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Paysage médiatique durant le Printemps arabe

9 janvier 2012

Voici plus d’une année qu’une onde de choc a envahi les esprits et soulevé les espoirs des populations du Maghreb et du Moyen-Orient, aspirant à l’universelle démocratie. En parallèle, les médias ont vu ce soulèvement percé, l’ont couvert et même renommé « Printemps arabe ». Mais entre des pays tributaires de la censure médiatique imposée par des régimes, des rédactions peu réactives à l’amorce de ces contestations, et très vite submergées par un flot d’informations, la question du traitement des révoltes arabes se pose. Durant la semaine de diffusion du prix international du documentaire et du reportage Méditerranéen (PriMed), une conférence a été organisée en présence de témoins, d’experts et d’acteurs de l’audiovisuel méditerranéen, pour en débattre.


 

« Cette conférence-débat, c’est témoigner de l’actualité en faisant un retour en arrière sur les évènements qui ont bouleversé la Méditerranée et ainsi voir comment le paysage audiovisuel méditerranéen a réagi à cette actualité » a présenté Jean Réveillon, président du CMCA, en ouverture de cette matinée, sous les couleurs des révolutions arabes. Retour en arrière.

Bien avant le 17 décembre 2010, jour où Mohamed Bouazizi - jeune vendeur ambulant qui s’est immolé par le feu devant le siège du gouvernement de Sidi Bouzid - a déclenché l’étincelle qui a mis le feu au foyer de la « révolution du jasmin », les Tunisiens étaient déjà mis à mal par une démocratie de façade et un gouvernement friand du clientélisme et des passe-droits. Des procédés pourtant bien connus au vu et au su de tous ! Un document américain, rapporté par Amnesty International, avait même fait état de la « corruption généralisée, des rackets de la police et des très nombreux détournements d’argent du clan Ben Ali ». Et pourtant, à la lumière de cette étincelle qui a déclenché cet embrasement, peu de médias ont répondu présents dès le début du conflit. Le traitement de ces révoltes, de la rive nord à la rive sud, a donné lieu à des couvertures bien distinctes. En témoignent notamment les intervenants de ces tables rondes, pour la plupart journalistes et rédacteurs en chef.

Un début de soulèvement largement ignoré

Alors qu’un black-out médiatique a été imposé par les autorités tunisiennes, très peu d’informations du début de ces évènements ont circulé. France 2 et France 3, qui appartiennent au même groupe France Télévisions, n’ont pas traité le sujet au même rythme. Si France 3 a envoyé des équipes couvrir les manifestations « quasiment de suite » a informé Magali Forestier, Gilles Jacquier de France 2 a admis ne pas avoir été assez réactif à la situation « il y a eu un retard des médias », retranscrit chez les voisins européens « concrètement, les équipes d’Europe sont arrivées très en retard. D’ailleurs, il existe peu d’images professionnelles du début des révolutions ». L’obscurité médiatique et le mutisme politique dont s’est accommodé, pendant des décennies, le président tunisien déchu Ben Ali, ont donc été palpables dès la bataille. Peu de médias se sont penchés, dès le mois de décembre, sur une révolte au son de la démocratie. Un son qui n’était pas assez audible pour être traité, pas assez convaincant pour être écouté ou pas assez croustillant pour être annoncé ? La réponse de l’ex-ministre des Affaires étrangères en avait été révélatrice, lorsqu’au désespoir d’une population asservie par un despotisme et une main mise économique du pays, « nos forces de sécurité » furent la solution de coopération !

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De g. à d. : Soumaya Derhouri, Kayan Karaca, Alberto Romanioli (RAI-Italie), Magali Forestier et Gilles Jacquier

