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Musicien des rues, musicien du monde

28 mai 2009 - Dernier ajout 8 septembre 2011

Depuis son enfance, la musique rythme la vie de Jacques di Costanzo. En compagnie de son comparse saxophoniste Adrian Chaillou, ce jeune Parisien a décidé de vivre sa passion dans la rue, afin d’en faire profiter un maximum d’oreilles. De l’Europe qu’il a sillonné durant huit mois, à l’Amérique latine où il réside depuis près d’un an, le virtuose du vibraphone et féru de jazz va de rencontres en fusions, à mille notes du classique cheminement d’une formation musicale bien établie. A la clef, un succès à la mesure de son culot : après l’enregistrement cet été à Mexico City d’un album avec le groupe La Femi, ils partiront ensemble en tournée, à travers le nord du continent américain. De retour pour quelques jours en France – indemne de toute « grippe A » – la Grande bleue a bordé notre échange. Itinéraire d’un musicien doué. Et ♫ viva la musica libre !


 

Il est heureux de se poser un peu dans « une grande ville de France baignée de soleil et où les gens sont plutôt sympas et accueillants ». Après plus d’un an d’absence, Jacques di Costanzo est content de retrouver – temporairement – le plancher des vaches noires et blanches. Mais son périple français s’annonce aussi mouvementé que celui qu’il poursuit, instrument au vent, depuis plusieurs mois, d’abord à travers l’Europe, puis désormais en Amérique latine. Au Mexique plus précisément…. Ne pensez pas « grippe porcine », il en est exempt. Pourtant, il a bon gré mal gré été maintenu « en quarantaine » durant une bonne semaine en débarquant sur le territoire, après avoir fait du stop pour rallier la capitale belge Bruxelles à Paris. De là il a pris le train pour Marseille, où sa mère vient de s’installer. Puis il rejoindra Bordeaux, Toulouse, l’Ariège, puis de nouveau Paris, Bruxelles, et enfin Tulum où il a ses quartiers, un site archéologique maya à quelques dizaines de kilomètres au sud de Cancun. Plus pour très longtemps.

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Jacques di Costanzo au vibraphone et Adrian Chaillou au saxophone, des troubadours des temps modernes, pour qui musique rime avec liberté.

Tout commence lorsqu’à sept ans, autant dire « la nuit des temps », Jacques croise un accordéoniste dans le métro. Inscrit au conservatoire, il débute le piano (après avoir suivi des cours à domicile faute de place) et son adjoint imposé le solfège, apprentissage obligatoire sur la voie du classique. Un parcours un peu chaotique – avec des redoublements en série – le pousse à se faire virer de la classe à douze ans. Il doit se réorienter, arpente toutes les salles du conservatoire, découvre la percu. C’est là qu’il remarque le vibraphone [1], sorte de xylophone métallique géant monté sur pieds. Le « vibra » pour les intimes.
L’envie d’en approfondir la pratique, celui que l’on surnomme « Keuj » (Jacques en verlan) depuis l’adolescence va la rencontrer grâce à sa prof de musique. L’été précédant son année de seconde, Jacques vit un terrible drame familial, et ressent le besoin de s’investir corps et âme dans la musique. Annick Chartreux, qui enseigne à Claude Monet, un lycée réputé du sud-est parisien, l’invite à participer à un stage en Bourgogne. Thomas Savy, un clarinette-basse talentueux lui donne « le goût de l’impro » jazz. Il côtoie deux copains musicos eux aussi, ce qui finit de le plonger tout à fait dans l’univers du son et de la mélodie. Il passera un baccalauréat option musique, coefficient 8. Un 18 sur 20 le sauvera d’ailleurs du naufrage annoncé par un 5 en géographie. Il aura tout le temps, en voyageant, de peaufiner ses connaissances en la matière.

Jazz, etc.

