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Quand la politique se mêle (enfin) du sort des Rroms

31 mars 2011 - Dernier ajout 10 novembre 2011

Un colloque intitulé « Elus locaux et migrants Rroms : quelles actions les collectivités peuvent-elles envisager ? » s’est tenu mercredi matin à la Région. Il précédait la signature d’un protocole d’accord entre l’institution et huit associations, visant à poser le cadre d’une action concertée en direction des populations rroms installée sur le territoire. Un tournant dans l’investissement de la question par le champ politique.


 

Il était temps. Le Conseil régional organisait hier un colloque devant inaugurer un partenariat de longue haleine entre l’institution et les associations réunies en un collectif de solidarité, afin de définir les contours d’une action commune en direction des populations rroms installées en Provence-Alpes-Côte-d’Azur. Une rencontre dense, qui ne doit pas faire oublier que la Région agit hors du cadre de ses compétences, et ce faute d’un investissement patent de l’Etat et autres communes, notamment de la Ville de Marseille, sur cette question d’inclusion sociale et économique de quelques milliers de personnes.

Gaëlle Lenfant, vice présidente du Conseil régional en charge des Solidarités, ouvre la matinée en rappelant la situation : « Depuis dix ans, notre région connaît des phénomènes migratoires de Rroms qui fuient des systèmes politiques, des systèmes sociaux, des systèmes économiques qui sont discriminatoires dans leurs pays d’origine, et qui cherchent ici tout simplement les conditions d’une vie meilleure. L’installation sur notre territoire s’est faite par l’occupation de squats, par la création de bidonvilles, qui ont engendré des situations de crise sociale, sanitaire et humaine qui sont, et je pèse mes mots, absolument inacceptables ». Et d’affirmer le soutien de la Région aux associations qui travaillent au quotidien auprès d’eux, souvent dans l’urgence.

L’objectif de cette journée, outre offrir une meilleure connaissance au public des Rroms et de leurs conditions de vie en France, réside surtout dans la signature d’un protocole d’accord réunissant l’institution et les associations partie prenante (Fondation Abbé Pierre, Médecins du monde, Addap 13, Ampil, Ligue des Droits de l’Homme, Secours Catholique, Sichem, Rencontres Tsiganes), voté lors de la dernière assemblée plénière du Conseil régional. Un protocole courant sur deux ans et qui s’articule autour de quatre axes :

- L’action d’urgence avec la création d’une Unité d’hébergement d’urgence, la mise en place d’un fonds d’intervention régional, ainsi que d’un fonds d’équipement.
- L’accès aux droits et à la santé.
- L’intégration par l’accès aux savoirs de base et à la scolarisation, à la formation, et l’insertion professionnelle et par le logement.
- L’information et la sensibilisation du grand public par la création culturelle, le développement d’un centre de ressources, la formation des professionnels, et l’organisation de colloques et débats.

« Emue », la vice-présidente insiste : « Il s’agit d’une journée d’importance, quelque chose d’extrêmement fort. [...] Nous avons vécu l’été dernier ce que je qualifie d’été de la honte. Il est de notre devoir d’humain de prendre à bras le corps les problématiques qui se posent à notre société. Ce n’est là qu’une première pierre à un édifice que nous allons construire ensemble, avec les associations, les institutions et les populations rroms elles-mêmes. C’est ainsi que nous trouverons des solutions concrètes ».

Pour comprendre - et déconstruire - l’image et l’imaginaire qui collent à la peau des Rroms dans notre pays, et sur la base desquels s’échafaudent les (non) politiques publiques à leur égard, il faut tenter de comprendre qui ils sont, quel est leur parcours migratoire si tant est qu’il y en ait un seul et unique, quelles sont leurs conditions de vie ici. Pour André Gachet, directeur de l’ALPIL, « c’est un peuple qui a une histoire, une culture, un passé, un présent et un avenir ». Martin Olivera, anthropologue spécialiste des Rroms de Roumanie et des Rroms migrants revient sur la question rrom qui n’est autre qu’« une construction ancienne, une construction politico-savante depuis vingt ans, mais aussi depuis la constitution des Etats-Nations à la fin du XIXe siècle ». Il s’appuie sur la « tsiganologie », « science ou para science des Tsiganes, production des Gadgés », qui a divisé en sous-groupes ceux qui partirent avant la fin du premier millénaire du nord de l’Inde.

