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Quand les anges s’habillent en caillera

3 mars 2011

Rachid Santaki a publié il y a un mois son deuxième roman, « les anges s’habillent en caillera », auto-proclamé premier roman noir du 93. Rencontre avec un écrivain pas comme les autres, qui réinvente le marketing littéraire et qui veut booster les jeunes plumes noyées dans le goudron des quartiers.


 

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« Les Anges s’habillent en caillera » est un roman policier inspiré de la vie du jeune Ilyès, dit « Le Marseillais », hors-pair arnaqueur aux cartes. Il rencontre dans son chemin le non moins ingénieux Stéphane, un flic ripou qui est entré dans le jeu du trafic de drogue organisé sur Saint-Denis. Rachid Santaki décrit les aspects les plus sombres de la vie des quartiers populaires. On découvre la complexité de personnages torturés entre l’adrénaline de l’argent facile et l’appel au repos d’une vie de famille. Au fil des pages, des coupures de presse sont introduites, rappelant des faits divers dont se nourrit l’intrigue. Ce qui entretient la confusion d’une fiction très proche de la réalité. Ilyès existe réellement et est actuellement incarcéré à Villepinte, en Seine-Saint-Denis. L’auteur l’a rencontré plusieurs fois. « C’est une fiction où je montre un 93 sale, sombre et assez violent, mais aussi avec humour. C’est un angle qui sort de ma tête, ce n’est pas un reportage ou un documentaire », explique l’auteur.

Ecrire la cité

Le titre est à prononcer les « en-ge » du verlan « les gens ». Rachid s’explique : « ce qui a fait le succès du rap c’est le sample, et mon idée c’est de sampler les titres de mes livres ». Son premier s’appelait déjà « La petite cité dans la prairie » et cette fois il détourne le célèbre diable qui s’habille en Prada. Rachid écrit avec les mots de la cité et du dialecte marocain, à côté d’un français plus classique. Deux univers se côtoient. Celui du « Marseillais » avec un écrit très parlé où il y a du verlan, de l’arabe, et celui des flics, très différent. « Si j’avais retranscrit le langage tel qu’il est parlé aujourd’hui par les jeunes des quartiers, ça aurait été hyper difficile pour le lecteur. C’est un livre qui, même s’il est destiné aux plus jeunes, ne se veut pas sectaire. Je voulais qu’on puisse comprendre leurs expressions et garder un juste milieu », souligne l’auteur. Avec une écriture un peu parlée, l’objectif est d’amener certaines personnes peu habituées à la lecture à ouvrir un livre. Comme une sorte de tremplin. « On écoute pas du rap en se disant que Mozart, c’est fini, plaisante Rachid. Moi c’est pareil, j’innove dans l’écriture mais j’espère aussi susciter des curiosités, des ouvertures vers une littérature plus classique ».

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Renforcer les clichés sombres du 93 ?

Certains n’hésitent pas à parler de Rachid comme le nouvel « ambassadeur de la banlieue ». Ce qui le fout en rogne. « Ce n’est pas parce que je viens de là-bas que j’ai un rôle à y jouer. J’ai juste écrit une fiction », explique-t-il. Une apologie de la violence et du crime ? « Si tu regardes bien ce n’est pas le cas, si tu as un peu d’analyse, tu comprends que le sort du Marseillais n’est pas à envier. Lorsque Michel Audiard a fait « Un Prophète », il y avait un univers noir que j’ai trouvé mortel. A aucun moment les critiques ne lui ont reproché de faire une fresque trop sombre » s’emporte-t-il. Marre d’être enfermé dans la case banlieue. A la lecture du livre, on comprend un peu mieux pourquoi certains mecs agissent comme « le Marseillais ». Avoir l’impression d’exister dans la société en allant en boîte, en ayant de l’argent. Comme une revanche sur la condition sociale. Certains reprochent carrément à l’auteur d’avoir concocté un véritable « guide pour voleurs ». « Quand un auteur mexicain parle de narco-traffic on lui reproche pas. C’est une certaine réalité romancée. C’est comme si on reprochait à Scarface d’être ce qu’il est. Le roman est sombre, parce que je suis sombre, je suis super relou. C’est l’univers que j’avais envie de développer. Mes parents ont divorcé quand j’avais 13 ans, mon frère est mort à 18 » explique Rachid. Et il propose aussi par son propre parcours un modèle différent aux jeunes des quartiers. « Si demain je deviens millionnaire avec mon bouquin, je peux t’assurer que les jeunes des quartiers vont se mettre à écrire, direct », plaisante-t-il. Car Rachid est très loin de son personnage Illiès. Père de famille de 37 ans bien rangé derrière ses lunettes, il a grandi à Saint Ouen et a eu un parcours scolaire chaotique. Après sa 4ème techno et son BEP de compta, il enchaîne les petits boulots : chauffeur livreur, manutentionnaire, commis au Ritz, éducateur sportif. Il ne lâche rien, les rings de boxe ont fait de lui un vrai Rachid Balboa. Ce roman, une revanche sur le système scolaire et la société ? « Ma revanche, je l’ai eue bien avant, explique Rachid. Quand j’ai fondé mon site http://hiphop.fr en 2000 puis mon magazine 5 styles, mensuel gratuit sur la culture hip hop édité à plus de 25 000 exemplaires. La vie, je lui ai mis de sacrés coups dans la gueule ». Et pour cause. Il décroche en 2006 le prix espoir de l’économie de la Chambre de commerce et de l’industrie de Paris, et en 2007, il est élu par le magazine marocain Tel Quel « l’une des 50 personnalités qui feront le Maroc de demain ».