Sage, Jacques s’efforce de l’être dans la vision qu’il a de son avenir dans la musique. Son grain de folie attendra. La fac de musicologie de Saint-Denis lui ouvre les bras, il en sortira maître [2], avec une prédilection pour le jazz, toujours. Parallèlement, il étudie dans une école de jazz justement. L’IACP (pour Institut Art Culture Perception), monté notamment par Alan Silva, est tenu par deux frères natifs de notre région, les Belmondo. L’un d’eux, Lionel, un « jazzman complètement gravissime », apporte beaucoup au musicien déjà aguerri. Grosse déception cependant lorsque Jacques tente par deux fois le concours du Conservatoire national, pour y intégrer le département jazz. Trois présentations seulement avant l’âge de 27 ans sont autorisées. Une première fois admissible, il ne sera même pas retenu pour l’oral la seconde. En guise de vengeance, il entre sans problème au Centre de formation des enseignants de la musique et en ressort haut la main avec un diplôme d’Etat de jazz. Un pied de nez à tout ceux qui le croyaient incapable de réussir à écrire sa propre partition dans le monde par trop « élitiste et carriériste » de la musique.

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Itinéraire de musiciens des rues, de l’Europe aux Amériques. En rouge, le chemin déjà parcouru, en bleu ce qu’il reste à parcourir.

Il monte alors sa propre formation, le di Costanzo Sextet. Accompagné de deux sax, d’une trompette, d’une batterie et d’une contrebasse, lui fidèle à son « vibra », il écume les concerts, les festivals. Le Big Band joue ses compos au « Petit journal Montparnasse », participe au « Trophées du Sunset », remporte un tremplin jeunes talents à Vannes, fait la première partie de David Linx [3] et de la brésilienne installée à Paris Tania Maria. « Ça ne marchait pas trop mal, je venais de nous trouver un agent. On aurait pu décoller, et suivre une route toute tracée », se souvient Jacques. C’est ce moment qu’il choisit pour tout quitter.

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Un véhicule utilitaire aménagé par Jacques fait office d’hôtel nomade pour le duo.

Le facteur déclenchant, il le doit à sa copine de l’époque. Elle lui offre, après cotisation, un billet pour la Grosse Pomme, pour – s’imagine-t-elle – des vacances. Le virus de la bougeotte s’empare de Jacques, qui entraîne avec lui son pote de Nanterre Adrian Chaillou, saxophoniste de son état. Avant de partir pour New York à l’horizon septembre 2007, les deux compères imaginent un petit tour d’Europe de quelques semaines, histoire de se rôder et de faire un peu d’argent. Adrian propose de descendre dans le sud de la France, sur la Côte d’azur, dans des spots réputés pour drainer un maximum de touristes et pour leur opulence. Le but, jouer dans la rue, « comme on l’avait déjà expérimenté sur le pont Saint Louis à Paris, ou devant l’église de la rue Saint Jean à Lyon », raconte Jacques. Y amener « une formation musicale qui n’avait pas tellement lieu d’y être, en jouant une musique un peu inédite, avec des instruments méconnus, et n’allant pas forcément ensemble », comme le vibraphone et le saxophone soprano.

Sur la route…

Jacques prend le parti d’aménager sommairement un petit utilitaire : une planche de bois qui se rabat en guise de lit, deux trois rangements et un réchaud feront l’affaire. Le tout ne lui prend pas plus d’une journée, ne coûte « rien » pour ainsi dire. Adrian s’occupe de leur faire enregistrer un disque, complètement autoproduit, reprenant des standards du jazz, mais aussi quelques-unes de leurs compos. Après une courte, et pluvieuse, escale à Aix-en-Provence, ils prennent la direction de Saint Trop’. Là, « entre un resto de luxe et un yacht de luxe », ils s’établissent pour un buff semi improvisé. La police ne leur laisse pas le temps d’engranger le moindre sou, et les somme de quitter la ville. Nice et Antibes seront moins frileuses. Là-bas, « pas besoin d’autorisation ». Un parrain oublié pour ses opinions politiques offre d’habiter sa fastueuse villa-piscine-voitures-de-collec-véritables-Picasso-pendus-aux-murs. « On découvrait certains avantages de la vie sur les routes, certains inconvénients aussi » : dans la ville où a vécu Sydney Bechet, saxophoniste soprano également, on leur demande de jouer quasi exclusivement Petite Fleur. En contrepartie, les euros pleuvent. Cent chacun, chaque jour, pour trois petites heures de jeu. Mais ça ne pouvait pas durer. L’appel du large, la promesse d’une équipée sauvage.

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Une fontaine, une douche sur une plage, tous les moyens sont bons pour faire un brin de toilette, et une lessive.

