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Retrouver le peuple, oui, mais quel « peuple » ?

23 juin 2014

Le résultat des élections européennes a secoué la France : l’abstention massive et le vote FN marquent avant tout la prise de distance des Français avec leurs dirigeants.

Car ce sont 26.8 millions de français qui ont fui les bureaux de vote face à 4.7 millions de votes FN. Le résultat montre qu’il s’agit moins d’une montée fulgurante des thèses fascistes du FN qu’une abstention inquiétante qui, on le remarquera, sévit essentiellement chez les jeunes : 73% pour les 18-35 ans. C’est bien cela qui est dramatique à travers le résultat de ces élections. La jeunesse a délaissé les urnes et ne croit plus en la politique.


 

Pourquoi une telle désertion de la jeunesse ? Une des raisons est sans doute l’extrême homogénéité sociale et le conformisme intellectuel de nos élites politiques, notamment les énarques, qui restent ancrées sur des positions théoriques et des schémas économiques, certes efficaces il y a 50 ans en pleine période de croissance mais qui aujourd’hui rendent impossible tout accompagnement des mutations sociales et culturelles du moment. La grande majorité des élites politiques conjuguent une pratique instrumentale, souvent cynique, de la politique, avec une vision technocratique du monde. Il y a urgence à adopter un autre regard sur la société française. En particulier, il serait temps qu’au lieu de mythifier un « peuple » imaginaire, les organisations politiques se préoccupent vraiment des habitants concrets des quartiers populaires.
Ceux-ci vivent certes dans des conditions difficiles, nombreux sont celles et ceux qui ont du mal à boucler les fins de mois ou qui sont dans la précarité. Mais il serait temps de comprendre que l’exigence de justice sociale est aussi, et peut-être d’abord, une exigence de dignité, et de cesser de réduire les valeurs populaires au pouvoir d’achat et à la recherche de la sécurité économique. Les Français éprouvent aujourd’hui d’autres besoins et d’autres nécessités et il est important d’y répondre. Le désir d’appartenance à un groupe, à une communauté fût-elle virtuelle (désir d’appartenance communautaire qui ne doit pas être confondu avec un prétendu communautarisme), l’identité plurielle (le fait de s’identifier à plusieurs cultures), sont des expressions concrètes de ces aspirations.
Les débats odieux sur l’identité nationale, l’islamophobie latente ou ouverte de plusieurs dirigeants politiques, le tranquille paternalisme de nombreux autres rejettent hors de la communauté politique nombre de citoyens parmi les plus actifs et les plus impliqués, plus sûrement encore que la discrimination légale que représente le refus d’accorder le droit de vote aux étrangers pour les élections locales. Pourquoi ceux qui ont le droit de vote l’exerceraient-ils puisque celui-ci est refusé à leurs parents, qu’on ne cesse de leur répéter qu’ils ne sont pas légitimes à revendiquer une reconnaissance pleine et entière et que gauche et droite confondues, on s’emploie à reprendre sur un mode parfois à peine atténué les diatribes du Front National contre l’immigration ou l’islam, et à donner des valeurs républicaines comme la laïcité une interprétation excluante et étriquée ? Le succès du Front National se construit sur le fait que depuis longtemps notre classe politique pense qu’il donne certes de mauvaises réponses mais à de vrais problèmes, qu’eux-mêmes n’abordent que de manière timorée et à reculons.
Sur ces questions qui nourrissent le vote FN, il ne saurait-être question d’alimenter une xénophobie, une europhobie et un anti-américanisme softs. Il convient au contraire d’argumenter pied à pied, de démontrer que non seulement les solutions qu’il propose sont illusoires, mais que la manière même de poser la question est biaisée. Il n’est pas vrai que l’immigration soit un fardeau pour la France, c’est une chance. Il n’est pas vrai que l’Islam soit porteur de valeurs étrangères à la République, il est l’occasion d’en retrouver le sens et la fécondité. Et il n’est pas vrai que la perspective d’une société solidaire soit démobilisatrice, c’est le contraire. Ce n’est pas d’abord de mesures, plus ceci ou moins cela, dont a besoin notre société : c’est d’abord que soit affirmé dans les discours et les actes, y compris symboliques, qu’elle appartient à tous, qu’elle se compose de tous et que c’est la raison qui la rend plus forte. Il convient d’être attentif et de savoir écouter le peuple, de comprendre ses valeurs et ses mœurs, d’être en phase avec son quotidien pour retrouver une politique fondatrice de sens et de cohésion. Osons enfin paraître ce que nous sommes !

Akli Mellouli, militant associatif, maire-adjoint PS de Bonneuil @aklimellouli
Joël Roman, philosophe, candidat Europe Ecologie aux Européennes 2014 @JoelRoman75

 

 

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