet la difficulté de rassembler un minimum de preuves. La discrimination est difficile à prouver », sans compter la lenteur des procédures. Deux ans d’attente environ. Un processus long surtout pour les femmes enceintes qui sont les plus exposées aux discriminations. « Le but des luttes contre les discriminations est d’arriver à l’égalité ». Or, pour atteindre ce but, le travail collectif s’avère indispensable. Une réclamation sur deux, repose sur l’emploi. Les personnes témoins de discriminations devraient accepter de témoigner en faveur de la victime, ce qui n’est pas toujours le cas, les pressions étant trop fortes.

Plus inquiétant encore, la discrimination en milieu scolaire. « A l’école, on a du mal à parler des discriminations raciales » souligne Thierry Druai, professeur au Lycée professionnel René Cassin à Paris, tous les jours confrontés, avec les apprentis, aux difficultés d’insertion dans le monde du travail. Ce n’est pas nouveau la jeunesse française « issue de l’immigration » a un mal fou à trouver un stage. « La République c’est la fraternité. Or, en voyant comment ils sont traités, les jeunes ont du mal à saisir » poursuit Thierry Druai. Ce dernier regrette en effet que le travail de toute une année soit ainsi réduit à néant. C’est d’autant plus désolant que le lycée enregistre un taux de réussite élevé. Pour un membre du public, l’Education Nationale devrait entamer des négociations avec les entreprises. Autre fait marquant : le manque de mixité sociale dans les lycées professionnels rattachés à l’académie de Paris. « Plus de 50% des jeunes sont issus de l’immigration de deuxième génération. Il n’y a qu’à regarder les photos de classes. Nous sommes dans une situation de véritables ghettos. C’est une grave régression » s’est-il inquiété. François Beaujolin se dit également pessimiste : « la non mixité sociale est aussi ancrée dans les mentalités », a-t-il souligné en pointant notamment du doigt la banlieue de Neuilly-sur-Seine.

« L’efficacité de la lutte contre les discriminations ne passe-t-elle pas également par l’instauration d’une véritable citoyenneté politique ? ».

Face à tant d’injustices sociales les jeunes ont tendance à développer une certaine méfiance à l’égard des politiques et de leurs discours, abandonnant même leurs droits et leurs devoirs de citoyens. Au grand regret d’Hammou Bouakkaz (adjoint au Maire de Paris, chargé de la démocratie locale et de la vie associative) pour qui « la citoyenneté, ça se conquière ». « Si nous travaillons tous, nous pouvons arriver à inverser la tendance et à mettre l’Egalité au centre de la politique » dit-il sous les applaudissements. Même s’il avoue que « c’est du boulot », car « la politique appartient à une caste de plus en plus étroite et s’est aussi éloignée des composantes qui l’ont nourri et ressourcé, à savoir les associations et les citoyens ». Il y a malgré tout, des facteurs d’optimismes qui laissent croire que la lutte n’est pas perdue. A l’image de la mobilisation contre la réforme des retraites, l’engouement qu’a suscité l’appel d’Eric Cantonna sur les banques mais aussi la force des centres sociaux qui continuent à maintenir la cohésion sociale.

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Chafia Mentalecheta - Espace Franco-Algérien, Le sociologue Ashène Zehraoui, Danielle Simonnet - conseillère de Paris Front de Gauche

Chafia Mentalecheta : « Les partis politiques ne fonctionnent qu’en gaulois »

Pour Chafia Mentalecheta, secrétaire générale de l’espace franco-algérien, il faut se concentrer sur la citoyenneté des jeunes qui, pour faire entendre leurs voix, doivent apprendre à s’inscrire sur les listes électorales et à aller voter. « On a mis nos jeunes dans une telle situation socio-économico-éducative que leur seul moyen est de brûler des voitures. C’est leur vote » s’est-elle indignée. Elle a également dénoncé la manipulation politique au nom de la discrimination positive, qui permet aux cadres politiques de colorer les bancs de l’Assemblée Nationale en nommant des ministres dits de la diversité et qui au moment des remaniements, sont les premiers à ne pas être reconduits. La stratégie à adopter serait, selon Chafia Mentalecheta, d’investir tous les politiques jusqu’à « arracher et soustraire le mandat. A part cette manière, il n’y aura jamais de parlementaires berbères » est-elle persuadée car « tous les partis politiques ne fonctionnent qu’en gaulois ». Cette dernière avait notamment déposé un dossier à la Halde contre son parti politique qu’elle a accusé de discrimination raciale. L’institution ne lui a jamais répondu. Abdelkir El Hakkaoui va même jusqu’à se demander : pourquoi les français d’origine africaine et maghrébine qui militent au sein des partis politiques, n’émergent guère ? En France, la représentativité politique des « minorités » dits « visibles » est loin d’être visible.

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Hammou Boukkaz, Adjoint au Maire de Paris

Hammou Boukkaz : « ils ont vu l’aveugle, pas l’arabe »

Hammou Boukkaz, aveugle de naissance, reste l’un des très rares élus français porteurs d’un handicap, qui plus est issu de l’immigration. Si ce dernier affirme qu’il y a des avancées, il tient à préciser : « qu’imposer ne veut pas dire instrumentaliser ». Si le maire de Paris, Bertrand Delanoë a dû jouer des coudes pour l’imposer sur sa liste, Hammou Bouakkaz affirme qu’il garde son indépendance. Même s’il fait remarquer, non sans ironie, qu’il a été inscrit sur la liste parce qu’« ils ont vu l’aveugle, pas l’arabe ».

Les difficultés sont réelles et les discours des politiques n’arrangent pas les choses. Les « campagnes présidentielles et législatives, sont à chaque fois l’occasion pour certains politiciens d’alimenter une idéologie xénophobe » s’est indigné le président d’Aide Fédération. C’est en cela que « nous avons régressé » poursuit Danielle Simonnet, conseillère de Paris déléguée auprès de la Mairie du 20ème, en charge de la lutte contre les discriminations et de l’intégration et militante au Front de Gauche, car « nous en sommes venus à justifier que nous sommes français ». Et les discours politiques sont en partie responsables car « ils encouragent l’éthnicisation en faisant croire que le monde serait mis en danger parce qu’il y aurait soit disant un conflit entre l’occident et l’Islam ». « Le président de la République, lorsqu’il visite le 93, est content de parler à un imam. Ils assignent en public les citoyens du 93. Or, ils sont citoyens avant d’être quoique ce soit ».

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La majorité des intervenants ainsi qu’une bonne partie du public présent à cette 38ème confèrence citoyenne partagent le même avis que François Beaujolin : « Si les français discriminent, c’est parce qu’il y a eu la colonisation. Si les entreprises discriminent c’est parce qu’il y a le capitalisme ».

 

 

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