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Saïd Bouamama : Dans ce pays, « aucune alternative n’est possible si on accepte la division instaurée entre l’immigré et le non immigré »

5 avril 2010

Ils furent nombreux samedi à la bibliothèque Jòrgi Reboul à Septèmes-les-Vallons, pour assister au débat organisé par un collectif d’associations marseillais autour de la question de la place de « l’immigration dans la société française ». Pour en parler, Saïd Bouamama. Ce sociologue engagé a notamment pointé du doigt « l’esclavagisme moderne » dont sont victimes les immigrés et dénoncer la nature des débats actuels autour du voile, de l’identité nationale, visant chaque jour à stigmatiser davantage une communauté, une religion : l’islam. Au-delà de la place accordée aux sans-papiers en France, le débat a également évoqué la place particulière des jeunes « issus de l’immigration », plus souvent « étrangéisés » que considérés comme français. Les thèmes de la laïcité, de la diversité en politique ou encore de la discrimination ont également été mis au centre du débat.


 

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Hocine Bensaïd, directeur du centre social de la Gavotte-Peyret et Said Bouamama

Vu l’état actuel des choses et la place des dominés en France qui ne sont autres que les immigrés, Saïd Bouamama ne le cache pas, il a choisi de défendre les dominés. Très engagé dans la défense des sans-papiers ou encore initiateur en 1983 de la marche pour l’égalité et contre le racisme, il constate avec regret qu’en 2010 la société n’a pas changé, au contraire « elle n’a fait que reculer » ; c’est dire l’ampleur des débats à mener. Aujourd’hui, l’espoir de voir disparaitre les discriminations s’effondre chaque jour davantage. Pourquoi ? « Tant que l’immigration n’est pas pensée autrement, il n’y aura pas d’alternative progressiste dans ce pays » explique-t-il. « Dans les années 70, après les évènements de mai 68, on avait l’habitude de rappeler d’où l’ont venait aujourd’hui, il n’en est rien. L’immigration n’est plus vue de la même façon parce que le verrou de la pensée empêche de saisir l’enjeu de l’immigration » insiste-il.

Il y a un temps où les vagues d’immigration apparaissaient comme salvatrices, pour industrialiser le pays, pour étouffer les révoltes des ouvriers, notamment des communistes au temps des révolutions de 1789, de 1830 ou encore de 1848. Sans oublier que la force coloniale a joué un rôle essentiel dans la libération du pays et puis, il fallait assurer la reproduction de la société française. Certes l’immigration n’est pas nouvelle, « elle est même un facteur constitutif de la nation française » souligne Saïd Bouamama. A l’heure actuelle, les débats ne renvoient que des images négatives de l’immigration. Les politiques en sont les chevilles ouvrières, à l’image du débat initié sur l’identité nationale.

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« Le modèle français d’intégration méprise la diversité »

Pour le sociologue, le verrou de la pensée qui paralyse l’évolution de cette question de l’immigration dans les débats actuels, ne tient qu’autour d’un mot : l’intégration. Un terme qu’il faut interroger parce que l’on entend sans cesse qu’« il faut que les immigrés s’intègrent » or, ce fameux modèle français est « un modèle idéologique qui méprise la diversité » poursuit le sociologue, aussi directeur de recherche à l’IFAR. A l’époque, l’intégration était pensée en terme de classe sociale, « ces ouvriers sont des sauvages disaient-ils », le discours était d’intégrer la classe ouvrière. Puis, il fallait aussi intégrer les régions françaises (les Bretons, les Flamands etc.), mais cela n’a pas marché, les Occitans veulent toujours apprendre l’occitan » fait-il remarquer.

L’idée était en effet de résister aux autres en ayant une nation avec une seule culture et une seule identité, avec pour volonté de masquer les nouvelles cultures. Or, « la confusion entre l’unité politique et l’unité culturelle est un modèle d’intégration idéologique, négateur de la diversité ». Ce modèle intégrationniste « s’est malheureusement maintenu ». Il n’y a qu’à analyser les discours actuels, où l’on entend parler d’intégrer des Français nés en France.

Ce modèle d’intégration a été appliqué aux vagues d’immigration belges ou encore italiennes. Aujourd’hui, « les enfants d’italiens sont regardés comme des français, les polonais aussi ». Avec l’ordre colonial les choses vont changer. Avec la nouvelle vague migratoire, ce modèle d’intégration ne fonctionne plus. « Les Algériens sont regardés comme des Algériens, ils sont même étrangéisés ». Pour être français, il faut qu’ils cessent d’être Algériens, comme s’ils devaient choisir entre leurs pères et leurs mères. C’est d’une violence. L’identité n’est pas unique » résume-t-il.

Alors pour faire avancer les choses, le sociologue soutient qu’il ne faut « pas parler d’immigration en termes d’intégration mais en termes d’égalité ». Car dans le pays de droits de l’homme, l’égalité n’a pas atteint la plus haute marche. Les immigrés sont aujourd’hui des « esclaves modernes », une fonction sociale qui ne profite qu’au libéralisme et à l’économie capitaliste dans un système profondément étudié qui veut faire de l’immigré, « un ennemi de l’intérieur et non plus un bouc-émissaire » a notamment précisé Saïd Bouamama.

