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Récife, premiers pas, premiers contacts #2

17 juin 2014 - Dernier ajout 23 juin 2014

Récife, capitale tentaculaire de l’état de Pernambuco, troisième agglomération la plus densément peuplée du Brésil. Je prends mes marques au coeur du quartier Praia do Junga, dans la municipalité de Paulista, une des 14 cités qui forment le « Grand Recife ».


 

Ce quartier populaire, bordé par l’océan, ressemble fort à une capitale Africaine, de larges rues mi-pavée, mi-sable, autrefois goudronnées, défoncées comme une piste de brousse. Les habitations sont surtout des maisons individuelles qui évoluent au rythme des familles qui les habitent. Le carré initial se couvre de murs et pour les plus en fond un beau jour il y a un étage supplémentaire. Entre deux pâtés de maison, des herbes folles, des papayers, des manguiers et autres palmiers dévorent l’espace disponible. Un égout à ciel ouvert, large comme un canal va se jeter directement dans la mer. Des sacs en plastique, des déchets de toutes sortes parsèment la voie, s’accrochent aux branches, l’Afrique n’est pas loin.
La chaleur sévit avec douceur et amour, elle prend soin de faire mariner sans écraser et je lui en sied gré. Ce n’est pas l’étuve Béninoise qui va jusqu’à faire évaporer l’air dans les poumons, plutôt une forte canicule provençale, le sec et les cigales en moins. De gros nuages blancs filent dans le ciel, dessinant d’impressionnants tableaux ou se déclinent toutes les nuances de blanc, une sarabande joyeuse de cotonnade qui laisse filtrer, au moins une fois par jour, une courte et timide averse qui rafraîchit l’air ambiant.

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Un ami m’héberge au quatrième et dernier étage d’une petite résidence, sortie de terre il y a une vingtaine d’année. À l’inverse des pays Européens, la hauteur de l’immeuble reflète ici généralement les revenus des résidents. Plus la tour est haute, plus l’échelon social de ses habitants est élevé. Boa Viage, par exemple, le quartier huppé de Recife, n’est qu’une forêt dense de tours vertigineuses. Signe de la forte croissance économique du pays, les villes se développent maintenant à la verticale. Des dizaines de gratte-ciels sont en constructions. Le quartier des affaires et le nouveau centre se disputent âprement les hauteurs.
Les quartiers populaires, au ras sol eux, sont couverts de grilles. Balcons, portes et fenêtres sont invariablement grillagés et ce jusqu’au quatrième ou cinquième étage, voir plus. Elles disparaissent sûrement quand l’ascension à main nue devient trop périlleuse pour les monte-en-l’air. Les tessons de bouteilles et autres pointes métalliques généreusement disposés sur le haut des murs d’enceinte, donnant à la ville des allures de quartier d’ambassades.
On pourrait croire, si ce n’était l’énorme taux de pauvreté, que les gens se referment chez eux. Mais rien à voir ici avec les motivations de certaines villes françaises qui vivent dans le phantasme de l’insécurité et la volonté de « l’entre nous ». À Recife, comme à Cotonou, la différence entre ceux qui ont peu et ceux qui n’ont rien est énorme, alors ceux qui ont peu se protégent… Mais ne s’isolent pas. Bien au contraire, une grille fermée c’est une porte ouverte, et de chaque maison ou appartement, la vie domestique s’écoule doucement dans la rue ou sur le palier. L’interconnexion avec l’extérieur est permanente, la solitude du foyer isolé relève de la pure science-fiction. Du « il te reste de l’huile ? » à « L’eau revient-elle cette après-midi ? » en passant par le simple « bon dia ! » les vies s’entremêlent doucement, naturellement. La plupart des commerces font office de rendez vous des amis en proposant toutes sortes de marchandises, on y discute longuement, tandis que les enfants s’éparpillent en bande dès la sortie de l’école où ils retrouvent ceux qui n’ont pas la chance d’y aller, et dans ces quartiers populaires ils sont nombreux.

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À la différence de Rio et de ses plages légendaires, celles de Recife sont de plus en plus désertées. La pollution impressionnante qui ôte aux plus hardis le goût de la baignade en transformant le bord de mer en bouillon de culture, n’en est pas la seule responsable. En effet, signe des temps, un problème nouveau a surgi dont la solution s’avère délicate à trouver. Le réchauffement climatique a ici des conséquences immédiates. L’océan monte vite, très vite. José, natif de Recife, travaille en France depuis de nombreuses années, mais revient plusieurs mois par an dans sa ville natale. Depuis cinq ans, à chaque retour, il constate l’impressionnante évolution du phénomène. Des pans entiers du littoral ont disparu, à certains endroits, les plages ne sont plus que souvenirs et la mer lèche avidement le bord de la route. Des immeubles sont dangereusement menacés, la marée venant s’échouer à quelques petits mètres de leurs fondations. Le journal télévisé rend régulièrement compte de maisons détruites car devenue trop dangereuses pour leurs habitants et relaie les efforts de l’état de Pernambuco face au désastre annoncé : construction de digues géantes et rehaussement des routes.

