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Quand Arte dérape

17 décembre 2010

« La cité du mâle », dérive exemplaire de la télévision publique.





 

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29 septembre. Après l’avoir une première fois déprogrammé, Arte diffuse « La Cité du Mâle », un documentaire de Cathy Sanchez produit par Doc en Stock. A Vitry, dans la cité Balzac, là ou Sohane avait été brulée vive en 2002, le documentaire s’annonce une plongée dans les rapports garçons-filles de la cité. Le contenu est tout autre. On voit à l’écran un propos généralisant sur le machisme en banlieue, sans aucune intervention de spécialistes de la question, l’analyse reposant sur des interviews remplies de propos chocs, une voix off mensongère et accablante et une mise en scène sur le mode de l’animalité. Nous ne sommes pas sur TF1 mais bien sur Arte, chaine de la culture. Comment la télévision publique, comment les fonds du CNC en sont-ils arrivés à cautionner de telles boites à clichés ? Pourquoi le documentaire, sensé décrypter la complexité de la société, en arrive-t-il à territorialiser une question telle que le machisme sans aucune caution scientifique, sans aucune réflexion globale ? La télévision, ce bien commun, en vient à participer à la cassure sociétale.

Suite au documentaire, plusieurs protagonistes ont porté plainte, estimant que leurs propos ont été sortis de leur contexte, manipulés, instrumentalisés. Ladji Réal, réalisateur, a décidé de retourner sur les lieux du tournage pour effectuer une contre-enquête et permettre aux interviewés de rétablir leur vérité. Une conférence de presse était organisée mercredi, avec des réalisateurs et des habitants de la cité Balzac. Sortie du film prévue fin janvier.

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L’idée d’une contre-enquête

« Quand j’ai vu le documentaire, quand j’ai entendu ces jeunes débiter de façon aussi décomplexée des propos sexistes, ça m’a interloqué. Je me suis dit qu’il fallait que j’aille voir sur place » explique le réalisateur Ladji Réal. S’il s’attendait à la situation classique d’habitants mécontents de la sélection de leurs paroles ou du propos général du documentaire, il était encore loin de la réalité. A la cité Balzac, on parlait de questions rajoutées au montage, de manipulation, d’intentions cachées, de mensonges. Avec des conséquences directes sur la vie des personnes concernées : refus d’un emploi, fin d’un stage, humiliation dans la rue, garde à vue après avoir essayé de demander des comptes chez Doc en Stock. De nombreuses interviews ont été menées, mais seuls les profils les plus manipulables ont été gardés, pour rentrer dans un scénario prédéfini. D. N’Diaye a notamment été interviewé puis boycotté au montage. Ce rappeur au sein du groupe M2B a son studio d’enregistrement à Balzac. Lorsque Cathy Sanchez l’interroge sur la vision des femmes dans le rap, il explique qu’il ne faut pas ramener le problème de la femme-objet au seul rap. Que lui n’a pas cette pratique contrairement à un Claude François qui déjà faisait vendre ses produits par le déhanché dénudé de ses claudettes. « Ma réponse et mon appel à l’analyse globale de la question n’a pas dû lui plaire, je ne collais pas dans son scénario. Mon clip, réalisé il y a quelques mois avec les jeunes du quartier autour de la question de la mixité, ça ne collait pas non plus » s’amuse D. N’Diaye. Sur ce constat, Ladji Réal décide de mettre en image cette dénonciation, de permettre aux gens d’exprimer leur vérité.

Le contenu du film

Dans un premier temps, le film de Ladji Réal raconte l’aventure de la contre-enquête, la difficulté de rétablir la confiance après le passage de Cathy Sanchez, propose un retour sur un certain nombre d’erreurs factuelles présentes dans le documentaire. Puis des chercheurs, sociologues, spécialistes de la question du sexisme proposent leur analyse globale, fondée, chiffrée et construite pour apporter du sens, au-delà des témoignages individuels. Cathy Sanchez a interviwé Okito, un jeune de 18 ans avec très peu d’instruction, pendants 4 jours. En 16h, elle peut lui faire dire tout et son contraire. La question, c’est pourquoi veut-on créer cette image précise, machiste violente, de la banlieue ? Quel effet veut-on produire sur les mentalités des gens qui ne connaissent pas la réalité de la banlieue ? Le documentaire la fait apparaître comme une zone de non droit, peuplée de barbares, et en cela ne fait que renforcer la cassure de la société. « Je ne veux pas faire un documentaire à charge » insiste Ladji Réal. Le réalisateur a appelé Cathy Sanchez, qui lui a assuré n’avoir gardé des interviews que les passages les plus softs. Mais pas question de visionner les rushs. « Je ne veux pas non plus prêcher des convaincus, se défend le réalisateur. Ce qui est dangereux, c’est que pour le grand public, le documentaire est passé comme une lettre à la poste ». Son objectif ? Révéler le bidonnage et la caricature au grand public. Lui apporter une vision scientifique et globale sur la question du sexisme. Le convaincre que la réalité est toujours plus complexe que ce qu’elle parait.