Où l’on veut nous fait croire que les Rroms sont des « cas sociaux »

« Les Rroms migrants sont plus souvent perçus comme des Rroms que comme des migrants. Et ça a des effets considérables sur les politiques ou les non politiques d’accueil ou de rejet ou d’ignorance qui sont mises en place depuis une vingtaine d’années en France », explique-t-il. Ceux que médias et institutions envisagent comme des « étrangers de l’intérieur qui ne sont pas vraiment des Européens tout en étant présents depuis des siècles », en subissent les effets plus que collatéraux. D’un point de vue local, les Rroms représenteraient «  un problème tellement massif qu’il faudrait des outils spécifiques, des budgets spécifiques, des politiques cadres au niveau de l’Europe ». Et l’Europe le rend bien aux Etats et communes si désemparés : deux sommets et « une décade consacrée à l’inclusion des Rroms » à son actif, finiraient de convaincre n’importe quel Don Quichotte de la cause Rrom que oui, c’est vrai, l’Europe compterait « huit millions de cas sociaux »...

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Huit millions. Voilà un chiffre discutable - regroupant Rroms, Tziganes, Manouches, Gitans, en grande majorité citoyens du pays où ils vivent - mais si pratique pour brandir la menace d’une « invasion » (comme lu récemment sur une pancarte lors d’une manif marseillaise de riverains à Picon Busserine, protestant contre l’incursion inopportune de Rroms dans le paysage local). Sur les 500 000 Tsiganes qui résideraient en France, 10 à 20 000 personnes selon les estimations seraient des Rroms venus d’Europe de l’Est à la faveur de la chute du communisme, dans les années 90, puis 2 000. Un chiffre « stable depuis 2004-2005 ». Sauf que « leur présence médiatique est inversement proportionnelle à leur présence réelle ».

Des « camps » aux « bidonvilles », un pas à franchir : celui de la législation

Alors il faut « dérromiser la question rroms, la désethniciser. Ce qui peut être paradoxal pour un ethnologue, puisque ça fait quarante ans que nous disons que les ethnies n’existent pas, que ce sont des constructions sociales historiques », soupire l’anthropologue. Reste que « les migrations des Rroms Roumains, Bulgares, ne sont ni plus ni moins intelligibles que d’autres migrations d’autres groupes, d’autres populations et ni plus ni moins fatales ». A ce stade, Martin Olivera établit un parallèle avec ce que furent les conditions d’accueil des migrants portugais, italiens, espagnols tout au long du XXe siècle, ayant eux aussi tâté de la vie en bidonvilles.

Le mot « bidonville » revêt une importance certaine, lorsque l’on sait que « dans le code de la construction, de l’habitation, vous ne trouvez pas le mot "camp". Par contre le mot "bidonville", oui. Avec en face des outils législatifs et réglementaires qui permettent d’intervenir. La résorption de l’habitat indigne existe pour les bidonvilles. Pas pour les camps », reprend André Gachet.

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Photo extraite d’un diaporama diffusé durant le colloque.

« Les seuls problèmes sociaux que l’on arrive à éliminer sont ceux dont on s’occupe et non ceux dont on ne s’occupe pas, assène le président de l’ALPIL. La fameuse théorie de l’appel d’air est une imbécilité statistique, de pensée, mais qui sert encore aujourd’hui d’argumentation ».

Pratiques discriminatoires et accès à l’emploi restreint

Dans notre pays, « la logique discriminatoire [en direction des Rroms] se retrouve à tous les échelons », note Alexandre Le Clève, responsable national des commissions de l’association œcuménique de la Cimade. Souvent, cadre juridique varie. Dans telle ou telle région, telle ou telle commune, les pratiques en matière d’accès aux droits, à la scolarisation, aux prestations sociales, à l’emploi, diffèrent parfois du tout au tout, selon la fantaisie des administrations locales, CAF, préfecture. Il n’est pas rare que celles-ci réclament indûment la production de documents pour inscrire à l’école un petit, accorder une allocation logement, délivrer un titre provisoire de séjour, de travail. Ce qui mène à des situations proprement « ubuesques ». Et « sans accès aux droits, pas d’intégration possible », complète André Gachet.

