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Sani Elhadj Magori, le cinéma d’un réel africain

26 novembre 2013

A l’occasion du mois du film documentaire, l’association Peuple et Culture a invité le réalisateur nigérien Sani Elhadj Magori, documentariste, à une tournée en France. A Marseille, deux de ses films ont été projetés, en sa présence. Avec eux, nous plongeons dans le Niger villageois et profond. On croise un cultivateur d’oignon qui se débat pour vendre au meilleur prix sa récolte afin de pouvoir enfin marier sa fille. Ou l’on découvre les zabayas, ces cantatrices traditionnelles, sorte de conscience collective des villages qui poussent, par leurs chansons quasi magiques, les hommes à chercher de quoi nourrir leur famille, en Côte d’Ivoire voisine. Entre coutume ancestrale et modernité, Sani Elhadj Magori propose un cinéma du réel qui a un impact immense dans son pays et en Afrique subsaharienne. Rencontre.


 

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Sani Elhadj Magori, à Marseille, lors de la séance de projection de ses films à La Maison de la Région, jeudi dernier

Vous cumulez plusieurs activités, réalisateur, producteur ?

Sani Elhadj Magori : Je suis réalisateur nigérien, également producteur avec ma société de production de films documentaires Maajia Production, créée il y a quatre ans. Je suis également promoteur d’un festival qui s’appelle le Forum Africain du film documentaire qui en est à sa 8ème édition et qui ouvre une fenêtre sur le documentaire africain.
Y-a-t-il d’autres festivals de documentaires au Niger, et en Afrique en général ? Il existe aussi au Niger un jeune festival qui s’intitule le FIFIDOH, le Festival International des Films des Droits de l’Homme qui en est à sa deuxième édition. En Afrique, il y a également de nombreux festivals, et de nombreux festivals engagés émergent, notamment au Burkina Faso avec le festival Ciné Droit Libre. Malgré tout, ce sont souvent les mêmes films africains qui tournent dans les festivals.
Et justement lorsque ces films dénoncent des faits, est-ce facile de les projeter ? Au Niger, c’est possible de les montrer, même si on ne va pas vous aider pour les montrer, mais il n’y a pas de répercussions.

Le documentariste Jean Rouch a beaucoup travaillé au Niger, a-t-il formé des cinéastes nigériens ? Jean Rouch est comme un grand-père pour nous, puisque c’est lui qui a formé nos aînés. Personnellement, je ne l’ai jamais rencontré, mais il m’a, en quelque sorte, construit, de façon directe. Je me suis dit en regardant ses films, que s’il était capable de faire cela, moi j’étais capable de faire mieux, parce que ce n’était pas son milieu, mais il a pu quand même convaincre les gens. Son cinéma est purement ethnographique, et à la fin les gens qu’il a formés se sont détachés de ce cinéma ethnographique, pour inventer leur propre style. Même si tous les anciens cinéastes nigériens ont côtoyé Jean Rouch d’une façon ou d’une autre.

Comment en êtes-vous venu au documentaire ? Au départ, je suis ingénieur d’Etat en agronomie saharienne. J’étudiais la question de comment reverdir le Sahara, je suis un spécialiste des dattiers et des chameaux. Nous avons été douze nigériens à être spécialement envoyés pour étudier les conditions d’agriculture dans le Sahara, en Algérie.

Vous étiez spécialisé sur l’agriculture des dattiers, quelle était l’idée de départ pour reverdir le Sahara ?

A partir des palmeraies, on peut faire toutes les cultures, des cultures sous-jacentes, des cultures maraîchères, des cultures sous serres, on peut aménager le sol. L’objectif de notre formation était d’amener la vie dans le désert, parce que la vie est conditionnée par l’existence d’une végétation et d’une population, et notamment par des cultures nourricières et commerciales, et le dattier est vraiment le pivot de cette agriculture. Les dattiers créent des microclimats, et ce sont des plantes qui laissent passer la lumière. De plus, ils filtrent le sel, ce qui est important puisque le sol saharien est salé. Ils agissent comme des pompes et ramènent l’eau à la surface. Le projet à l’époque était de redonner de la vie dans le Sahara. A ce propos, on sait bien que l’insécurité dans le Sahara est aussi due à un manque de peuplement, c’est comme cela que les trafiquants de drogue peuvent passer par là…Mais lorsque nos sommes revenus de nos études, le projet a été abandonné. Du coup, je suis allé faire du cinéma !

