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Pour un pacte fondateur entre l’Europe et la Tunisie

1er février 2011

Stéphane Salord n’est pas toujours dans la ligne classique de sa famille politique (L’UMP). l’Enseignant à l’Institut d’Etudes Politiques d’Aix en Provence nous livre une analyse sur la Tunisie et plaide pour de meilleures relations entre l’Europe et la Meditérranée.

La révolution tunisienne a plusieurs sens complexes et imbriqués. Elle a en premier lieu celui d’une volonté de liberté, certes, mais plus profondément encore celui d’une réelle inquiétude économique fondamentale. Une inquiétude qui prend sa source dans le fait que le « miracle » économique n’a jamais existé ; la classe moyenne peine à se mettre en place, la jeunesse ainsi qu’une large partie de la population plonge dans la vulnérabilité quotidienne, voir même, la misère intégrale. Les performances du système éducatif tunisien en matière de production de jeunes diplômés trouvent comme obstacle une économie qui s’affranchit de la compétitivité et un système migratoire fermé qui empêchent toute autre alternative que l’immigration clandestine.


 

Le martyr de Mohamed BOUAZIZI, s’il doit avoir du sens, est au cœur de cette jeunesse éduquée, mais sans avenir.

On doit pourtant à cette jeunesse lucide, vivant dans la permanence de sa proximité avec la France et l’Europe, le vent d’une révolution consciente. Finalement sous le tumulte actuel se dissimule plus de logique et de sens concret qu’on ne veut le voir en Europe.

Les opinions publiques européennes prennent à ce titre peu conscience de la force de ce mouvement comme de ses enjeux et potentiels immenses. Elles sont encore dans la gangue d’un Ben Ali « protecteur » contre les « barbus », des paradis touristiques, voir de la peur de déstabilisation en chaine…Je ne voit pas, en dehors des éditorialistes les plus sérieux, de vrais analyses sur ce que la situation actuelle représente de vérité pour nous européens.

C’est une autre parti de l’ « héritage » Ben Ali que nos opinions continuent de penser qu’il fut utile à quelque chose…et que les tunisiens puissent bientôt le regretter, un peu comme un Saddam Hussein qui, post mortem, doit bien rire de la situation de son pays.

La théorie des dominos, cauchemar des opinions européennes, alimente un autre horizon de perturbation, celui de forts changements et de soulèvements dans tout le Maghreb et le Machrek.

L’Egypte enclenche ainsi sa propre contestation. Mais Moubarak risque bien d’avoir encore la dent plus dure que Ben Ali ; il soutient d’autres intérêts dans cette région du monde, des intérêts planétaires et bien compromettant qui pourront le placer sous perfusion pendant encore un « certain temps ».

Pourtant, ces pauvres peuples ont cher payé ce que nous pensons être notre liberté par la lutte contre l’islamisme radical. Cet épouvantail a en effet servi de paravent et d’alibi à tous ces régimes tyranniques et corrompus, bien au delà de ce qu’il fallait pour lutter contre ce danger. Ils en ont clairement profité pour enrichir la caste dirigeante et opprimer l’ensemble de la population au lieu de se concentrer sur les vraies menaces politiques. Ils ne sont à ce titre même plus capables de lutter contre l’islamisme ; le pourrissement rapide de la situation en Afrique subsaharienne le démontre à souhait : les réseaux d’AQMI viennent directement des pays sensés les repousser tels que l’Algérie…

L’histoire reprend ses droits ; les peuples sortent de leurs tombeaux glacials ; ce mouvement n’a pas désormais de limites dans l’espace et la durée. Par notre consentement envers ces dictatures « sanitaires » contre l’islamisme, nous portons politiquement notre responsabilité.

Rendons hommage au peuple tunisien d’en être le probable précurseur.

Ce pays mal connu est pourtant fortement arrimé par des valeurs et des modes de vie qui nous concernent. Il a au moins trois atouts considérables qui font de lui un vrai pays d’avenir, à une seule et simple condition.

En matière d’atout tout d’abord, la Tunisie est un pays laïc, dans lequel les femmes ont un statut social moderne proche de nos pratiques occidentales.

Dénué de richesses issues du sous sol, ce pays sait qu’il ne peut se développer qu’en s’ouvrant à l’extérieur ; sa population est ainsi fortement bilingue, tolérante, accueillante, courtoise, car elle connait et accepte l’impact du tourisme sur le niveau de vie ; c’est aussi l’héritage d’un pays « carrefour » depuis longtemps.

Enfin, le fort niveau de formation de la jeunesse est un terreau de développement prometteur.