L’Espagne, la Suisse, l’Allemagne, la Hollande, le Danemark. Barcelone, Séville, Grenade, Stuttgart, Amsterdam, Copenhague,… Les étapes et les rencontres s’enchaînent, au rythme de leurs envies, des anecdotes qu’ils expérimentent, des rendez-vous musicaux. Après avoir joué « pour de vrai » à l’occasion de plusieurs concerts en Suède, ils reprennent la route via Berlin. Prague et la République Tchèque ne les retiendront pas, un sabot apposé à l’une des roues de leur voiture-maison les en dissuadera. Il traversent l’Autriche sans s’arrêter, contournent finalement les Balkans, « pourtant intéressants musicalement mais faute de temps ». L’Italie les happe. Le jeune méditerranéen y retrouve ses racines. Un pater pied-noir d’Annaba en Algérie, né d’une mère maltaise et d’un père italien, ayant fui pour des raisons non vraiment élucidées l’île d’Ischia, au large de Naples. L’arrière grand-père Giovanni Giuseppe di Costanzo aurait fomenté un coup d’Etat, ou abondamment amoché un type dans des bas-fonds sordides, l’on ne sait trop, ce qui lui aurait valu un séjour à la prison de Procida.

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La pochette du CD enregistré avant leur départ par Adrian et Jacques. Complètement autoproduit ils le vendront dix euros à chacune de leurs étapes.

Après Rome, Pise, Venise, nos deux jazzmen prennent le bateau à Bari, pour rallier la Grèce où ils sont attendus par des amis. Improbable contact avec des musiciens turcs, avec lesquels ils se retrouvent sur des sonorités bretonnes. Un soupçon de tourisme plus tard ils se retrouvent en Crète. Ils y séjourneront quatre mois, tant ils s’y sentiront bien. Qu’il est bon de ne pas missionner chaque jour que Dieu fait afin de trouver un lieu pour poser la fourgonnette et y passer la nuit, ni se demander s’il sera possible demain de prendre une douche. Les fontaines pour faire sa lessive, se brosser les dents et se laver la tête, les douches mises à disposition sur les plages impriment un souvenir inoubliable, mais le repos et le confort qu’offre un squat d’anarchistes sont les bienvenus.

On da road again

Le petit port de Chania (prononcer Rania), leur accordera leur première gloire : un passage à la radio et sur la télévision locale. Les deux Frenchis qui volontairement ont décidé de jouer dans la rue intriguent. Le « vibra » d’étude de Jacques, vieux de trente ans et rafistolé à de multiples reprises, dont le moteur a depuis longtemps « cramé », aussi. D’autant qu’il en joue à la manière de Gary Burton, dont il a adopté la tenue des quatre baguettes dont il use. Sa touche à lui, c’est de s’en servir comme d’un piano, dont les graves joués en « walking bass » pour marquer le rythme, et les aigus formés d’accords en « voice leading », accompagnent au mieux le sax d’Adrian. Désormais au moins, quand il le déplace, on ne l’entend plus arriver à plusieurs kilomètres à la ronde : il a remplacé les minuscules roulettes destinées aux impeccables parquets ornant les salles de conservatoire, par des roues de brouette gonflées à l’air bien plus pratiques,… et silencieuses. Leur succès, les musiciens troubadours ne le doivent « pas tant à [leur] talent qu’à [leur] culot », selon Jacques. « La première chose que l’on faisait en arrivant dans un pays était de demander la traduction de ‘Pour la musique s’il vous plaît’, et de fabriquer notre petit panneau », sourit-il aujourd’hui.

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La fameuse Buenissima, acquise à leur arrivée au Mexique. Pratique, elle se révèle un gouffre financier : sa consommation frôle les 50 litres au 100 ! Les deux amis devront rapidement s’en débarrasser.

Là-dessus, la Jacques’s family lui fait sentir qu’au bout de huit mois passés sur les routes, il serait plaisant de le revoir un peu. De retour en France, non sans avoir de nouveau effectué quelques détours européens, le jeune homme reprend ses activités au sein du restaurant qu’il a contribué à monter avec sa mère et dispense ses bons offices en tant que programmateur musical. La pause n’a qu’un temps. Et déjà le duo d’artistes, en quête d’une formation rythmique digne de ce nom, envisage de reprendre son bâton de pèlerin du jazz. L’Amérique du Sud est toute désignée. Ils s’envolent pour Cuba. Passent deux mois à la Havane, sans hanter les rues pour jouer. Mais apprennent à frapper et caresser des tumbadoras, sorte de congas.

