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Quand l’anti-sexisme devient raciste

25 juillet 2011

Les Universités d’Eté Euro-méditerranéennes des Homosexualités (UEEH) ont pris leur quartier d’été à Luminy jusqu’au 27 juillet. L’occasion pour les lesbiennes, gays, bisexuels, transexuels, queer et intersexes( LGBTQI) originaires d’une vingtaine de pays d’échanger et de débattre. Des discussions qui se placent cette année sous le prisme du féminisme. Vendredi se tenait sur la Canebière un des points d’orgue de ces rencontres : le colloque des UEEH. Rencontre avec une des figures de ces débats : la sociologue Nacira Guénif-Souilamas


 

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Pour ce seul moment d’échanges avec le public, les UEEH ont décidé cette année d’examiner la question de la mixité. Un parti pris né d’un constat : le peu de mixité « raciale » en France dans les milieux féministes et LGBTQI. Une thématique d’autant plus actuelle que la France connait « une déferlante raciste et islamophobe assez impressionnante » mettent en avant les UEEH. Le colloque a ainsi choisi de se pencher sur la question des luttes et oppressions autour de la Race et du Genre. Au centre des réflexions : des interrogations sur le concept de « blanchitude » et de « norme blanche », un retour sur l’histoire afin de mieux comprendre l’ intériorisation de ces normes et la mise en exergue de l’instrumentalisation faite de la cause des femmes ou LGBT. « Combien d’offensives racistes sous couvert de féminisme en France ? », s’interrogent les UEEH. Une référence utilisée afin de stigmatiser et de discriminer les hommes « racisés », des hommes qui seraient par nature sexistes, dénoncent les participants. Le rapport entre anti-sexisme, féminisme et racisme est scruté à la loupe, toutes les combinaisons possibles disséquées, afin de mettre en lumière tous les mécanismes qui entrent en jeu dans la construction du racisme.

Parmi les participants à ce colloque, Nacira Guénif-Souilamas, sociologue et auteur du livre, écrit en collaboration avec Eric Macé, « Les féministes et le garçon arabe », un ouvrage dans lequel l’auteur dénonce « le féminisme républicain », tendance dominante en France. Un mouvement qui repose sur deux interprétations simplistes : la fille voilée aliénée, qu’il faudrait émanciper et le garçon arabe sexiste et violent qu’il faudrait mater. Un féminisme qui, selon les auteurs, entretiendrait finalement le racisme.

Med’In Marseille : Les concepts de « racisme » et « féminisme » semblent plutôt antinomiques, comment le féminisme peut amener au racisme ?

Nacira Guénif-Souilamas : En prétendant parler pour les femmes, sous couvert de féminisme, les courants féministes rendent vertueux des positions racistes à l’encontre des noirs et musulmans. Cet anti-sexisme devient raciste car on stigmatise une culture ou une catégorie de personnes sous couvert de féminisme (loi sur le niqab...). On parle, en plus, au nom de femmes à qui on ne demande pas leur avis. Or ces positions ne sont pas du féminisme, ni de l’anti-sexisme, ça en a la couleur, la rhétorique, mais c’est tout.

Med’In Marseille : Vous mettez en garde contre un féminisme que vous nommez « républicain », ou « féminisme égalitariste » ? Pouvez-vous définir ce concept ?

Nacira Guénif-Souilamas : Ce « féminisme républicain » est un simulacre de féminisme, il est déformé car s’allie avec le républicanisme. Il veut défendre différentes causes relatives aux femmes, mais l’inconvénient est qu’il souhaite gommer les différences au nom de l’égalité. Il n’est donc pas le mieux placé pour admettre qu’un certaine nombre de revendications existant dans le courant féministe puissent venir d’un segment de population qui ne fait pas partie en quelque sorte de l’espace républicain pour l’instant. Ça devient particulièrement crucial dés lors qu’on parle de revendications minoritaires. Ce féminisme républicain est en fait prêt à céder sur tout, pourvue qu’on lui concède le minimum syndical ou le SMIC du féminisme : beaucoup de compassion et de considération et peu de droits, finalement.

Med’In Marseille : Quelles sont les alternatives possibles face à ce féminisme ?