Aussi, si on veut tuer la révolution tunisienne, et les potentiels de ce petit pays courageux, il suffit de planter sur nos positions ! et d’attendre on se sait quoi…

Alors ce pays se refermera sur lui-même, la jeunesse restera au chômage, les compétences resteront en jachère, la laïcité sera menacée par une misère qui reste le meilleurs terreau de l’islamisme dur, l’ignorance et l’obscurantisme regagneront du terrain, le tourisme, qui craint toute instabilité, ira sous de meilleurs tropiques…

Bref, une grande injustice se prépare, une grande sanction historique se dessine, si nous ne traitons pas la Tunisie comme un pays ayant désormais les critères d’un pays émergent, avec des garantis d’intégration économique fortes.

On peut prévoir à ce titre que la Tunisie, dans des conditions de gestion et d’intégration économique optimums, pourra atteindre 7 à 8% de croissance par an.

Le spectre de la dictature étant chassé, à l’Etat et au peuple de trouver la nouvelle stabilité politique nécessaire à amener la confiance internationale, et à ne faire aucun retour en arrière !

La période qui s’ouvre est ainsi pleine de périls. Installer une vrai démocratie dans une situation économique si grave tient de la gageure, voir de l’impossibilité.

Il est donc temps d’agir utilement !

« Nous » qui rêvions depuis tant d’années d’une méditerranée ouverte, digne de son histoire, que les accords de Barcelone et l’UPM ont frôlé comme un espoir permanent sans pouvoir la toucher, nous voila face à une nouvelle et probablement dernière occasion historique.

Il faut prouver notre engagement utile et lucide, et bien être certains que l’histoire ne repassera pas les plats. Que l’on voit bien aussi que nous avons dans cette période l’occasion de reprendre un débat neuf, qui ne soit pas lié aux anciens tracas de la colonisation et de la décolonisation ; bref, de repartir à zéro. Sans saisir ce nouveau départ, le divorce entre les « deux rives » sera définitif, et probablement extrêmement dangereux pour tout le monde.

Ce n’est évidement et visiblement pas la voie que la France prends ; expectative au mieux, mépris et inquiétude au pire : nous ne sommes politiquement pas à la hauteur. Car le débat ne doit pas être de savoir qui a soutenu Ben Ali, mais que faire de la révolution tunisienne à nos portes.

Cette positon d’attente n’est pas tenable longtemps.

Car la France, dépassée et elle-même vieillit, n’a jamais compris tout l’enjeu d’une méditerranée active pour son propre développement dont elle aurait été la première à bénéficier.

Et tant mieux finalement … ! Les tunisiens y auraient peut être vu la renaissance d’un protectorat qui est l’autre fantôme de leur histoire.

La question est donc plus globale ; l’enjeu est bien européen.

L’Europe, si elle existait politiquement, pourrait aujourd’hui prouver sa clairvoyance. Si elle voulait exister également.

La vérité de l’enjeu actuel face à la révolution tunisienne est autant pour les tunisiens dans la reconstruction de leurs institutions et de leur dialogue national, que pour les européens dans le sens de la lucidité de leur projet politique et de leur avenir commun.

Il y a plus de tunisiens en France que de bulgares ou de hongrois. Il y a en France plus d’algériens que de slovaques ou de polonais.

Il y a en Europe plus d’immigrés issus de la méditerranée que de mélange de peuple européens entre eux dans toute l’Europe.

Au delà de ce constat, il y a là le sens d’une histoire des peuples qui certes peut faire polémique mais qui est un fait établi.

Aussi, si nos sociétés vieillissantes ont un avenir, elles le saisiront au travers de la jeunesse de méditerranée qui est la vérité de notre histoire.

Face à tous ces constats, et même si notre société est en décalage de discours et de vérité, il faut brandir désormais comme étendard « le » projet politique commun qui doit nous lier par l’économique et les institutions à la Tunisie.

A l’épreuve des balles, des barricades, de la torture et de la mort, un peuple montre son vrai visage et sa vérité.

C’est le visage universel des droits de l’homme en marche que les tunisiens nous ont montré dans leur quête de renouveau et de vérité.

Nous n’avons le droit ni de l’ignorer, ni de nous y soustraire.

C’est le nouveau sens de l’histoire. Il impose sa dynamique, il montre la voie à suivre, de lui-même, par évidence.

La posture de l’UE consiste, dans son avancée institutionnelle et politique à échanger de l’intégration dans son système en échange de mutations fortes dans les pays de sa périphérie.

Elle consiste plus précisément encore à obliger des états hier encore refermés sur eux à aller vers des évolutions systémiques dans l’intérêt des peuples, au profit d’une forte intégration économique, permettant de franchir des étapes d’évolutions rapides. Ce « miracle » européen est à l’œuvre dans tous les pays nouvellement intégrés.