Dressé sur une petite colline au-dessus de l’océan, le quartier historique d’Olinda, classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO, contemple tout cela avec le détachement serein des vieilles pierres, rompues aux tourments de l’histoire. Déambuler dans ces ruelles tortueuses, bordées de maisons basses soigneusement entretenues, aux couleurs vives, parées comme pour un carnaval permanent, c’est faire un voyage dans le temps. À une époque où la foi catholique était aussi ardente que le soleil. Les pavés disjoints racontent les millions de pieds nus et noirs qui les ont polis, les soubresauts des charrettes à cheval buttant sur leurs arêtes saillantes. Les balcons en bois témoignent de ces familles bourgeoises où les jeunes filles blanches pouvaient profiter de l’air de la rue sans atteindre à leur honneur. En prêtant l’oreille on peut encore percevoir le brouhaha de la multitude roulant sur les murs, érodés par les fièvres nocturnes. C’est ici, dans une atmosphère saturée de richesse, de violence et d’injustice qu’a été proclamée la première république du Brésil, voulue par la bourgeoisie et soutenue par l’armée. Bien des années plus tard, autre fierté de ses habitants, Olinda deviendra la première municipalité communiste du pays et connaîtra un essor social et culturel sans précédent.

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Vivre dans une grande ville Brésilienne implique d’avoir une certaine passion des transports en commun. La majeure partie de l’habitat étant au ras du sol, la superficie totale de l’agglomération s’en trouve démesurée. Le moyen le plus simple et le moins coûteux de rallier deux points forcément très espacés l’un de l’autre est donc le bus. De grands cars surélevés, grinçants comme des vieux gréements dans la tempête. Gémissants de douleur par toute leur mécanique, ils sont pareils à de vieilles bêtes poussées à bout par un conducteur obsédé de vitesse. Car la préoccupation principale du chauffeur semble être avant tout de rallier le départ au terminus le plus rapidement possible ce qui implique de la part des passagers d’avoir bon équilibre et main ferme pour ceux qui restent debout et de montrer sans ambiguïté sa détermination à monter à bord pour que le chauffeur stoppe à l’arrêt. L’agencement intérieur surprend aussi. Bien que très emprunté, il ne paraît pas conçu pour la fréquentation intense. À la montée, des barres métalliques dessinent un petit espace au sommet des marches, puis vient, dans un large fauteuil surélevé, un employé qui délivre les billets et valide les titres de transport, avant de débloquer un tourniquet, libérant l’accès à la travée centrale. Façon de faire surprenante, au vu de la place perdue, mais qui prend tout son sens dans le contexte. Les lignes de bus sont au service de l’intérêt général ce qui implique d’abord d’être fonctionnel avant d’être confortable. De plus comme je m’en apercevrais par la suite, le Brésil ne mégotte pas sur l’emploi. Aucun poste n’est gâché, si petit soit-il. Un préposé au ticket c’est une personne de plus qui travaille et renforce la présence officielle dans le transport. Moyen de lutte efficace contre les violences et dégradations diverses, il allége d’autant les tensions du personnel roulant. Cela me rappelle les revendication portées il y a quelques années par le personnel de la RATP face aux suppressions de poste et la mise en place de ligne automatiques…

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Marcher dans les rues désertes du centre ville un jour férié, sans la cohue multicolore et bruyante qui le baigne à l’ordinaire, donne l’avantage de découvrir la ville dans sa plus simple expression, dans ce qu’elle est en tant que structure et met en évidence le combat permanent de l’architecture face aux éléments. Sous ces latitudes, la nature ne cède que temporairement ses droits. L’humidité ambiante a très vite raison des bâtiments les plus robustes. Sans un soin régulier, l’eau s’infiltre partout et laisse de longues traînées noirâtres. Elle donne vie aux multiples graines apportées là par les vents. La végétation pousse partout, jusqu’en haut des tours. Il suffit d’un an sans soin pour qu’un arbre se développe entre deux étages. Les immeubles des années 80 affichent au moins cent ans sur leurs façades décrépies. À leurs côtés, des bâtiments flambant neufs, éblouissant d’arrogance métallique ou vitrée sont encore inconscient de leurs prochaine déchéance. Par temps gris, la vaste cité paraît se relever d’un désastre encore fumant. Mais certaines façades croulantes, derniers vestiges du siècle dernier, portent encore leurs vieilles couleurs vives à la manière d’une grand-mère vénérable sachant sourire au souvenir de ses jeunes années.

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Voici la place de la basilique Nossa Senhora do Carmo (Notre Dame des Carmes). Sur cette esplanade, fut exposée en 1695 la tête tranchée du légendaire Zumbi dos Palmarès, héros de la lutte des Noirs contre l’esclavage. Dernier roi du plus célèbre Kilombo du Brésil (place forte isolée dans la jungle ou la montagne où vivaient libres les esclaves en fuite), il mena une lutte implacable pour libérer le Brésil de ses chaînes. Trahi par un proche peu après la chute du kilombo, son exécution sonna le glas à près de 90 ans de lutte à Palmarès. Le jour de sa mort, le 20 novembre a été déclaré « jour de la conscience Noire » dans tout le pays. Union dos Palmarès, petite bourgade à l’intérieur des terres dans l’état d’Alagoas s’apprête à célébrer, la mémoire du héros. Voilà une excellente occasion d’approcher le Brésil rural, loin des cotes, et par le biais de la commémoration, d’être au cœur de l’histoire…

 

 

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