Et de là, votre désir de cinéma ?

Le cinéma était en moi, j’avais ce désir de me raconter moi-même, je fais partie des gens qui note tout ce qui se passe sur un cahier. J’écrivais des nouvelles, des poèmes. Ma vie était sur papier. D’ailleurs en Algérie, lors de mes études, j’étais correspondant permanent au Maghreb pour un journal français féminin « Amina ». Je faisais des articles qui faisaient bouger. L’Algérie est le pays africain qui accueille le plus d’étudiants de l’Afrique subsaharienne, de tous les pays, et leur offre des bourses. J’ai écrit un article sur les conditions de vie des étudiantes étrangères africaines qui souffraient en Algérie, ça a réagi au Niger, et les étudiantes, on pu obtenir des bourses. J’ai compris alors qu’on pouvait détenir une arme, il faut connaître son angle de frappe.

Vous vous êtes formé au cinéma ?

Oui, j’ai fait un master au Sénégal, c’est là-bas que j’ai touché le cinéma. J’ai réalisé sur place mon premier court métrage, à Saint-Denis. Court métrage intitulé « Notre pain capital » sur un trafic de pain au sein de l’université. Des enfants de quatre ans demandaient aux étudiants de leur donner du pain, mais ils ne le gardaient pas pour le manger. J’ai découvert qu’ils revendaient ce pain à des femmes. Et par un réseau de distribution, ce même pain se retrouvait dans des sandwichs commercialisés. Ce film a été montré au festival de Clermont Ferrand. Il a remporté un prix du meilleur film étranger en Espagne, le prix Canal Plus Horizon au Sénégal.

Votre film « Pour le meilleur et pour l’oignon » de 2009, parle de la culture du « Galmi », l’oignon nigérien et son importance pour la vie de nombreuses personnes au Niger ?

Le film se passe à Galmi, dans mon village situé à 400 km au Sud Ouest de la capitale. Chez moi, dans mon village, les gens produisent beaucoup d’oignons, le violet de Galmi, qui est une variété non créée en laboratoire. Je voulais parler de cette culture qui est très développée au Niger et qui rapporte plus que l’uranium. L’uranium rapporte moins de 10% de notre PIB. . Et l’argent de l’uranium n’existe que dans les caisses de l’Etat or, dans les régions de production, l’oignon fait vivre 9 familles sur 10. Le Niger exporte 400 000 tonnes d’oignon par an sur l’Ouest africain, mais c’est uniquement les quantités l’oignon qui passent par la douane, en réalité les frontières sont poreuses.

La culture de l’oignon est-elle aisée au Niger ?

C’est un peu compliqué, il ne pleut que trois ou quatre mois dans l’année. Nous avons un système d’irrigation, mais ce n’est pas assez. Les gens ont davantage recours à l’irrigation traditionnelle que nous voyons dans mon film. C’est là que les gens sont beaucoup plus vulnérables, davantage dans la précarité, et les enjeux sont plus importants. Voilà pourquoi j’ai choisi de filmer cette frange des agriculteurs du Niger.
Votre second film « Koukan Kourcia, le cri de la tourterelle » parle de

l’immigration des Nigériens vers le Sénégal ?

Il parle de l’immigration horizontale de l’Afrique de l’Ouest, non pas vers le Nord, mais celle Est- Ouest et c’est l’immigration la plus importante. On a tendance à l’occulter. Par exemple, il y a davantage de Burkinabais à l’étranger (en Afrique) qu’au Burkina Faso. Pendant les neufs mois de saison sèche, après la culture de l’oignon, beaucoup de jeunes nigériens partent en Côte d’Ivoire. Ils font du commerce ambulant. L’immigration peut durer, des familles peuvent se constituer à l’étranger. Aujourd’hui, il est plus long de s’installer, en côte d’Ivoire. Parce qu’il y a eu une guerre et une crise économique, les immigrés reviennent moins souvent dans leur pays natal. Mon père est parti travailler en Côte d’Ivoire et pendant quinze ans, il n’est pas revenu dans son village. Or J’ai appris que, dans les années de sa jeunesse, il y avait une femme qui chantait, elle s’appelait Hussey. C’était elle que le village appelait pour pousser les jeunes à partir en Côte d’Ivoire, afin, notamment, de réunir l’argent de la dot nécessaire pour se marier.

