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Pelé vs Guarrincha Ou la différence entre le rêve et la réalité

8 juillet 2014

1958. La mythique séléçao brésilienne rentre de Suède avec le trophée des trophée, la coupe du monde, qui lui avait échappé en finale contre le l’Uruguay quatre ans auparavant. Quand les héros de la nation remettent au président Kubitschek la statuette recouverte d’or, le rêve brésilien atteint des sommets. Il y a dans cette équipe tout ce que le pays compte comme origines : Italienne, Portugaise, Espagnole, Slave, Indienne et Africaine. A travers elle, c’est la nation toute entière, unie, soudée et sans distinction sociale ou raciale, qui a décroché la coupe. Deux jeunes prodiges, alors inconnus, se distinguent du groupe. Ils ont laissé dans les yeux et les mémoires des spectateurs du monde entier, une pluie de paillettes et de purs moments de grâce. Le Noir et souriant Edison Silva, qui deviendra « Le roi Pelé », et le Métisse Indien, réservé, presque timide, Manoel Dos Santos, dit « Guarrincha ». Deux destins radicalement contraires mais ô combien révélateurs d’une réalité, douloureuse et fantasmée, celle du Brésil.

Pelé versus Guarrincha, ou la différence entre le rêve et la réalité.


 

Jusqu’alors, la société officielle brésilienne refusait obstinément d’admettre sur son sol, une culture et des origines autres qu’Européenne. Reléguant les Noirs dans la misère, après avoir aboli l’esclavage, elle tenait soigneusement à l’écart toute une partie de sa population à la quelle s’ajoutait les indiens et les métisses. Mais au milieu du XXème siècle, le Brésil entame sa volontaire marche en avant. Il est grand temps, pour ses dirigeants, de se hisser au rang des grandes nations. Le pays doit s’écrire une nouvelle histoire qui effacerait celle de la période coloniale. Il est nécessaire pour cela de fédérer tous les enfants de la nation, de créer une identité brésilienne. La tache est rude mais la volonté politique puissante. Des chantiers pharaoniques sont mis en œuvre. La nouvelle capitale, Brasilia, sort de terre au milieu de la jungle en 1960, le territoire se couvre d’autoroute et de voies ferrées. La forêt recule, le progrès avance. Mais tout en niant une réalité sociale figée dans l’injustice, la société brésilienne se cherche des symboles fort pour illustrer le nouveau destin qu’elle s’invente.

Des deux prodiges apparus lors de la coupe du monde de 1958, elle en choisira un, à qui elle forgera un destin hors du commun, et rejettera l’autre, étranger aux désirs hypocrites d’une nation en plein essor.

Pelé, le jeune Noir venu des quartiers pauvres de Rio, est un virtuose du ballon rond, le nouvel opium du peuple. Souriant et généreux, ce joueur génial est en plus doté de grandes qualités humaines. Dans les stades, sa notion exemplaire du collectif permet à ses coéquipiers d’évoluer et de briller sans fard à ses cotés. Ses passes d’une absolue précision et ses tirs de légendes impressionnent le monde entier. Il en veut, et n’a qu’un désir, réussir. Pour cela il se plie avec grâce au rôle qu’on lui propose. Jamais en désaccord avec les autorités, même durant la dictature militaire, il est toujours prêt, hors des stades, à se prêter au jeux des flashs et des cameras. Au cinéma et à la télévision il tient invariablement le même rôle, celui de trait d’union entre Blancs et Noirs. Il sera tout ce que l’on attend de lui. Marié à une blanche, riche héritière, il est la preuve vivante que la nation est bien conforme à l’image qu’elle se forge, un pays qui respecte et donne sa chance à chacun de ses enfants. Le parfait ambassadeur de ce nouveau Brésil. La propagande tourne à plein régime et ne la lâchera jamais. Consécration suprême il sera même reçu par le Pape en 1966. Pelé devient rapidement un phantasme qui

fait rêver la planète. Jamais un Afro-Brésilien n’est allé aussi loin. Pas un, au plus profond de la nuit, n’aurait pu s’imaginer pareil destin. .

Mais de l’autre côté du rêve, il y a l’insaisissable, le dieu du dribble : Guarrincha. Ce surnom affectueux fait référence aux petits oiseaux qu’il chassait, enfant, pour les vendre sur les marchés. Né dans la pauvreté, il en porte, comme des millions de Brésiliens, les stigmates. Deux étranges jambes torses. Un genoux arqué vers l’intérieur, l’autre vers l’extérieur. Mais loin d’être un handicap, ses jambes atypiques seront sa signature dans les stades où il mystifie ses adversaires et crucifie les gardiens de but.

A la différence de Pelé, ce virtuose n’a jamais prit goût à la célébrité et a toujours préféré sa vie d’ancien enfant des favelas, aux ors factices de la renommée. Fils du peuple il le restera toute sa carrière. Avec ses loisirs simples, les femmes, l’alcool et les parties de billard avec ses amis d’enfance, il est le reflet de tous ces anonymes qui font trembler les stades le dimanche. Il est comme eux. Ce qui lui vaut l’incroyable appellation d’ « allegria do povo », l’allégresse du peuple.

Guarrincha, trop réel, ne rentre pas dans le cadre de la propagande. En pleine dictature militaire érigeant la morale en vertu, il divorce d’avec sa femme légitime et délaisse officiellement ses cinq enfants, pour vivre avec l’amour de sa vie, la divine et délicieuse chanteuse de jazz Noire, Elsa Soarez. Scandale. La presse le harcelle et fait tout pour détruire son image. Le Brésil officiel ne tolère pas que l’on prenne pour idole un homme si loin du rêve qu’il se fabrique. Rejeté par les instances officielles, mais surexploité par ses différents clubs, le joueur laisse la boisson prendre le dessus. Bientôt ses genoux fatigués, usés, le lâchent. Il ne lui restera que sa femme, Elsa, qui jusqu’au bout se battra à ses cotés. Lors du jubilé qu’elle parviendra, de haute lutte, à organiser en son honneur, pour le sortir de l’oubli, l’ancien dieu du stade n’est plus que l’ombre de lui même. Mais si la presse l’avait depuis longtemps enterré, le peuple, lui, est toujours là, acclamant l’un des sien, son héros déchu.

Si Pelé incarne la parfaite carte postale du Brésil moderne, le rêve dans toute sa splendeur, c’est aussi celui derrière lequel proliférèrent les plus gros mensonges. L’arbre qui cache l’épaisse foret d’injustices mais dont on recherche désespérément l’ombre.

Alors que, Guarrincha est comme l’espoir, compagnon de millions d’anonymes, fragile, à la différence du rêve, il ne se perd pas, il se brise.

A eux deux, ses immenses joueurs devenus légende, reflètent l’âme d’un seul et même Brésil, où se mélangent des rêves éperdus de réussite, de fraternité universelle, et de réalité cruelle.

On peut souhaiter qu’un jour les deux se mélangent et que le petit peuple, condamné à la misère et à rêver 90 minutes par semaine dans les gigantesques temples des temps modernes, soit entendu, et que reconnu, il accède enfin, lui aussi, à lumière.

 

par Gaël Assouma - Dans > Tribunes > Loges



 

     

     

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