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Santé mentale, « liée aux événements de vie »

26 septembre 2009

Des enfants, des femmes, des hommes, souffrant de troubles psychiques sont souvent une population stigmatisée. La Santé mentale est un sujet tabou et pourtant, n’en demeure pas moins une question de santé publique. Comment peuvent-ils trouver leur place dans la société ? Quelle réinsertion envisager ? Quel est l’objectif de la prévention dans ces pathologies ? Le Dr Dolores Lina Torres, psychiatre, chef de secteur du centre hospitalier Edouard-Toulouse nous donne des éléments de compréhension.


 

Une organisation très méthodique de la psychiatrie en France permet de quadriller le territoire. Cette sectorisation existe depuis les années 60, elle est un découpage géo-démographique, couvrant une population de 70 000 habitants environ. Sur la région de Marseille, l’établissement public départemental Edouard-Toulouse, situé près de l’hôpital Nord intervient sur les 1er, 2e, 3e, 13e, 14e, 15e, 16e arrondissements et Les Pennes-Mirabeau. L’Assistance Publique Hôpitaux de Marseille (APHM) est chargée des 4e, 5e, 6e, 7e arrondissements (pôle Conception) et 8e, 9e, une partie du 11e (hôpital Ste-Marguerite). Les 12e arrondissement, une partie du 11e, Aubagne, La Ciotat relèvent du secteur du centre hospitalier Valvert.
Plus précisément, le 12e secteur (3e, une partie du 2e arrondissement) est dirigé par le Dr Dolores Lina Torres, chef de service depuis 25 ans. Le secteur englobe un pôle de psychiatrie avec un dispositif de soins avec des lits d’hospitalisation et un réseau de structures. Ainsi, la structure s’articule autour d’un CMP (centre médico-psychologique), une mise à disposition de 25 lits d’hospitalisation à l’établissement « Edouard-Toulouse », un hôpital de jour dans le 15e –transféré sur le 3e, dans le quartier d’ici deux ans, le CATTP (centre d’accueil thérapeutique à temps partiel) « La Maison Rose », un atelier thérapeutique –centre de réinsertion par le travail. Gravitent autour de ce service tout un dispositif d’hébergement, comprenant 21 appartements associatifs pour des pathologies sévères et un accueil familial thérapeutique à temps partiel. Depuis mars dernier, un Service d’Accompagnement Médico-social pour Adultes Handicapés (Samsah) a été ouvert. Ce projet axé sur le logement, déposé par le centre Edouard Toulouse auprès du Conseil Général concerne trois secteurs dont le 12e.
Si la sectorisation est bien définie, il n’existait que peu d’échanges entre tous ces professionnels de la santé, les institutionnels, les travailleurs et bailleurs sociaux, les associations d’usagers. Depuis près de trois ans, une passerelle entre tous ces acteurs se construit. En octobre 2006, la Ville a instauré un Conseil d’Orientation en Santé Mentale (COSM), regroupant plus de soixante personnes représentant plus de 20 institutions, services et associations.
A Marseille, 15 000 habitants étaient pris en charge par la psychiatrie publique (chiffre 2003), 3 000 patients admis aux urgences psychiatriques Nord (2001-2002). Une enquête ASEP-quartiers Nord révèle que près d’une personne sur 10 souffre d’un trouble dépressif majeur.

Comment se passe le quotidien dans un CMP ?