Le détachement ne s’est pas cantonné à l’hexagone puisqu’au-delà de l’Europe, la couverture médiatique ne s’est pas emballée trop rapidement. Kayan Karaca, journaliste au sein de la chaîne NBC en Turquie a reconnu « que les médias turcs avaient négligé depuis longtemps le monde arabe avec peu de spécialistes sur le Maghreb ». C’est ainsi que « pour la Tunisie, on a été influencé par les commentaires de la BBC, CNN et Al-Jazeera. D’ailleurs, on ne faisait que montrer et répéter ce que fournissaient ces chaînes, on était dépendant des images transmises par ces médias ! ». Une dépendance qui s’est faite ressentir jusqu’au Maghreb. En témoigne Soumaya Derhouri de la chaîne 2M au Maroc, pour qui il y avait une certaine « méfiance » à traiter ces sujets à chaud. « Les chaînes marocaines ne savaient pas comment cela allait évoluer, ce sont alors des chaînes généralistes qui ont traité la situation. Puis, lorsque les choses ont évolué, on a commencé à couvrir les évènements en travaillant avec les images d’agences de presse tout en gardant un regard neutre et prudent sur les sujets traités ». Si les chaînes du Maghreb n’ont pas pu assurer la couverture escomptée par la population, quel canal a été disposé à cela ? « Lorsque les émeutes ont commencé en Tunisie, les marocains l’ont découvert sur les chaînes du satellite et principalement Al-Jazeera. On ne peut pas lutter contre les mastodontes comme Al-Jazeera ! » a convenu Soumaya Derhouri. Cette chaîne de télévision qatarie a été un acteur majeur de la diffusion quotidienne des évènements, elle, qui a tenu et assumé un parti pris pour les manifestants et ouvrant les voix de l’opposition. « Avant la manifestation, on avait l’interdiction de filmer en Tunisie » a rappelé Lotfi Hajji, journaliste au sein de la chaîne du Qatar. Une revanche quant à son éviction ? La chaîne a notamment vu son audience bondir à l’échelle mondiale. « C’était la seule chaîne à lever le voile de la liberté d’expression par rapport aux chaînes nationales » en a déduit Lotfi Hajji.

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De g. à d. : Mohammed Kaci (TV5), Joakim Afoutni (Agence Afrik Tv), Ali Oudjana, Lotfi Hajji et Kmar Bendana (Université de la Manouba)

A peine les médias investis dans le traitement de « l’actu chaude » que ce soulèvement populaire a eu un effet domino et s’est propagé dans les pays du monde arabe - Maroc, Égypte, Yémen, Bahreïn, Syrie, Libye -, à des degrés dissemblables. La machine s’est alors lancée et les médias se sont mis au pas, lorsqu’ils le pouvaient. Trop peu d’images professionnelles avaient été capturées en Tunisie pour que l’expérience soit renouvelée ! Sur l’écran, ce sont les grandes chaînes internationales, France 24, TV5 Monde, CNN international et Al-Jazeera qui ont eu une place privilégiée auprès des populations et qui se sont substituées aux chaînes locales. Évidemment, le choix entre une télévision d’Etat, d’où passe toute la propagande, et une télévision de service public a dû être spontané ! « La population ne fait pas confiance aux médias locaux. Elle considère qu’il y a toujours un lien avec le pouvoir » a indiqué Ali Oudjana de France 24. Pour l’Egypte, Al-Jazeera et CNN ont offert une couverture des évènements en temps réel. Il reste un léger détail qui a dû avoir une certaine incidence sur l’audimat puisque ces chaînes proposent une diffusion en arabe.

La toile dans tous ses états

L’émergence de ces premières manifestations s’est notamment caractérisée par l’accessibilité et l’essor du web 2.0, qui a ainsi rassemblé les troupes, informé le monde et, de la même manière, comblé le manque d’informations professionnelles. A défaut de présence, ce sont des petits messages et des vidéos amateurs, laissés sur la toile, qui ont été repris par les médias. « Selon une étude, 60 à 70 % des informations viennent de la presse » a exposé Sylvie Depierre, qui a animé le débat. La véracité imposée par la déontologie professionnelle pourrait faire débat. La BBC a d’ailleurs ouvert une enquête visant à évaluer l’impartialité et le professionnalisme de ses journalistes durant les évènements. Face au chemin biaisé engagé par beaucoup de médias, les populations ont fait de ces réseaux leurs armes de combats, dénonçant les exactions de leurs dictateurs. « Au Maroc, il y a eu une véritable explosion des blogs surtout lorsque Al-Jazeera a commencé à être trop présent au goût de certains a affirmé Soumaya Derhouri, et puis les bloggeurs détenaient beaucoup d’informations ». Un torrent d’actualité repris au quotidien et des images inédites comme la capture de Kadhafi. Ces bloggeurs sont ainsi devenus complémentaires aux rédactions mais fallait-il encore que les réseaux ne soient pas coupés ! Chaque régime a développé une stratégie de censure, de la toile aux chaînes satellites et des journaux aux professionnels de l’information : « la télévision égyptienne était en dessous de tout. Elle a perdu toute crédibilité en essayant de discréditer la révolution pendant les 18 jours a déploré Nabil Choubachy, rédacteur en chef du service français de la chaîne Nile TV. Désormais, il faut restaurer l’image et qu’elle retrouve son crédit auprès des téléspectateurs ».

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De g. à d. : Samar Al Gamal, Nabil el Choubachy, Mélika Jebberi, Yves Bruneau (CFI), Xavier Gouyou-Beauchamps et Mokhtar Rassaa

Le vent a t-il tourné dans les médias ?

