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Pop Class hero

20 janvier 2014

Le militantisme est une longue route pavée d’espoirs fous, de mobilisations intenses, de frustrations, de colères, de rages et parfois de victoires euphorisantes.
C’est un chemin bordé de dangers plus ou moins sournois, qui se dressent au milieu de la route comme autant d’obstacles à la dignité, à l’égalité et à la justice.
Sur cette route, cette longue route vers la reconnaissance des droits et vers l’égalité de traitement, nous rencontrons des alliés indéfectibles qui pourtant nous font défaut, des frères d’armes infaillibles qui parfois succombent à l’appel hypnotique des sirènes du “raisonnable” et du “pragmatisme”. Sur cette route nous menons une lutte continue pour la reconnaissance de ce que nous sommes et pas de ce que l’on voudrait que nous soyons !


 

Les quartiers populaires sont devenus un enjeu politique. Souvent ils ne sont considérés que comme une simple variable d’ajustement pour celles et ceux qui prônent encore la théorie de l’électorat captif. Mais il faut reconnaître que le potentiel électoral de ces quartiers commence à faire réfléchir même les plus rétifs.

Pour l’heure la stratégie d’appréhension politique de ces quartiers reste majoritairement celle issue des reliquats de la mentalité coloniale qui a malheureusement la dent dure. Aussi les responsables politiques considèrent que ces quartiers peuvent être électoralement canalisés par le biais fallacieux du concept de la “Diversité”. Ce concept étant, à mon sens, une forfaiture parce qu’il ne s’attache qu’a changer la représentativité politique et le plus souvent de façon cosmétique. Lors même que c’est la représentation mentale de ces quartiers qu’il faut changer pour sortir enfin du dialogue de sourd qui s’est établi entre les organisations syndicales, politiques et les habitants de ces quartiers !
Je m’explique : Aujourd’hui, ce n’est pas la substance politique, l’épaisseur du discours ni même son authentique adéquation avec les revendications de ces territoires qui motive les exécutifs dans “le choix” qu’ils font de faire “émerger” des personnalités issues des quartiers populaires.
Ce qui est au cœur de leur réflexion c’est le “poids” et l’influence, réelle ou supposée, dont ces acteurs se prévalent. Sans s’intéresser une seule seconde à l’écheveau des relations, des intérêts, des convictions ni même de la pérennité de ces engagements. C’est d’ailleurs une des raisons de la grande “volatilité” électorale des personnalités des quartiers populaires.

Volatilité qui n’est pas due à leur fiabilité laissant à désirer, mais à la relation purement utilitariste de leurs noms, de leurs luttes et de leurs vies qu’en font certains partis. Un militant communiste me disait récemment qu’il ne renierait jamais son engagement et son attachement à son parti. La sincérité émouvante de cette déclaration ne peut en aucun cas occulter le fait que, comme il le dit lui même, il doit tout à son parti. Or, le plus souvent, les militants des quartiers populaires ne doivent souvent rien à personne, et pire encore, lorsqu’ils établissent des relations de confiance avec les organisations politiques celles ci ont (une fois les préliminaires et la phase de séduction dépassée) tendance à minorer l’importance des revendications dont sont porteurs ces militants. Freinant ainsi l’adhésion totale de ces personnes et leur identification absolu au parti qui les a recruté. Pour être clair, le débat et les réflexes restant les mêmes, les militants des quartiers populaires se heurtent au fait que les problématiques du logement, de l’emploi, de la santé, de l’éducation, de la culture ne sont envisagées que du point de vue dominant.

L’incompréhension à ce sujet est totale puisque souvent le mouvement social organisé (partis et syndicats) renvoi à la figure des militants des quartiers populaires le manque d’investissement des quartiers dans des questions politiques de fond comme la question de la réforme des retraites. Ce à quoi les militants des quartiers répondent que dans nos quartiers il y’ a des parcours professionnels qui se stabilisent de plus en plus tard (parfois après 40 ans !!!). Et qu’il est difficile de mobiliser quelqu’un qui ne connaît que la précarité et vit expédients au jour le jour sur un problème qui (pense t’il) ne le concernera jamais ! Sans compter la prise en compte marginale du problème des Chibanis dans les revendications sur les retraites. A contrario les militants des quartiers populaires (dont je suis) n’acceptent pas la minorisation systématique de ce qui fait l’essence même de leur révolte et de leur engagement. Nier l’ampleur des discriminations et le statut de citoyens de seconde zone des habitants des quartiers populaires est un indépassable pour beaucoup de militants. Relativiser la centralité de la question palestinienne, c’est minorer l’attachement viscéral au droit international et l’inévitable identification des jeunes de nos quartiers avec leurs homologues des territoires occupés (sans rentrer dans les polémiques futiles d’importation ou d’exportation des problèmes du moyen orient). Ne pas vouloir comprendre ce besoin de reconnaissance historique et cet attachement à la culture des parents en le prenant, souvent par simplisme, pour un repli communautaire. Parler d’intégration pendant que c’est l’exclusion qui est devenue la norme. Appréhender l’histoire des luttes de l’immigration et des quartiers populaires comme une histoire secondaire quasi folklorique est une erreur. Éviter les débats qui fâchent sur l’héritage du conflit de Talbot et ces blessures encore ouvertes. Considérer la lutte contre l’islamophobie comme la 5ème roue du carrosse antiraciste. S’arc-bouter sur l’homogénéité conceptuelle de la classe populaire en ne considérant que l’histoire politique de la classe ouvrière comme unique référentiel c’est se détacher d’une partie de son électorat potentiel en refusant de construire une identité politique commune qui se nourrirait de l’apport culturel, historique et militant des immigrations post coloniales et des quartiers populaires. Toutes ces postures, ces crispations bloquent le renouvellement des cadres politiques authentiquement engagés, parce que la limite du champs de leur expression reste balisée, confinée à un espace de “dits” et de “non dits”. Cette incapacité à élargir notre socle commun, condamne les militants des quartiers populaires à d’improbables odyssées politiques et maintient les forces de progrès (à gauche du PS) dans une attitude de frilosité électoralo-centrée.