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La réalité est complexe

« Seul un menteur pourrait nier les problèmes en banlieue. Mon propos n’est pas de dire que tout y est rose. Mais de redorer le blason de la complexité » détaille Ladji Réal. Si le fort est celui qui reconnait ses erreurs, la télévision publique a beaucoup à gagner en crédibilité en faisant face à ses dérives. « On est dans une société de signes, d’apparences, on ne cherche plus à donner du sens aux choses », déplore le réalisateur. Dans « la cité du mâle », aucune caution scientifique, aucun spécialiste de la question n’est interrogé. Globalement, les journalistes ne vont pas chercher l’info là où elle se trouve, hors du débat idéologique. « La parole d’interlocuteurs ultra-sélectionnés devient la colonne vertébrale du discours médiatique, et c’est dangereux car cela amène à une généralisation, aux amalgames » s’inquiète Ladji Réal. Face à la caméra, dans l’immédiat, le jeune donne ce que la caméra attend. « Les jeunes de ces quartiers sont en besoin de reconnaissance constant, besoin qui les conduit à se mettre en scène eux-mêmes de façon caricaturale », explique le réalisateur. Cathy Sanchez, ancienne de « ni putes ni soumises », est allée à Vitry pour trouver des machos pré-pubaires et elle en a trouvé. « Quand on appelle son documentaire La cité du mâle, on sait ce qu’on va aller chercher, et l’effet que ça va produire sur les représentations » ironise Ladji Réal. Denis Gheerbrant, cinéaste documentariste membre d’Addoc (association des cinéastes documentaristes) et de la SRF (société des réalisateurs de films), parle lui de « dictature molle de la télévision », en revenant sur 2002 et la montée en puissance du thème de la sécurité au 20h, construisant déjà artificiellement « celui qui fait peur ».

Filmer autrement

Daniel Kupferstein, cinéaste documentariste membre d’Addoc, a réalisé un documentaire sur la cité Balzac, en s’immergeant dans le quartier pendant deux ans, et il reconnait qu’il n’est pas simple de filmer dans les quartiers. « Il y a une vraie méfiance réciproque, mais avec le temps et le dialogue, on y parvient quand notre démarche est sincère et qu’elle ne va pas dans le sens de la stigmatisation » explique-t-il. Il faut du temps pour trouver la clé qui ouvre la porte, et de façon générale aujourd’hui, la porte est défoncée au bélier fait divers. « La cité du mâle » est un titre généralisateur, englobant la totalité des habitants de Balzac dans un univers ultra-machiste. « Etre documentariste et voleur d’images, c’est incompatible, poursuit Daniel Kupferstein. Il faut une volonté partagée du filmant et du filmé, que la démarche soit explicite et acceptée dès le départ ». Daniel Leconte, d’Arte, s’offusque des réactions et parle de « zones de non-droit où l’information ne passe pas ». Mais ce qui est contesté n’est pas le principe d’un documentaire sur le machisme, c’est la perspective choisie. Pourquoi uniquement en banlieue, pourquoi cette cité-là ? Quel est le récit produit autour du fait divers Sohane ? « Peu de réflexion, 15 jours de tournage, un casting caricatural et extérieur à la cité » additionne Daniel Kupferstein, avant de dénoncer la transformation du marché du documentaire, ces dernières années : « Les réalisateurs ne proposent plus un regard à un producteur. Un programmateur télé va passer commande à un producteur qui va trouver un réalisateur pour lui servir exactement ce qu’il attend, quitte à transformer les paroles, à bidonner, à mentir ». Le tout financé par les aides publiques, Arte et CNC, au détriment de toute éthique professionnelle.

L’éducation à l’image

Les habitants des quartiers, a fortiori les jeunes, n’ont souvent pas de mots pour exprimer leur colère, face à une chaine de télé. Démunis juridiquement ainsi qu’au niveau du vocabulaire, ils ne prennent pas toujours conscience de l’impact de leurs mots. Le piège est facile pour les chaines télé ou les boites de production. « C’est le diner de con, c’est la bonne pioche, déplore Ladji Réal. Le rapport populations/médias est très inégal ». Pour la plupart, la seule option protectrice s’avère être le refus systématique de parler aux journalistes. Ladji Réal insiste sur le manque d’éducation à l’image, dans la banlieue comme ailleurs. Dans les collèges et lycées, il mène des ateliers de décryptage d’images et d’initiation à l’audiovisuel. « Nous sommes tous en permanence submergés d’images sans avoir les outils pour les décrypter. Quand je mène auprès des jeunes mon travail d’initiation au montage, ils sont effarés de voir toutes les possibilités de coupe, de transformation, de manipulation des propos. Etonnés également de constater que la voix off « omnisciente » peut aussi raconter n’importe quoi », explique le réalisateur. Une formation à l’image pour que ces jeunes trouvent eux aussi une place dans la production collective : « Aux Etats Unis, si la figure de l’Homme noir a été déconstruite et révolutionnée, c’est par le film, les acteurs, les animateurs télé, par le monde de l’audiovisuel. C’est lui qui construit l’imaginaire des gens ».

Comment changer la donne ?

Ce travail de contre-enquête montre qu’il existe des alternatives. Il ancre l’idée d’un contre-pouvoir possible. A cause de certaines mauvaises pratiques, c’est toute une profession qui est touchée. En cas de telles dérives, il semble salutaire que les auteurs aient des comptes à rendre. « L’intégrité du journalisme, c’est le signe de bonne santé d’une démocratie. L’une des solutions, c’est la création d’un Ordre indépendant des journalistes et des documentaristes » lance Ladji Réal. Des comptes à rendre en cas de faute professionnelle, la révocation possible de la carte de journaliste, et la jurisprudence. Avec à la clé, l’imposition de réparations conséquentes : lorsque celles-ci excèderont les bénéfices de la diffusion, la boîte de production réfléchira à deux fois avant de verser dans le sensationnalisme caricatural.

 

 

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