Once d’espoir : même si la France décide de proroger la période transitoire dans laquelle elle maintient les Roumains et les Bulgares, les empêchant par là même d’exercer librement tout métier, «  au 1er janvier 2014 quoi qu’il arrive, ils seront dans la même situation à l’égard de l’activité salariée, que tout autre ressortissant communautaire » souligne Claudia Charles, juriste et chargée d’étude au sein du Gisti. Rappelant que pour l’instant, et «  malgré le statut communautaire, les Rroms peuvent faire l’objet d’une procédure d’expulsion pour exercice d’une activité sans autorisation » par exemple, ou encore menace à l’ordre public. En revanche, « ils ne peuvent en aucun cas être poursuivis pénalement pour séjour irrégulier ».

Ce qui amène Alexandre Le Clève à étudier les conditions d’obtention de l’Aide au retour humanitaire (ARH), qui n’a rien d’humanitaire. 300 euros par adulte pour les citoyens européens qui acceptent un retour volontaire, « volontaire » pouvant là encore paraître sujet à caution. Une « aide » à double tranchant pour les Rroms : elle participe de leur stigmatisation, puisqu’ils sont communément considérés comme des profiteurs touchant, retouchant et reretouchant cette somme au gré de leurs allées et venues. Or cet argent ne peut en règle générale n’être attribué qu’une seule fois. Quand il est attribué. Ensuite, cela booste les chiffres du gouvernement en matière de reconduite à la frontière.

La France, « mauvaise élève » de l’Union européenne

Vient le tour de Marie-Christine Vergiat. La députée européenne Front de Gauche ne sera pas tendre : avec les fonds alloués par l’UE au titre du Fonds social européen « la France ne finance que vingt-huit projets sur cinq ans dans onze régions. Aucun en PACA. Seulement trois d’entre eux concernent les Rroms stricto sensu et mobilisent à eux seuls 20 % du million d’euros consacré à cette question », détaille-t-elle. Puis raille : « La France se justifie ainsi : les Rroms bénéficient des dispositifs de droits communs... Je vous laisse juger du cynisme de cette justification, au vu de la situation qu’ils subissent ici ».

Une goutte d’eau en rejoignant une autre...

Faute d’intervention des pouvoirs publics, les associations ont pris le parti d’aller sur le terrain, faire avec leurs moyens. Justement : les moyens humains, logistiques, financiers sont loin d’être extensibles. Quatre retour d’expériences viennent conclure les discussions de la matinée : Yves Douchin, ancien conseiller municipal de Sénart et correspondant de Romeurope en Seine-et-Marne, Jean-Jacques Combier pour le Secours Catholique, Marc Durant pour Rencontres Tsiganes et La Ligue des Droits de l’Homme, Marion Bonnet, coordinatrice de la mission Rroms de l’Ampil... Tous rapportent leurs actions, à leur échelle. Le premier dans sa commune, le second à Toulon, le troisième sur le Réaltor à Aix et la dernière sur Marseille, où « une partie des familles rroms installées dans la ville veulent et ont les moyens de s’insérer durablement sur le territoire ».

Preuve en est l’expérimentation menée auprès de dix familles, qui bénéficient désormais d’un logement qu’elles louent, et auxquelles la préfecture - sous l’impulsion de son ex-secrétaire général - a accepté de délivrer un titre de séjour provisoire, véritable sésame pour pouvoir travailler. Autant d’essais concluant, demandant à être prolongés, amplifiés, pérennisés. Les structures associatives les plus modestes butent cependant rapidement sur des obstacles que seules des infrastructures plus costaudes peuvent aider à franchir. Et en bout de course, qui de plus puissant que les institutions politiques ? Le relai doit se faire, il devient impératif de travailler main dans la main.

 

 

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