Pourtant l’histoire et l’actualité nous rappellent collectivement à notre sens des responsabilités et à la place que nous laisserons dans l’histoire politique locale ou nationale. Un conflit d’un genre nouveau a opposé la semaine dernière les habitants de la cité Félix Pyat ( en particulier de jeunes chômeurs) à la société Nexity qui exploite le chantier dit des “Docks Libres”. Un chantier au budget important en face de cette cité populaire, dont le taux de chômage est en soi le marqueur concret du rejet et de la stigmatisation des quartiers populaires. Nexity n’employait aucun demandeur d’emploi habitant ce quartier. Après une mobilisation et un blocage du chantier pendant plusieurs jours, la société a consenti à l’embauche de 10 jeunes du quartiers.
N’est ce pas là la preuve de la maturité politique de ces quartiers ? L’écueil principal étant la mise en opposition directe des jeunes de nos quartiers avec les étrangers intra communautaire venu travailler pour des salaires de misère ! Ce piège a été évité parce que les jeunes ont été sensibilisés aux conséquences de la “globalisation” et ont bien compris que ces travailleurs étaient leurs frères de galère et pas leurs ennemis. Cette mobilisation n’a été soutenue concrètement (logistique et militants) que par le Collectif des Quartiers populaires de Marseille (CQPM) même si des personnalités politiques locales ont témoigné de leur sympathie ou fait acte de présence. L’animation de cette mobilisation a été assurée par des acteurs associatifs du quartier qui avec les jeunes ont su marquer leur détermination et négocier avec l’employeur et les services de la préfecture. Cette mobilisation s’étant, malgré les provocations de la police, déroulée dans le calme, la discipline et la dignité. Cet exemple prouve, presque à lui seul, qu’un mouvement politique (au sens noble du terme) est en pleine incubation dans ces quartiers. Par la valorisation de ces luttes le contact peut être renoué avec la Gauche de progrès, si celle ci finit par comprendre qu’il y’a probablement moyen de re-configurer la communauté de destin et d’intérêts de la classe populaire à partir du moment où celle ci se forgera un “roman” politique, culturel et historique s’appuyant entre autres sur les héritages respectifs de la classe ouvrière et de l’immigration post coloniale !

Autrement dit, les militants des quartiers populaires pourront articuler leurs engagements politiques de façon naturelle, si la Gauche de progrès accepte de s’en réferer au Che mais aussi à Malcolm X, à Louise Michel et à Kwame N’Krumah, à Jean Jaurés et à Mehdi Ben Barka, à Gracchus Baboeuf et Stokely Carmichael, à Robespierre et à Lumumba, à Karl Marx et à AbdelMalek Sayad, à José Bové et à Mouloud Aounit, à Xavier Mathieu et Akka Ghazi, aux Working Class Heros et aux Pop Class Heros (qui en définitive sont les mêmes). De plus la radicalité de leurs engagements devra être comprise pour ce qu’elle est une réponse à l’oppression protéiforme (politique, économique et sociale). Le jugement qu’elle portera sur elles/eux devra être mis en perspective de l’admiration que la Gauche voue déjà à certaines personnalités issues de cette histoire partagée des luttes de l’immigration, des luttes pour l’indépendance africaine ou asiatique et de la lutte pour les droits des noirs aux USA et en Afrique du Sud ! A ce moment là et à ce moment là seulement nous pourrons entonner ensemble et le coeur léger cette chanson de HK et les Saltimbanks (qui est déjà un hymne des manifs” : “♫Toute mon vie j’ai travaillé...♪”.

 

 

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