Les cantatrices comme elle sont-elles nombreuses en Afrique ?

Quand il y a un problème dans un village, on les fait venir. Elles viennent et elles chantent, lancent des boutades, des proverbes….Le film commence au moment où j’ai décidé de ramener mon père au Niger. J’ai retrouvé voir cette cantatrice. Des années plus tard, elle avait cessé de chanter, mais je lui ai demandé de chanter à nouveau devant mon père pour qu’il revienne au Niger. Elle a reconstitué sa chorale et nous avons fait le voyage jusqu’en Côte d’Ivoire, avec des escales, au Ghana, au Burkina où elle a rencontré des hommes qu’elle avait poussés à partir, il y a des années. Et elle les a sommés de rentrer. Elle ne leur a pas demandé de rentrer définitivement, mais au moins de faire le voyage. Son message était : « Au village, on vous aime, et on a besoin de vous pour apaiser les âmes, on a besoin de votre présence physique », car le téléphone ne suffit pas. Ses chansons sont aussi violentes qu’apaisantes, elle a des mots très forts, parfois provocants. Son message contient beaucoup de paraboles, d’enseignements, de philosophie. Elle a le secret. Ce personnage est le fil conducteur de mon film. Je compare ses paroles au cri de la tourterelle. Ce sont des cantatrices, des zabayas. Chaque ethnie a sa zabaya. A la différence des griottes, elles ont des thématiques précises que sont le voyage, le mariage et la réconciliation.

Que voulez-vous montrer dans vos films et à qui voulez-vous le montrer ?

Je fais mes films pour donner la parole à ceux qui ne l’ont pas et je les fais pour la population. Aujourd’hui mes films introduisent des débats nationaux au Niger, qui permettent aux gens de traiter des questions qui ne faisaient pas l’objet d’actualité. Je ramène ces questions sur le plan cinématographique et avec les réseaux de diffusion que nous avons, en peu de temps cela fait tâche d’huile. Les gens en parlent et du coup les médias aussi. Et petit à petit, les solutions arrivent. Par exemple, à la suite de mon film, « Pour le meilleur et pour l’oignon », les cultivateurs de mon village se sont rendus compte de leur vulnérabilité et ont mis en place des solutions collectives. Ce film a permis qu’ils se regroupent en regroupement d’intérêt.

Comment sont distribués vos films ?

Nous avons une dizaine de chaînes de télévision privées au Niger, certaines ont acheté mes films, d’autres ont piraté. Mais ce n’est pas grave, ce film est fait pour être vu, j’ai eu beaucoup de prix pour ce film sur l’oignon. Et nous avons aussi le cinéma numérique ambulant, un cinéma qui va dans les villages les plus reculés où il n’y a ni eau, ni électricité, pour projeter. Il crée la vie dans le village, fait travailler des gens. Ils achètent les droits de diffusion de nos films et ils se rendent dans différents pays. J’ai fais le tour du fleuve Sénégal, de village en village avec mes films, par le biais de ce cinéma ambulant et c’était formidable.

Pour le meilleur et pour l’oignon , s’est vu attribué le Prix Jean Rouch au Forum africain du film documentaire de Niamey en 2008.

Notre pain capital a été réalisé peu avant cela, dans le cadre d’un atelier conjointement encadré par Ardèche Images (Africadoc), l’Université Stendhal de Grenoble et Gaston Berger.

Son dernier film Koukan Kourcia, le cri de la tourterelle a reçu le Prix de l’UEMOA, Fespaco 2011.

 

par Claire Robert - Dans > Portraits



 

  • Henriette Nhung Pertus : L’exil douloureux de la « Chinoise verte »

    une pensé a vous henriette !! j admire le courage que vous avez eux pour etre encore parmi nous apres avoir vecu les pires chose qu’il puisse exister !!toutes cette haine cette souffrance dont vous avez etait victime !!j’espere que vous avez trouvé une vie tranquille sens peur et sens crainte du lendemain je vous embrasse

    par langer le Mai 2014 à 20h06

 

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