On a moqué l’Europe dans son étalement à l’est, après l’effondrement des dictatures marxistes. Les européens de l’ouest restent dubitatif ; mais ceux du centre de l’Europe, et notamment l’Allemagne, beaucoup moins, qui y récupère sa nouvelle croissance depuis 20 ans ; et ceux de l’est savent ce que l’Europe leur a apporté en si peu d’années.

Le spectre migratoire n’a pas fait peur à l’Europe quand lucidement elle intègre la Roumanie. Les problèmes sont gérés peu à peu.

La guerre des Balkans non plus.

L’Europe sait dans sa sagesse reconnaitre les peuples qui ont payé du prix du sang leur liberté. Même si les européens n’ont pas toujours été lucides aux moments des grands conflits contemporains d’Europe centrale, ils ont pu s’affranchir par la suite de leurs errements en ouvrant les bras aux peuples martyrs.

Qu’elle reconnaisse donc également la Tunisie comme une de nos héritières politique et historique dans la voie de la liberté !

Qu’elle donne à ce pays ce qui lui manque désormais le plus, a savoir la perspective d’intégrer à terme un véritable espace de libre échange et de liberté apte à garantir définitivement l’acquis de la révolution de jasmin.

Oui, la Tunisie mérite largement un contrat d’association avec l’UE, pour y créer une vraie zone de développement et de droit, d’échanges et de convergence.

Oui, nous devons faire en sorte que la Tunisie soit rapidement dans la même situation que la Turquie, elle aussi à nos portes, avec un vrai projet de long terme capable de régénérer nos capacités économique anémiées par l’absence de croissance.

Oui, l’Europe doit donner sa chance à la Tunisie d’être demain l’exemple à suivre en Afrique du nord et d’associer avenir démocratique et avenir économique.

Ce combat ne fait que commencer. Mais s’il n’est pas suivi, s’il ne se matérialise pas, la Tunisie sombrera rapidement dans un isolement dangereux, pire que la dictature Ben Ali. Et elle n’a d’autre voisinage que l’Europe, ne pouvant aucunement compter sur la Libye et l’Algérie.

Ne lui donnons plus raison, ne le créditons plus jamais !

Pour l’envoyer aux oubliettes de l’histoire, et contrecarrer tous les tyrans de son espèce , prouvons à la face du monde que l’Europe est une puissance multiculturelle et multireligieuse capable de donner sa chance à la liberté, capable de saisir au delà de sa diversité et de ses propres problèmes bien lourds la possibilité d’une histoire commune en méditerranée.

C’est un rendez vous historique.

Oui, donnons nous comme objectif que dans 10 ou 15 ans la Tunisie soit membre de l’UE, et que les pays qui la suivent dans la reforme populaire soient traités de la même manière ; n’oublions jamais que l’Europe est méditerranéenne et pas seulement continentale ou balkanique. Et que nous avons le devoir et l’obligation de lucidité de ne pas être aveuglé par la mer elle-même comme obstacle infranchissable.

Relisons Braudel, et trouvons dans la sagesse et la force de « nos » histoires communes le liant définitif d’une communauté de destin.

Nous sommes, européens, autant méditerranéens que balkaniques et levantins. C’est l’histoire qui bâtit la géographie, et pas l’inverse. L’Europe est une convergence permanente et dynamique de cultures dans laquelle elle n’a pas un choix « subjectif » ou religieux à opérer, mais à saisir les opportunités historiques qui caractérisent son évolution.

La Turquie sera un jour en Europe, bientôt, rapidement.

La petite Tunisie, vaillante et victorieuse de son fascisme acclimaté n’est pas moins méritante que nos voisins continentaux dans la quête de leur liberté par la force de la raison des peuples.

A trop jouer avec nos peurs, le monde de demain va nous échapper ; Barak OBAMA, de sa lointaine Amérique, retrouve en méditerranée révolutionnaire les beaux jours de sa diplomatie et a bien compris tout l’intérêt de capitaliser dès maintenant en arbitrant le calendrier de la course à la liberté.

C’était pourtant clairement le rôle de l’Europe que de la faire. Soyons des acteurs passionnés et avant-gardiste de ce qui sera notre force d’avenir : un espace de puissance et de coopération immense.

Faisons de la Tunisie notre « nation favorisée », donnons lui notre coopération, nos idées, des investissements qui n’ont pas à partir si loin pour trouver la main d’œuvre et l’intelligence dont la Tunisie regorge !

Donnons-lui la chance qu’elle mérite, celle de vivre dans la paix d’une grande communauté humaine de liberté.

Donnons-lui l’Europe lucide et vaillante qu’elle mérite.

L’Europe est née d’une utopie : qu’elle le reste ; ou elle mourra d’avoir oublié la méditerranée.

 

 

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