La politique à « Edouard-Toulouse » est de travailler au cœur de la cité. Chaque secteur possède un CMP, il peut y avoir des disparités (à Valvert et à l’APHM, les CMP sont beaucoup moins présents). Chaque équipe a une politique de secteur, nous n’avons pas forcément les mêmes orientations, c’est une mosaïque. Le CMP est une structure pivot, essentielle car elle est implantée dans le quartier. Il permet d’accueillir tous les jours, toutes les demandes sans rendez-vous. Nous n’avons pas de file d’attente. La personne est accueillie par un infirmier, qui régule la situation et s’il le faut, un psychiatre le reçoit en urgence. Il faut pouvoir évaluer tous les jours. L’année dernière, on a suivi 1 104 patients sur le CMP, 179 ont été hospitalisés. C’est peu car 50 % sont soumis à une obligation de soins. Ils ont du mal à accepter leur maladie psychique comme la schizophrénie ou des troubles bipolaires plus ou moins sévères, entraînés par ces pathologies. Ensuite, les gens peuvent entrer dans une prise en charge organisée. Lorsqu’ils sont stabilisés (par un traitement notamment), ils peuvent s’orienter vers une psychothérapie auprès d’un psychiatre. Pour cela, il faut bien sûr une équipe et mettre les moyens pour obtenir des résultats.
Ce sont des moments difficiles pour eux. Il s’agit de les aider. La plupart des patients évoluent bien, on les voit se transformer.

L’hébergement est une donnée essentielle. Pouvez-vous nous parler de Samsah ?

Le constat de base est d’avoir un toit et à manger. Sinon, c’est la galère. Les gens qui ont des troubles mentaux graves se retrouvent dans la rue. C’est pourquoi nous avons un dispositif de logement par le biais de l’association Alternatives 11 que je préside. On l’a créé en 1987, on a aujourd’hui 21 appartements individuels. Il faut éviter que les gens soient à la rue, éviter d’en arriver là.
Concernant le Samsah, c’est un service avec des infirmiers, des éducateurs, des psychologues, des médecins. Le Samsah s’appelle « Antonin Artaud », un poète né à Marseille, mort à l’hôpital psychiatrique après la deuxième guerre mondiale, un grand bonhomme. Nous avons créé un Samsah, comprenant un hébergement de 20 places pour personnes à pathologie lourde. Ils ont du mal à habiter leur appartement, ils n’arrivent pas à sortir de chez eux, à faire leurs courses, à aller voir le médecin. Le Samsah prend en charge la partie de la réinsertion sociale. L’équipe va au domicile de la personne. Pour eux, l’univers se rétrécit tellement qu’ils ne parviennent plus à faire des choses banales, par exemple prendre les transports en commun pour se rendre à la mer. Ce projet, mis en place en mars a déjà un bilan significatif. Samsah aide la personne à réhabiter sa vie sociale de citoyen, à ne plus rechuter et aller mieux.
Les hommes sont davantage concernés par les pathologies lourdes. Sur 20 patients, nous n’avons que 2 femmes. (Autre constat), la misère accentue la pathologie. Il est certain que les difficultés s’accroissent dans les milieux très pauvres : les conditions d’environnement, habitat exigu souvent des taudis, absence d’aide scolaire dans la famille, pas d’accès à la culture. Tous ces éléments se potentialisent, on est dans une spirale. On est déjà discriminé par sa couleur de peau, son origine. Si en plus, on a une maladie mentale, c’est très difficile.

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Dr Dolores Lina Torres, psychiatre, chef de secteur du centre hospitalier Edouard-Toulouse

Que peut apporter le COSM à la Santé Mentale ? Quel est son rôle ?