Présent dans les rues, le vent des révoltes populaires s’est propagé dans les rédactions. Après des décennies de régime totalitaire, la machine devait prendre un tout autre chemin. Il s’agissait de réorganiser une profession dont le mot liberté avait été banni, d’établir un cadre législatif pour plus de transparence et de redorer une image trop longtemps ternie. Chaque pays a avancé à son rythme, dépendant de la conjoncture politique et économique. Parmi les invités interrogés (Télévision Tunisienne, la chaîne Nile Tv, le quotidien égyptien Al-Shorouk et Al-Ahram Hebdo), les avis ont été divergents. A l’image de la Télévision Tunisienne, un nouveau souffle a été donné aux médias : « avant, on ne parlait que de Ben Ali, après la révolution, on a découvert une Tunisie pleine de misère dont on a jamais pu parler puisque c’était interdit ! » a comparé Mélika Jebberi, journaliste récemment promue. Désormais, documentaires animaliers, feuilletons arabes et discours de propagande ont fait place à plus de débats politiques et d’actualité sociale. Les programmes s’enrichissent et les thèmes s’élargissent. Par étape, l’organisation se met en place comme l’a laissé entendre Mélika Jebberi : « on a élu un comité de rédaction et on a désigné une rédactrice en chef indépendante ». Des soutiens financiers, matériels et humains (formation) ont été déployés, notamment par France Télévisons, France 24, RFI, TV5 Monde et CFI, afin d’accompagner les chaînes dans cette mutation audiovisuelle : « l’esprit de cette action, c’est d’aider la Tunisie à faire avancer cette démocratisation, à se rapprocher de l’idéal de la télévision publique » a défini Xavier Gouyou-Beauchamps, ancien président de France Télévisions et grand spécialiste de l’audiovisuel. Le nouveau président-directeur général de la Télévision Tunisienne, Mokhtar Rassaa, a confirmé cette nouvelle ambition et va tendre à « développer l’information régionale et faire de la 2e chaîne tunisienne une chaîne des régions. » D’autant que « l’étincelle de cette révolution est partie du centre de la Tunisie » a t-il souligné. Si le discours des médias tunisiens a vibré à l’unisson, celui des égyptiens a présenté des désaccords.

Nabil El Choubachy, de la chaîne Nile TV a admis que, lorsque la chaîne audiovisuelle a été créée en 1993, « c’était une chaîne de propagande mais aujourd’hui, le message a changé avec l’espace de liberté que l’on a maintenant [...] On a pu présenter ce qui se passe réellement en Égypte sans censure ». Une liberté qui n’a pas semblé être de mise pour tous, notamment dans la presse écrite, qualifiée d’un état de « catastrophe » par Samar Al Gamal, grand reporter pour le quotidien égyptien Al-Shorouk, et directrice adjointe de la rédaction de Al-Ahram Hebdo. Si elle a consenti à quelques changements « au sein des télévisions publiques et des médias pro-gouvernementaux […], la couverture reste celle d’un anti-mouvement populaire. Dans la presse gouvernementale, qui a été nationalisée depuis peu, les rédacteurs en chef sont nommés par le gouvernement. Le nouveau président directeur général qui vient d’être nommé à la tête du plus grand groupe de presse est un ancien du parti au pouvoir, un proche de l’un des fils de Moubarak ! ».

Après des décennies d’asservissement médiatique, les médias des pays arabes tentent de se reconstruire une image en pleine période d’apprentissage démocratique. Même si le marasme médiatique n’a pas été totalement abrogé, une nouvelle culture journalistique arabe a émergé. Charge maintenant aux assemblées constituantes de répondre aux besoins législatifs des médias.

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Les réalisateurs primés © Anaïs Ginoux
Et le prix PriMed ?

A l’issue de cette journée de débats s’est déroulée la cérémonie de remise des prix PriMed 2011. Sur une sélection de 31 productions audiovisuelles retenues, 12 ont été récompensées. Parmi les prix décernés, le Grand prix France Télévisions du documentaire, catégorie « Enjeux Méditerranéens » a été remis à Suha Arraf pour « Women of Hamas ». Ce documentaire de 56 minutes reprend la vie de quatre femmes palestiniennes membres du Hamas. La productrice, réalisatrice et scénariste se « définit comme une Palestinienne greffée. Tout le monde pensait que si je faisais un film sur le Hamas, ce serait sur le terrorisme mais tout n’est pas blanc ou noir » a t-elle exposé.

 



 

 

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