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La cabaña au bord de la mer à Tulum. Gentiment prêtée par Fiona, rencontrée sur place, elle arbitera les deux jeunes hommes, le temps qu’ils trouvent à se loger.

Pour gagner le continent, Adrian et Jacques vont au moins cher. Exit le Brésil, bonjour le Mexique. Billet pour Cancun. Ils y acquièrent une fois de plus de quoi se déplacer, un véhicule oscillant entre un pick-up et un tank du bitume. La « Buenissima » est belissima mais ultra gourmande en or noir. Les amis longent la côte, atterrissent dans la station balnéaire de Playa de Carmen, jouent nonchalamment dans les artères bondées de vacanciers. Là, les musiciens du cru – tous syndiqués – leur font comprendre qu’il doivent déguerpir. De sacrées « embrouilles de rue » ! On leur conseille Tulum, petite bourgade plus calme. Ils s’y établissent durablement, avec un certain bonheur. « Nous attirons la bienveillance généralement. De nombreuses personnes cherchent à nous venir en aide ». C’est le cas de Fiona qui leur prête sa « cabaña » en prise directe avec la plage et la mer des Caraïbes. Une simple tente sur pilotis en fait, qui se révèle un havre de paix et un lieu incomparable pour faire la fête. Après avoir joué quelques mois dans les rues de la cité, Jacques et Adrian s’imposent dans les bars et restaurants. Leur petit tour habituel les mène toujours dans les mêmes endroits. Les patrons les payent parfois en nourriture, en coups à boire. Ils goûtent la vie de saltimbanques des temps modernes.

Tournée générale !

Ils font la connaissance du groupe ConfuZion, avec qui ils fusionnent momentanément, s’essayant à la salsa, à la soul et au funk. Un voisin, tenant de bar peu sympathique et passablement xénophobe, ne les laisse pas répéter sans mettre sa propre musique à fond. Il finira par envoyer les services fiscaux à la petite troupe, histoire de faire taire ceux dont il estime qu’ils « prennent le travail des locaux ». Qu’importe, notre duo ira s’encanailler plus loin. Mais la saison basse s’annonce, la grippe mexicaine – même si elle ne touche pas la petite localité de Tulum – fait s’inquiéter outre mesure les familles restées en France. De plus, leur visa touristique est arrivé à échéance depuis décembre 2008. Il est temps de faire un saut au pays natal.

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La Femi, un groupe soudé où se côtoient de multiples nationalités et influences. © La Femi/Natasha Bedu.

Avant cela, une ultime rencontre avec le groupe multiculturel de La Femi les propulse dans le grand bain de la musique du monde. Deux chanteuses, l’une est américaine, l’autre britannique, un percussionniste et un bassiste mexicains, le tout sur un air de funk, de reggae et même de hip-hop… L’alchimie est parfaite entre les membres du groupe. Tant et si bien que l’enregistrement d’un premier album, Children of the world, est prévu pour l’été à Mexico City. Une tournée est également programmée tout au long des mois de septembre et octobre : la petite bande sillonnera l’Amérique du nord, enchaînant les dates à Los Angeles, San Francisco, Seattle, Portland aux Etats-Unis, avant de rejoindre le Canada avec Vancouver et Toronto, puis de redescendre en piqué aux States en passant par Chicago et… New York, enfin ! Le voyage continue, sur un rythme d’enfer.

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© La Femi/Natasha Bedu.

- Pour écouter un extrait de ce que fait La Femi, et vous renseigner sur toutes les dates de la tournée du groupe, direction son MySpace.

Ecoutez Children of the World de La Femi :

 

 

- Tendez aussi une oreille sur ceux de Jacques di Costanzo et d’Adrian Chaillou.

Ecoutez Agathe The Power de Jacques di Costanzo :

 

 

- Enfin, retrouvez leurs aventures, qu’ils relatent avec plein d’humour et de lyrisme sur leur blog OnDaRoad.

 

 

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