Nacira Guénif-Souilamas : Face à ce « féminisme républicain », il existe un « féminisme radical », minoritaire qui, lui, considère qu’il faut dépasser ce débat et questionner les cadres mêmes dans lesquels s’exercent les droits. Dans ce « féminisme radical », le problème est posé dans toute sa complexité : raciale, ethnique, économique, sociale, religieuse... Or le « féminisme républicain » explique que tous les individus deviennent précisément égaux quand ils sont purifiés, libérés de leur différence, ce qui est une fiction totale car les différences ne sont pas un facteur d’oppression, elles le deviennent quand il y a un travail de disqualification de ces différences.

Dans le discours du « féminisme républicain », il existe une forme de docilité. Ce féminisme admet toutes les désignations d’ennemis qui lui sont proposées : les noirs polygames, le garçons arabe, les filles voilées...

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Med’In Marseille : Le « féminisme républicain » est -il particulier à la France ?

Nacira Guénif-Souilamas : C’est une curiosité anthropologique française. Mais il existe aussi en parallèle, un féminisme « loyal », à la botte du pouvoir en Allemagne, en Grande-Bretagne, en Italie,et aux Pays bas, tout particulièrement.

Par exemple en Allemagne, on retrouve des femmes turcs qui ont porté le discours de l’intégration. C’est un féminisme « intégrationniste » qui correspondrait en France à ce qu’on nomme le « féminisme républicain ». Aux Pays-Bas, le féminisme a pris une tournure de défense très claire des homosexuels et de lutte contre l’homophobie par exemple. Le féminisme est toujours politique, après le problème est de savoir s’il est contestataire ou pas. Là, on a affaire à un féminisme qui s’est rangé du côté des institutions du pouvoir et qui sert le pouvoir.

Med’In Marseille : Le mouvement féministe prend pour référence et intègre de plus en plus dans son discours l’exemple de femmes immigrées actives, engagées pour leur communauté. Quel regard portez-vous sur ces nouvelles « féministes » ?

Nacira Guénif-Souilamas : Il est important de dissocier ce que ces femmes font pour leur famille, pour leur communauté et le discours qu’on tient sur leurs actions. A travers ces discours, on revient à la situation de la femme dominée car ces femmes immigrées n’auraient pas d’autre but que de s’investir dans un travail et de s’émanciper de la domination patriarcale. Mais ensuite, ça s’arrête là, comme si elles ne pouvaient pas aller plus loin. On leur demande de se conformer, mais pas question de les interroger sur leur perception des conventions sexuelles par exemple. Le féminisme doit avoir une charge subversive, il ne doit pas aborder cette dimension sur un mode convenu. A travers ce type de discours sur la femme qui peut être entrepreneur, ce n’est pas de l’émancipation que l’on retrouve mais juste du conformisme. Il faut analyser, s’intéresser à leurs aspirations et voir à côté ce qu’on leur concède.

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Med’In Marseille : Quel est pour les femmes, aujourd’hui, la plus importante forme de discrimination à combattre ?

Nacira Guénif-Souilamas : La plus grande discrimination faite aux femmes est de leur fixer comme objectif et grand horizon de devenir l’égal de l’homme. C’est un horizon finalement assez aliénant car l’égalité homme/femme n’est plus un argument féministe. Il existe des féminismes radicaux qui veulent dépasser le problème de l’égalité homme/ femme pour parler, à la place, de l’égal accès au droit et de la capacité à se définir dans ses orientations sexuelles et dans ses identités multiples, ce qui fait que finalement l’égalité homme/femme n’est pas la priorité.

C’est l’hégémonie masculine blanche hétérosexuelle qui détermine que le but doit être d’atteindre l’égalité avec l’homme. On peut finalement minimiser, dissoudre cet enjeu, considérer qu’il est mineur, voire qu’il est fallacieux de surmonter tous les obstacles pour devenir l’égal de l’homme. C’est cela la plus grande discrimination : assigner aux femmes un objet et vouloir qu’elles intériorisent une aspiration qui finalement ne leur sert à rien. Les femmes ne sont plus l’objet central du féminisme, on est passé à un objet plus inclusif, pluriel, plus ouvert, qui redéfinit l’espace des luttes.

 

 

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