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Quatre experts posent leur regard sur les sociétés interculturelles

27 novembre 2011

Quelle est la place du multiculturalisme dans nos sociétés ? Quelles formes prennent les relations interculturelles en France, quelle est la réalité des sociétés interculturelles ? A l’occasion des premières Assises de la Diversité organisées à Paris par l’hebdomadaire « Témoignage chrétien » et le mensuel « Salam news », quatre sociologues sont venus livrer leur vision d’une société interculturelle. Multiculturalisme radical, laïcité, cultures minoritaires, communautarisme, Alain Touraine, Esther Benbassa, Jean Baubérot, et Dounia Bouzar ont passé au crible toutes les facettes du multiculturalisme à la française, tentant de faire émerger une troisième voie.


 

« Il faut arriver à combiner la reconnaissance des différences culturelles avec l’appartenance à une même citoyenneté » , Alain Touraine

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« Il ne faut pas confondre l’interculturel, le multiculturel et le communautaire qui se traduit par la guerre de tous contre tous, au nom d’une identité », clame Alain Touraine, sociologue, à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Pour le chercheur les limites des sociétés interculturelles reposent dans le concept d’identités nationales, créées artificiellement et qui entraînent la suppression des minorités. « La France est l’un des deux premiers états nationaux à se créer tôt une conscience nationale et l’Etat a réduit la société à un monde qu’il doit contrôler. Ensuite l’état et la société se sont pénétrés et aujourd’hui le monde de la culture pénètre à son tour l’État », analyse Alain Touraine. « Ce que nous devons rejeter, c’est cette idée que l’universel, le spirituel s’identifie à un type particulier de société. Il n’y a pas de société bonne ou mauvaise, ni même parfaite. Les deux dangers sont d’avoir d’un côté, un état totalisateur et de l’autre, une société identitaire calquée sur ce modèle d’identité. »

Dans cette perspective, l’État doit être un instrument de respect des différentes cultures, un instrument de reconnaissance et d’activation des activités culturelles plutôt que des identités culturelles. « Nous sommes parvenus à un monde où la culture n’est plus locale mais pénètre l’état. L’État doit devenir un instrument de respect et de communication entre des cultures différentes. » Il faut ainsi combiner la reconnaissance des différences culturelles avec l’appartenance égale à la même citoyenneté et à un champ universel de référence. « Il ne faut pas non plus demander aux Français de renoncer à une identité nationale. Il faut avoir un état capable et volontaire pour faire communiquer les citoyens et les rassembler », conclut le chercheur.

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« Les cultures minoritaires, si elles ne dominent pas, irriguent les cultures dominantes et les assouplissent », Esther Benbassa

« Il n’y a pas de société bonne ou mauvaise et celle que décrit Alain Touraine n’est pas parfaite non plus ! », répond avec humour au début de son exposé, Esther Benbassa, historienne à l’ Ecole Pratique des Hautes Etudes et sénatrice. « On pense qu’un universalisme de référence va permettre la naissance de l’interculturalité, mais c’est faux, souligne l’historienne. L’universalisme de référence à la française est synonyme d’un mâle, chrétien et blanc, qui n’est pas toujours ouvert aux cultures minoritaires ! », estime la sénatrice. Esther Benbassa soulève la question de la place des cultures minoritaires en France, un concept qu’elle juge en soi erroné, car pour elle, « il n’y a pas de culture minoritaire possible, au risque d’une culture minorée ». « On perçoit les minorités comme des citoyens de seconde zone et si on pense que la citoyenneté se limite à la nationalité, on ne va pas avancer ! », regrette l’historienne. Les minorités en France sont présentes et ne remettent pas en cause la république , plaide l’historienne.

Idem du côté des religions : l’Islam est perçu comme un envahisseur, or il ne remet pas en cause les fondements du pays, défend Esther Benbassa : « Il existe une peur des états nations qui ont perdu panache et puissance et se sentent fragilisés par ces groupes minoritaires, arrivés pendant les trente Glorieuses et qui sont aujourd’hui installés », dénonce par ailleurs cette dernière. Malgré le refus de l’état, le multiculturalisme s’introduit dans une société française de plus en plus poreuse, et c’est dans cette interpénétration, que la société se dynamise, défend l’historienne : « Les identités modernes sont désormais multiples, elles s’interpénètrent : on peut être femme, noire et française. La diversité des identités n’empêche d’être une bonne française, la francité n’existe pas ! », reprend l’historienne. Dépourvue de toute identité figée, la société semble ainsi vivre au rythme d’un perpétuel devenir : « Les cultures minoritaires, si elles ne dominent pas, irriguent les cultures dominantes et les assouplissent, même si elles n’arrivent pas à changer les élites », analyse Esther Benbassa. Autre point abordé par l’historienne : la question des repères. Tout citoyen a en effet besoin de repères et loin de représenter un danger, ces cultures minoritaires, au contraire, permettent au citoyen de trouver quelque référence, juge cette dernière.