C’est précieux qu’à Marseille, il y ait une équipe de Santé publique, coordonnée par le Dr Gaunet-Escarras (adjointe au maire de la Ville de Marseille, déléguée à la Santé, l’Hygiène, Prévention des Risques Sanitaires chez l’adolescent) qui se préoccupe de cette question de santé publique. Depuis trop longtemps, on ne parle pas de troubles mentaux, cela reste un sujet tabou. La santé mentale peut concerner tous les citoyens. Comment régler le problème de la santé mentale afin qu’elle interpelle les citoyens que nous sommes ?
Dans beaucoup de villes, le COSM n’existe pas. Marseille est en avance dans ce domaine de santé publique. L’inquiétude est quand le problème de liberté individuelle vient heurter la question de la citoyenneté. C’est-à-dire quand quelqu’un n’arrive plus à assumer son quotidien, alors cela devient un problème de santé publique. La santé mentale est liée à la vie de l’homme, à ses événements. Nous ne sommes pas tous égaux devant les épreuves. Certains assument, d’autres non.
Le COSM incite à une prise de conscience de ses partenaires. Quel dialogue peut-on instaurer entre les différentes institutions existantes ? Est-ce que l’on peut sortir de ce cloisonnement actuel ? Peut-on continuer à travailler chacun dans son coin ? Comment la ville peut s’organiser lorsqu’une situation difficile survient ? Qui fait quoi ? Il faut apprendre à se connaître et à se reconnaître (entre professionnels).
Le COSM est très constructif, c’est une structure importante et nécessaire, une instance de réflexion et d’échange. Maintenant on avance notamment sur le volet du logement. Un rapport relatif aux troubles psychiques et au logement, demandé par le Dr Gaunet-Escarras sera présenté au COSM, début octobre (2009). Le but serait de créer une instance partenariale avec des bailleurs, des représentants de secteurs de psychiatrie, des acteurs du social et du médico-social.

La prévention doit tenir une place importante. Qu’en pensez-vous ?

Un patient soigné plus tôt s’en sortira rapidement. Comment éviter cette situation ? Par exemple, une personne, ayant des enfants, expulsé de son logement souffre de troubles psychiatriques. Il faut être en amont, faire de la prévention et être capable d’alerter telle ou telle structure. Le COSM peut être très utile en ce sens. La prévention est capitale : comment écarter le risque de perdre son logement, du placement des enfants. Si on attend que les gens soient dans la rue, désocialisés, ce n’est pas bon.
Si on parle de schizophrénie, c’est une maladie au long cours. La situation est difficile surtout au début de la maladie. Avec les médicaments qu’on a, le suivi qu’on peut réaliser sur la cité, les patients se stabilisent, ils peuvent entrer petit à petit dans la vie avec des repères. Il leur faut se reconstruire, maintenir les fondations dans le travail de réinsertion sociale. Avec ces fameux repères, les fondations n’explosent pas. La prévention ainsi qu’une prise en charge rapide atténuerait grandement une rechute et l’aggravation de la maladie.

Comment changer l’image de la psychiatrie, encore sujet tabou ?

Nous organisons, chaque année, en mars la semaine d’information sur la santé mentale avec l’association de recherche et de formation en psychiatrie et en épidémiologie (Arpsydemio) dont je suis présidente. La thématique en 2010 sera « Folies et Médias : Où est la dangerosité ? Qui sont les victimes ? ». Nous avons un problème de médiatisation. Souvent, le monde de la psychiatrie est enfermé dans une image, devient la une des faits divers. Effectivement, parfois, il se passe des choses très graves. Notre but est de ne pas défrayer la chronique. On veut que les patients soient comme tout le monde. Mais les médias alimentent ce climat de peur, pourtant on ne doit pas avoir peur de notre ombre (car chacun peut connaître dans son entourage une personne, souffrant de troubles psychiques).
Nous sommes là pour trouver des solutions. La santé mentale est un réel problème humain, l’angoisse fait partie de la vie. La condition humaine est difficile, des drames personnels peuvent altérer la santé mentale d’une personne.
Nous avons beaucoup de réussites, j’exerce un très beau métier. Quand vous donnez beaucoup, les gens vous donnent beaucoup. Ils sont très chaleureux. Je suis très heureuse de travailler ici. Le service public a du sens ici (grâce à l’implication de toute une équipe médicale, soignante et sociale).

CMP Belle de Mai (pour adultes) de l’hôpital Edouard-Toulouse, 150 rue de Crimée, 13003 Marseille, tél 04 91 50 20 37.
Un documentaire reportage sur le Secteur de La Belle de Mai du Dr Torrès, réalisé par Romain Potocki a été diffusé sur France 2 le 21 février 2009 (visionner à partir de la 7e mn), « Vivre à la folie ».

 



 

 

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