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« Le retour de l’esclavagisme »

La fonction sociale de l’immigré n’est jamais mise en évidence. Saïd Bouamama est l’un des rares sociologues à avoir affirmé que le sans papier n’est autre qu’ « un esclave moderne ». Alors qu’il ne faudrait que 16 ans pour expulser les 400 000 sans-papiers en France, le sociologue affirme ainsi qu’il n’y a pas de volonté réelle de les expulser. Le sans-papier est utilisé pour faire vivre le système libéral capitaliste qui n’a aucun intérêt à les régulariser et qui au contraire, les précarise dans le but de mieux les exploiter. « Ils sont en effet, le fait d’un calcul économique de surprofit. Certains secteurs économiques doivent leur compétitivité qu’aux sans papiers cantonnés dans des secteurs en dérégulation complète. La peur de l’expulsion, fait qu’ils acceptent n’importe quel boulot difficile et sous payés. La remise en cause de la carte de séjour de 10 ans n’a d’autres but que de les pousser à accepter durablement la précarité et ce, même s’ils sont diplômés. C’est tout bénef pour les industriels » résume-t-il.

« Ils organisent, de manière ethnique, le marché du travail »

Les sans-papiers ne sont pas les seules victimes de ce système toujours plus performant et pervers. Les jeunes « issus de l’immigration » sont tout autant exposés. « Une enquête effectuée par le Bureau International du Travail (BIT) en 2008 a montré qu’à diplôme égal, 4 employeurs sur 5 préféraient embaucher un jeune non issu de l’immigration » souligne le sociologue, inquiet de constater que les jeunes « issus de l’immigration » sont amenés à être contraints d’accepter des postes sous-payés qui n’ont aucun lien avec leur diplôme. Selon lui, le but est de laisser « l’immigré » toujours à la même place : la place de l’esclave. Il fait également remarqué que le marché du travail est organisé de manière ethnique. « Un videur ou un vigile, doit être noir » résume-t-il, avant d’ajouter : « la couche moyenne française utilise des esclaves ».

Pour apaiser les revendications et les frustrations de certains jeunes, « on met des Rachida Dati ou des Fadela Amara ». C’est ce qu’Angela Davis, militante américaine et professeur de philosophie, a appelé le « Tokenisme ». Le Tokenisme permet de casser la lecture des inégalités et légitime l’idée de « quand on veut, on peut », puisque cet individu qui est parvenu à se hisser jusque dans les hautes sphères de la société, constitue la preuve d’une justice sociale. « En cela, le tokenisme permet le maintien des systèmes de pensée individualistes, basés sur un prétendu mérite. En réalité, la présence d’un token (un jeton) est un simple moyen d’apaiser les revendications de ceux qui n’ont pas sa chance ». Un système pervers qui tend à se généraliser. C’est aussi dans ce sens qu’Hakim Allik, président de l’Espace Franco-Algérien PACA entend dénoncer «  la perversité de la diversité ». Une diversité qui n’est rien d’autre qu’ « un fond de commerce qui permet de légitimer les discriminations ». Saïd Bouamama est du même avis : il faut exiger l’égalité et non la diversité. « Ils veulent nous fait croire qu’il faudrait colorer les entreprises pour que l’égalité soit assurée ». Pour ce qui est de la diversité en politique, « on préfère prendre le maghrébin qui est connu, or cela devrait poser problème parce que c’est de l’électoralisme ». La vraie diversité c’est celle qui reflète la diversité de la société » explique le sociologue.

Quand à la diversité religieuse, elle a dû mal à se faire accepter et respecter dans ce pays. En témoigne l’affaire « Ilham Moussaïd », candidate NPA aux dernières élections régionales. Cette candidate voilée avait en effet suscité de nombreuses réactions. Mais aussi dernièrement à Marseille, lors de la journée de la femme, le 8 mars dernier ; alors que des jeunes filles voilées souhaitaient se placer en tête du cortège, une élue communiste leur a tout simplement interdit de manifester à leurs côtés. Saïd Bouamama analyse cela comme un « crise de la pensée laïque ». Selon lui, la laïcité tend à se transformer en une guerre contre une religion. Or, « la laïcité est le droit à la différence, sans différence de droit, tant que cela ne perturbe pas le bien vivre ensemble » insiste le sociologue qui va jusqu’à parler de « production d’un racisme respectable. Aujourd’hui, en France, « on peut être raciste et antisexiste ».

« Exister, c’est exister politiquement disait Abdelmalek Sayad »

A partir d’un tel constat, comment pousser les jeunes abstentionnistes à aller voter ? « Pour qui vont-ils voter quand il y a une campagne contre le foulard et qu’ils instrumentalisent la laïcité contre la 2ème religion de France » réplique-il. Puis, peut-on se sentir citoyens quand les parents sont des esclaves ? « Si certains jeunes ne votent pas c’est parce que leurs parents n’ont pas le droit de vote » expliquent Saïd Bouamama. Cette non existence politique laisse ainsi la porte ouverte à certaines dérives et expressions aux relents racistes à l’image de l’expression : « français de papier ». Si les résidents étrangers avaient le droit de vote, la société n’aurait pas été ce qu’elle est aujourd’hui : une société qui fait accepter aux dominés la logique du dominant.

Or, aujourd’hui, « aucune alternative n’est possible si on accepte la division instaurée entre l’immigré et le non immigré » et si l’on n’aborde pas les questions autour des discriminations et de la colonisation. Pour cela Saïd Bouamama préconise la lutte politique. Le Mouvement des Indigènes de la République (M.I.R), dont il est membre, en est un exemple. « Il va falloir être embêtant » pour se faire respecter « sans concession ». Ce sociologue engagé a également reproché à la gauche le manque d’implication autour de ces questions.

 



 

 

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