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Nuit de fête #6

30 juin 2014 - Dernier ajout 1er juillet 2014

En matinée, sur une terrasse au soleil, le plaisir simple d’un café au lait.
Le quartier est calme. Hier était à la célébration de Yansan et Sainte Barbara. Dans certaines rues, les pavés en exhalent encore des parfums de sueur, de bière et de pisse. Mais rien d’autre, au sol, ne témoigne de la liesse qui a déferlé jusque tard dans la nuit.


 

Cette journée de fête, apres les célébrations religieuses mêlant christianisme dévot et candomblé durant les premières heures du jour, s’est déroulée suivant un programme précis : danser, chanter, rire, discuter sans fin avec les amis et surtout boire. Boire avec une application de premier de la classe. Des dizaines et des dizaines de caisses en polystyrène remplies de bière et de glace, juchées sur deux tréteaux, à même le sol, ou sur des marches d’escalier, proposent des boissons pour deux sous, tous les dix mètres. Caïpirinha, caxaxa et caïpirovska mais surtout de la bière. De la Skoll, grand format exclusivement, 66cl. Plus on se rapproche de la grand-place plus ces petits étales sont nombreux et mieux organisés, bientôt ils se touchent et forme une longue chaîne qui encadre la vaste esplanade Gorge Amado où est dressée une grande estrade accueillant sans discontinuer danses et concerts.

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Deux amis un jour de fete

Toute la journée, des fanfares ont sillonné la vieille ville, entraînant avec eux des cortèges de danseurs. On a chanté et ri à toutes les terrasses. La grande majorité des participants et promeneurs sont à la couleur de la déesse Yansan, en rouge. Un T.shirt, un bandeau parfois suffit mais pour beaucoup, le rouge se porte de la tête aux pieds. Des petits barbecues, ou grillent saucisses et brochettes ont fleuris sur les terrasses et aux entrées de maisons. Une ambiance sincèrement festive se nourrit des rythmes entraînant qui résonnent à chaque coin de rue. Je bois, m’enivre doucement de cet air de fête. Là, je danse, ici je ris. J’ai fait des achats un peu plus tôt, notamment un beau T.shirt rouge.

La nuit est tombée, après une petite sieste à l’auberge, je ressors dans les rue, plus pleines encore que dans l’après midi. Des cannetes par centaines jonchent le sol. Des hommes et des femmes sans age, des enfants, des ombres en guenilles, les ramassent consciencieusement. Elles sont rachetées au poids par les usines de recyclage. Le flot des passants grossis à mesure que je me rapproche de la grand-place. On joue des coudes, ça crie, ça rie à pleine dent. Du rythme partout, toujours. Les jambes dansent toutes seules. Les femmes sentent le lait corporel, noix de coco, vanille ou monoï. Elles sont grosses, jeunes, abîmées par la vie ou magnifiques à la fleur de leur 20 ans. Peu importe, elles sont toutes là, légèrement vêtue ou débordant grassement de leur jean hyper moulant. Les hommes sont torse nu, pectoraux offerts à la nuit, les muscles ou la graisse roulant sous la peau. Les loulous ont le visage marqué par la rue, la violence prête à bondir, derrière la pupille.

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Batucada Olodum

Il y a de la bière partout, jusqu’au fond des yeux de cette foule qui s’est faite marée humaine autour de la grande scène. Sa rumeur couvrirait presque la sono surpuissante qui beugle dans la nuit. L’atmosphère est brûlante. Sur les planches, une femme splendide, quasiment nue, deux bouts de tissus rouge masquant tout juste les secrets délices de sa féminité, chante à pleine gorge et déroule une samba diabolique. Ses mouvements de bassin ne sont pas humains. C’est du désir brut. Les hommes en transpirent leurs hormones. Dans les regards épais, alourdis par l’alcool, la flamme de la concupiscence brûle. Il y a des seins partout. Les corps glissent, se cambrent, ondulent, les peaux luisent.

Je n’entre pas dans cette foule.
Je la pénètre.
La musique, toujours, des rythmes, encore.
Gardant un brin de lucidité, je me fraie un chemin, m’approchant d’une estrade où sont postés une demi-douzaine de policiers militaires en tenue de combat. On ne sait jamais.
Les transpirations se mêlent. Sur ma droite, une grosse femme me tend sa croupe qu’elle fait vibrer sans pudeur sur ma hanche, tandis que face à moi une grande folle filiforme et torse nu me lance des œillades éperdues. Mes tongs glissent sur un gros glaçon qui fond dans une mare de bière. « Il faudra que je me lave bien les pieds avant de me coucher » me surprends-je à penser ! Un vagabond me bouscule pour ramasser une cannette à mes pieds, il en porte deux gros sac en toile de jute sur le dos. La grosse mama s’écarte sans mot dire. Il laisse derrière lui une rance odeur de crasse, mais il ne gêne pas, personne ne le regarde avec dégoût, il travaille, il gagne sa vie.
Je ne sais plus trop où je suis. J’ai du mal à danser, la foule me dévore doucement. Je ne reconnais plus ma sueur tant elle s’est mélangée.
Ça s’embrasse maintenant à bouche que veux-tu. Des corps s’emboîtent, cinq, six, hommes et femmes mélangés qui miment une pénétration lascive au rythme de la samba. Je n’en crois pas mes yeux. De tels attroupements se forment partout, une impudeur fantastique qui me fait dire que la partouze générale est imminente. Ce n’est plus un concert c’est une vaste orgie. Ça y va tant et plus, toujours plus. Le sens général m’échappe, il y a d’alcool, trop de seins, trop de culs, trop d’hommes saouls. Ivre, les sens saturés, je quitte la place avant le maelström final.
Je n’en reviens pas ! Une telle ambiance aurait depuis longtemps viré à l’émeute en France. Tout y est rassemblé pour créer une formidable explosion : alcool, musique, nuit, foule, désir brûlant, frustration…Pas ici. Pourquoi ?
En partant je croise un mendiant, parfaitement, ivre qui titube, plus qu’il ne danse, un rythme de samba. Autour de lui des jeunes filles, sveltes et obèses se déhanchent sans retenue et sans complexe. En voilà peut être deux raisons. Tout le monde a sa place, la fête ne connaît pas d’exclusion et l’expression du corps est libre. Le complexe n’a pas cour.

Un peu plus haut, une petite rue dans l’ombre, une femme, légèrement penchée en avant, grimace de plaisir. Je ne le remarque pas tout de suite, mais je ne vois pas la main de son compagnon place derrière elle. Je ne distingue que son poignet, le reste disparaît dans le short…

Je marche sans me retourner. Je laisse la scène de ce concert invraisemblable derrière moi, advienne que pourra !

Sur le chemin du retour, je remarque une porte donnant sur un long couloir d´où sort une floppée de rythme et de cuivre. Je m´y engouffre. Le couloir est sombre, mais voila qu´il débouche sur une petite place fermée où une fête bat son plein. Un orchestre déverse de la très bonne musique sur une petite foule jeune et colorée. Ici, je saisis mieux les codes. Les filles sont jolies et beaucoup sont seules. Je commande une caïpirinha, puis me mêle aux danseurs. La soirée continue…

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Batucada

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