Revenant enfin sur l’annonce de l’échec de modèles multiculturels en Europe, Esther Benbassa souligne que ces modèles ont aussi des résultats positifs : « Aux États-Unis, les minorités sont reconnues, on voit qu’il y a par exemple 40 % d’Asiatiques dans les universités. Bien sur il y a aussi eu des dérives. En France, le problème est que la société ne veut plus intégrer, elle a du mal. Croire que les gens sont arrivés, en oubliant leur culture, c’est se tromper. La diversité n’a jamais empêché d’être un bon Français. La société est en perpétuel devenir, et sans identité mouvante, il ne peut y avoir ni avenir, ni avancement. »

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Accommoder la laïcité comme clé du succès d’une société interculturelle, Jean Baubérot :

« Le Discours dominant veut opposer « laïcité » et « multiculturalisme », en faisant de ce dernier terme le synonyme de « communautarisme », or la laïcité interculturelle est possible ! », affirme Jean Baubérot au début de son exposé. Décortiquant en guise d’introduction la phrase mainte fois répétée : « la religion est assimilée à la sphère privée », l’historien et sociologue déclare que cette affirmation peut être entendue de deux façons : dans la perspective d’un état laïque qui serait garant d’un choix personnel et privé ou sous l’angle d’une religion qui serait cantonnée à la sphère privée, voire intime, et qui serait synonyme de sécularisation. «  Nicolas Sarkozy a exfiltré les catholiques de la sécularisation, en en faisant un objet identitaire, avec l’invocation de racines communes, au nom de la laïcité. Cette laïcité a été détournée par les hommes politiques, François Barouin, théorisant « une nouvelle laïcité » en 2003 . Les enjeux liés à la laïcité se sont alors déplacés de la sphère religieuse à la sphère culturelle et identitaire », décrypte le sociologue.

Pour le chercheur, le succès d’une laïcité interculturelle est à chercher outre-Atlantique, à travers l’idée d’ « accommodement raisonnable » (AR) développée au Canada. « Ce concept fonctionne pour tout le Canada et pour tous : il intervient pour régir les relations hommes / femmes, pour faciliter le quotidien des handicapés et de toutes les minorités. Les accommodements raisonnables permettent de sortir d’une discrimination indirecte en acceptant le constat suivant : la société est fondée sur une culture majoritaire et l’égalité complète n’existe pas », explique Jean Baubérot. L’ AR est un instrument utilisé dans le but de corriger les discriminations indirectes. Il permet d’augmenter les droits d’un individu dans une situation donnée. Il s’agit d’accommoder de manière raisonnable ! Il existe en effet des balises : les AR sont toujours accordés à un individu et non à un groupe, ils ne doivent pas désorganiser la société, ni porter atteinte au droit d’autrui et doivent respecter la Charte des droits et libertés du Canada. Ce concept doit être appliqué de façon raisonnable et non automatique. « En France aussi, on a eu recours à cette pratique, souligne le sociologue : lorsque l’on a enlevé les cruxifix à l’école dans toute la France, dans les Flandres, on les a enlevés progressivement car il y avait un fort attachement des immigrés à ces signes, on leur a ainsi permis d’évoluer à leur rythme » . Les avantages ? Avec les AR, on avance dans la laïcisation, mais de façon non-autoritaire, on ne réprime pas et on permet à l’ individu d’être multi-identitaire. « Avec cette méthode, on reconnaît, qu’il y a des frottements culturels et le but est de faire en sorte qu’il n’y ait pas de conflit », défend le chercheur.

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« Élargir la norme commune, pour incorporer en son sein toute la diversité », Dounia Bouzar

« La diversité culturelle ne mène pas au communautarisme, mais une mauvaise gestion de la diversité religieuse peut faire naître du communautarisme », met en garde Dounia Bouzar, anthropologue du fait religieux et directrice du Cabinet Cultes et Cultures. « Je peux être croyante et laïque, si je n’impose pas mes convictions à mon voisin et je peux être athée et non laïque si je pars de l’idée que tous les croyants sont des attardés mentaux », lance l’anthropologue. Celle-ci perçoit la laïcité non pas comme une idéologie, mais comme un système juridique permettant à chacun de dépasser sa conviction personnelle. Pour cette dernière, il ne s’agit pas d’accommoder, comme le défend Jean Baubérot, mais d’agrandir la laïcité et de l’appliquer à tous de la même façon, en faisant en sorte que chacun y trouve un avantage. Pour cette dernière, si les normes sont le produit de l’histoire et ont un objectif universel, elles ne le sont pas toujours !

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« L’interculturalité est encore liée à l’étrangéité en France, l’Islam est encore considérée comme étranger. En France, l’idée qu’on peut être de culture française et de confession musulmane n’est pas encore acquise. Cette présomption d’altérité mène à un laxisme qui fait qu’on ne va pas demander autant à Mohamed qu’à Pierre », regrette la jeune femme qui met en avant la notion de « plus petit dénominateur commun ». Loin d’impliquer une exception à la règle, ce concept permet de construire un système neutre , pour qu’aucune vision ne s’impose aux autres . Prenant l’exemple des cantines, où parfois jusque 30 % d’enfants musulmans se sont désinscrits, Dounia Bouzar s’est beaucoup interrogée sur la façon de gérer la liberté de conscience au travail et dans les écoles. L’anthropologue illustre cette notion de « plus petit dénominateur commun », à travers une métaphore : « quand on a voulu prendre en compte les handicapés, on a d’abord construit des portes spéciales pour eux, puis après, on a simplement construit systématiquement des portes plus grandes, que tout le monde peut désormais emprunter », une manière de démontrer qu’en élargissant la norme commune, on peut incorporer en son sein toute la diversité. Entrer les plus petites différences dans la règle universelle et regrouper tous les citoyens dans cette norme qui s’appliquera à tous de la même façon, telle est le parti-pris de la chercheuse. « Construire une voie à côté des normaux n’est pas la solution », conclut-elle.

 

 

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