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Influences

Rachid est un enfant du hip hop. Il a écrit le livre avec l’album de Mac Tyer « D’où Je Viens » dans les oreilles. L’univers du roman rejoint un peu celui des séries Braquo ou Engrenage. Sur sa table de nuit ? Un bouquin de Georges Pelecanos, l’auteur de polars américain, père de la série « the Wire ». Mais Rachid n’est pas franchement bouquinovore. « Je ne veux pas m’inspirer d’eux. L’écriture, ça vient des tripes, pas d’ailleurs. Ça se vit, c’est musical », lance-t-il. Ses tripes, elles agitent son stylo entre 17h et 9h du mat. En journée, rien à en tirer. En fin d’après-midi, il sort de chez lui, rentre dans sa voiture, met un son de Renaud, part au bureau et s’y met. « Comme c’est une écriture très parlée, je me fais souvent des dialogues tout seul dans la pièce. J’ai l’habitude de passer pour un dingue, déjà à 14 piges j’avais demandé des G.I. Joe, mes frères se foutaient de moi parce que j’étais trop grand pour jouer à ça. Mais je les faisais jouer mes scénarios, tout seul dans ma chambre » confie l’auteur.

Le roi du marketing

Rachid est un pro de la com. Ses méthodes sont radicales et comme pour le reste, il ne lâche rien. « Pendant 4 ou 5 semaines, j’ai passé mes nuits à coller 3000 affiches dans toute la Seine-Saint-Denis » balance-t-il. Pochoirs blancs sur le bitume, affiches sur les murs et palissades, profil facebook, vidéos et bonus sur un site dédié au livre (http://lesangesshabillentencaillera.fr), illustrations par le dessinateur Berthet one. Les mêmes techniques que pour une sortie d’album. Prochainement, il va même tourner dans le 9-3 dans un van habillé aux couleurs du livre. Résultat, le roman est en rupture de stock dans les librairies, surtout dans les quartiers populaires. Les 2 000 premiers exemplaires ont été écoulés en quelques jours après sa sortie en janvier. Après une première réédition, l’éditeur Moisson rouge évoque bientôt 2000 tirages supplémentaires.

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Rencontrer les jeunes

Rachid recherche la rencontre avec les jeunes, le débat. Dans le cadre du festival « Banlieusards et alors ? » organisé par l’association « Culture de Banlieue », (http://www.presseetcite.info) il intervenait auprès de jeunes de Saint-Denis et de la Courneuve pour leur présenter d’autres modèles de réussite, en marge du rap et du foot. Il était venu parler de son propre parcours, mais aussi en compagnie du dessinateur de BD Berthet one, de Tall Moussa, le concepteur de la street-drink Doz et la journaliste Aurélie Lumon, animatrice radio sur Génération Fm. Quelques jours plus tôt, il intervenait à la MJC de Venissieux, à Lyon. La valeur travail, la distanciation par rapport au règne de l’argent, l’importance de trouver et développer sa passion. « Je veux les aider à vaincre les barrières mentales qui les empêchent de sortir d’une case attribuée. Leur dire qu’on peut se mettre à écrire un roman ou créer une street-drink et ne pas être fou pour autant ». Les jeunes, Rachid les connait bien, il les fréquente dans sa salle de boxe et sur son facebook. « Ils en oublient même que je suis un daron » plaisante-t-il. Une proximité qui se ressent dans son écriture. « Mes wesh bien ou quoi, ça sonne juste, c’est pas des Yo comment vas-tu mec ? », lance-t-il en riant. Entre jeunes et djeuns, un fossé de crédibilité.

Le Syndikat

Rachid a cofondé « Syndikat ». L’idée de l’association ? Promouvoir les jeunes talents, booster une nouvelle veine de la littérature d’aujourd’hui, les aider à raconter la vie de quartier comme personne ne l’a jamais fait. Redonner à la lecture et l’écriture une noble place dans les quartiers. Sur leur site internet, chacun peut envoyer un texte de 2000 à 3000 signes sur le thème « Je débarque à Saint-Denis ». A la clé, les textes sélectionnés seront rassemblés dans un livre numérique intitulé « Les Chroniques du Syndikat ». Sur le long terme, l’idée est d’accompagner les jeunes talents dans leurs projets personnels, les rendre concrets, réels, publiés. « Je veux booster les projets des gens qui me font kiffer. Certains parlent de talent d’écriture. Moi je parle de sensibilité. Partager la littérature, c’est partager le langage, les mots, le parler. C’est crucial pour les jeunes des quartiers ».

 



 

 

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