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"On revendique le respect et la dignité"

2 octobre 2013

Le mois dernier, lors du meurtre d’un étudiant dans le centre-ville de Marseille, les médias et les politiques se sont rués sur le premier suspect identifié, un homme souffrant de troubles mentaux et vivant dans un foyer du quartier. Depuis, les enquêteurs suivent une toute autre piste mais le stigmate subsiste. Comme en 1973, c’est toute une communauté qui est visée.


 

Ce midi-là, ils sont une dizaine, adhérents et animateurs, attablés dans une cour ombragée du centre-ville de Marseille. Alors que certains ont les traits tirés et le regard absent, d’autres esquissent un sourire et n’hésitent pas à tendre leur joue. Ces hommes font tous partie de l’association les Nomades célestes, un lieu d’accueil de jour pour des personnes souffrant de troubles psychologiques et ayant toutes connu la rue. Le soir venu, les adhérents rejoignent des lieux d’hébergement. Un appartement ou un foyer pour les uns, la rue pour les autres.

A peine leur déjeuner terminé, les hommes relisent le communiqué qu’ils vont distribuer aux gens du quartier. "Nous sommes là pour lutter contre les préjugés à notre encontre. Nous revendiquons le respect et la dignité", ont-ils écrit, à plusieurs mains. Aujourd’hui, les Nomades célestes réclament la libération d’Ali, soupçonné d’avoir tué un jeune homme, aux abords de la gare Saint-Charles, le 9 août dernier. Depuis innocenté par la police, il a été, selon l’association, placé d’office, par la préfecture, dans un hôpital psychiatrique. "C’est une injustice !", dénonce Laïd, le porte-parole. Ce quadragénaire à la voix douce et à l’allure chétive croisait parfois Ali à l’association. "Cette histoire m’a choqué. Pendant une dizaine de jours, je suis resté enfermé chez moi", lance-t-il.

"Assassins"

Quelques heures après la mort du jeune homme, une tempête s’abat sur l’association et ses adhérents. Le traitement médiatique et politique du meurtre de l’étudiant ruine en quelques jours le travail mené depuis des années par cette association pour lutter contre les préjugés et créer du lien social avec la population du quartier.

Après l’agression mortelle de Jérémie, la police trouve rapidement un suspect : Ali, un SDF qui souffre de troubles mentaux. Pourtant, les services d’enquêtes ne détiennent pas grand chose. Une image de vidéo-surveillance sur laquelle on voit l’homme s’enfuir. Ali est rapidement arrêté puis envoyé dans un hôpital psychiatrique. Le lendemain, La Provence titre "Jérémie, victime d’un coup de folie". S’ensuit, une enquête intitulée "4000 malades mentaux dans la rue". Comme on pouvait s’y attendre, les élus s’emparent de l’affaire. Selon l’association, Patrick Menucci désigne explicitement les Nomades célestes. Et, comme à son accoutumé, le Front national récupère l’affaire et appelle à une manifestation devant la préfecture. "Aujourd’hui, on tue à Marseille à 200 mètres du commissariat central : c’est le résultat d’une longue politique de déni de réalité", martèle Stéphane Ravier, candidat FN aux élections municipales.

Résultat, les murs de l’association sont tagués. "Sales melons", "Ali, on va t’égorger" ou encore "Assassins", peut-on y lire. "Ils ont aussi jeté des pierres sur les fenêtres. Alors que l’on avait une très bonne relation avec le quartier, les gens ne nous disent plus bonjour, ni au revoir. Nous sommes devenus transparents", regrette Mathia, un des animateurs. Avec ce rassemblement, les membres veulent donc alerter l’opinion publique des répercussions que ce fait divers a eu sur eux et la stigmatisation des personnes souffrant de troubles mentaux.

“Assez des tueurs algériens”

Même si le contexte politique et les conséquences ne sont pas les mêmes, cette histoire n’est pas sans rappelée celle de Salah Bougrine. Le 25 août 1973, ce déséquilibré algérien assassine, à Marseille, Emile Guerlache, un chauffeur de bus. Les médias s’emparent immédiatement de l’affaire et l’opinion publique oublie l’état mental du tueur pour ne retenir que son origine. L’acte isolé d’un homme malade entache alors toute la communauté maghrébine. Les médias locaux mettent de l’huile sur le feu. Dans un édito teinté de haine et de violence et intitulé "Assez, assez, assez !", Gabriel Domenech, rédacteur en chef du Méridional, un quotidien local d’extrême droite, lance un appel au meurtre. En voici, un extrait :

"Bien sûr, on nous dira que l’assassin est fou, car il faut bien une explication, n’est-ce pas, pour satisfaire ceux qui refusent d’admettre que le racisme est arabe avant d’être européen. Et qu’il n’y a, finalement, de racine européen que parce que l’on tolère, depuis trop longtemps, tous les abus du monde arabe… pour de basses raisons pétrolières […] Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée […] parce que l’indépendant ne leur a rapporté que la misère, contrairement à ce qu’on leur avait laissé espérer."

La politique des non-lieux

A l’époque, le contexte marseillais rassemble tous les ingrédients d’un cocktail explosif. “Nous sommes dix ans après la guerre d’Algérie. Dans la région, il y a beaucoup de travailleurs immigrés, de rapatriés, d’anciens de l’OAS et de harkis. C’est le début de la récession, la fin des Trente glorieuses. Et le fait qu’en 1971 l’Etat algérien nationalise le pétrole aurait pu déclencher en France une campagne raciste qui vise à rendre coupable l’arabe de la crise économique”, détaille Rachida Brahim, doctorante à l’EHESS et auteure d’une thèse en cours sur les homicides et les agressions de Maghrébins en France entre 1960 et 1980.

Dans ces années-là, les agressions, souvent mortelles, de travailleurs maghrébins n’occupent que deux ou trois lignes dans la rubrique faits-divers des journaux locaux. La presse ne parle pas d’Algérien, de Marocain ou de Tunisien mais de Nord-Africain. Au lendemain de la mort d’Emile Guerlache, les ratonnades et les agressions se multiplient. Selon Rachida Brahim, “l’appel du Méridional à une expédition punitive peut être un élément déclencheur mais les violences à l’encontre des Maghrébins commencent bien avant” 1973. A partir de 1968, le mouvement immigré s’organise, “avant il y avait peut-être des agressions mais elles n’étaient pas répertoriées par les militants”. Avec la mort du chauffeur de bus, les politiques se saisissent de l’affaire. Et, Gaston Deferre, maire de Marseille, légitime, à sa manière, cette flambée de violence raciste. “Il se lance dans des explications hasardeuses. Selon lui, lorsque la population immigrée dépasse les 12% de la population, il y a des risques de conflits raciaux”, indique Rachida Brahim. A Marseille, la ligne rouge aurait donc été dépassée.

Du côté du gouvernement algérien, le fait divers se transforme en affaire d’Etat. Le président Houari Boumedienne qui considère comme intolérable le fait que ses ressortissants ne soient pas protégés suspend l’immigration vers la France. “Le pays organise le sommet des non-alignés, il a donc envie de marquer sa position anti-coloniale”, renseigne la chercheuse. Après l’agression du chauffeur, on dénombre dans les semaines qui suivent, une dizaine de morts. La police fait alors preuve d’une curieuse passivité dans ses enquêtes et la justice conclut ses dossiers par des non-lieux...

 

 

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