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Migrants disparus en Méditerranée : la société civile prend le relais

16 août 2011 - Dernier ajout 18 août 2011

Depuis le début de l’année, environ 2 500 personnes ont péri ou disparu en mer en tentant d’atteindre les côtes européennes. Suite aux printemps arabes, et surtout à la guerre engagée par l’OTAN en Libye, les candidats à une vie meilleure fuyant les violences et des conditions économiques difficiles sont nombreux à tenter leur chance ; embarquant à bord de rafiots hors d’âge et surchargés, quantité d’entre eux n’atteindront jamais « l’eldorado » européen. Migreurop dénonce l’hypocrisie de la politique européenne en matière d’accueil de ces migrants et l’assistance capricieuse apportée aux embarcations en difficulté. Entretien avec Alexandre Le Clève, secrétaire général de l’organisation non gouvernementale et responsable des actions nationales à la Cimade qui en appelle - faute de constituer une flottille conséquente - à la vigilance des gens de la mer pour prévenir des drames à venir.


 

Migreurop, réseau international regroupant 42 associations et une trentaine de membres à titre individuel issus de 13 pays, analyse depuis 2002 les conditions de traitement des étrangers dépourvus de titre de séjour : non-assistance, enfermement et multiplication des camps. Chaque année, l’organisation publie un rapport sur la violation des droits de l’Homme aux frontières et la réalisation de campagnes de sensibilisation. Fin juin, face au nombre croissant de disparition de migrants en mer Méditerranée, l’ONG décide de réagir et d’agir, en interpellant les consciences sur des morts quasi-invisibles. Alexandre Le Clève, secrétaire général de Migreurop et responsable des actions nationales à la Cimade, apporte son regard combattif pour un changement des rapports Europe Maghreb.

Med’in Marseille : Depuis le début de l’année, nombre de migrants sub-sahariens et d’Afrique du nord risquent leur vie pour atteindre l’Europe. On parle de milliers de morts...

Alexandre Le Clève : La situation est actuellement tragique. Des milliers de migrants tentent de fuir des situations catastrophiques surtout dues au conflit en Libye. Je dis tentent, mais les « harragas », littéralement « ceux qui brûlent » les frontières et les papiers, peuvent être instrumentalisés soit par les forces de Kadhafi, soit par les forces dites rebelles. Comme toujours, on instrumentalise les migrants en les incitant fortement à prendre des embarcations plus que précaires et du coup, ces personnes qui tentent d’aller vers l’Europe pour essayer de trouver un meilleur avenir, se trouvent souvent en perdition (sur-occupation de ces embarcations). Depuis mars, le nombre de victimes en Méditerranée a déjà atteint les 2 500 personnes.

Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Ce n’est pas nouveau. Il y a toujours eu des morts en Méditerranée mais là, il y a une vraie explosion avec le conflit en Libye qui est à mettre en parallèle avec les conditions d’accueil en Tunisie. Aucune remise en cause de la Tunisie n’est faite, qui détient d’ailleurs une grande capacité d’accueil pour les réfugiés. Quand on voit les chiffres, c’est surréaliste : 600 000 réfugiés Libyens sont en Tunisie, à mettre en rapport avec la population tunisienne, tandis qu’en Europe, dès qu’il y a une petite arrivée à Lampedusa, on parle d’invasion barbare et de fermeture de frontières. Il y a juste un décalage énorme entre la situation au Maghreb et en Europe. Il faut aussi pointer la convention internationale du droit de la mer établissant, entre autre, un droit de sauvetage en mer, qui n’est pas mis en place. Ce facteur explique indéniablement la hausse du nombre de victimes.

Depuis le 19 mars 2011, la France est partie prenante du conflit libyen. Vous pointez très franchement du doigt nos nations quant à la non-assistance et à l’accueil réservé aux migrants...

Actuellement, le pays est dans une optique où la réinstallation de réfugiés n’est pas envisagée ce qui signifie qu’aucune protection n’est admise. Etrange pour un pays qui est parti prenante à ce conflit et qui sait pertinemment que des civils, en tout état de cause, vont essayer de fuir le pays ! Ce qui est anormal, ce n’est pas que les politiques n’ont pas réfléchi mais plutôt qu’ils n’ont surtout pas voulu réfléchir à la situation des réfugiés. C’est la convention de Genève qui est bafouée, c’est un réel scandale ! Aujourd’hui, nous sommes dans une situation complètement folle et ubuesque. La France intervient dans des pays qui sont en guerre mais bloque l’arrivée de ces réfugiés d’une façon complètement opaque. C’est bien le signe que les nations doivent aviser et mettre en place une autre politique en terme d’espace de circulation entre l’Europe et le Maghreb.

Face à ces constats, vous vous êtes réunis fin juin à Cecina, en Italie. Qu’a-t-il été acté ?

L’idée était de s’opposer aux évènements qui se sont déroulés, de pouvoir réveiller les consciences sur ces milliers de morts ou disparus en méditerranée. Au départ, nous avons voulu envoyer symboliquement un bateau pour aller chercher les réfugiés en Libye et en Tunisie, sur le modèle de la flottille pour Gaza afin de casser un espèce de blocus maritime sur la question. Après réflexion, nous avons compris que cette action n’était pas réalisable, dans le sens où les critères pour sélectionner les réfugiés étaient difficilement évaluables, et pour laquelle nous n’avons pas disposé d’autorisations. Beaucoup de questions éthiques ressortaient. Nous nous sommes donc orientés sur un processus à plus long terme. L’idée était de se concentrer sur les migrants et leurs droits : il y a une obligation de sauvetage en mer qui n’est pas respectée. Nous nous sommes dit que les gens de la mer pouvaient constituer un vrai relais en terme de regard de la société civile. Au vu de l’opacité des opérations de Frontex (Agence européenne pour la gestion de la coopération aux frontières extérieures) et de l’OTAN sur la gestion des flux migratoires et sur l’assistance humanitaire auprès de ces personnes, ce n’est pas négligeable.

Vous avez également évoqué la possibilité de créer une flottille. Qu’en est-il ?

Au départ, nous avons pensé lancer un bateau. Aujourd’hui l’idée est toujours en gestation. Ce serait plutôt une opération symbolique, et les termes sont encore à définir. Le concept d’être un noyau central en mer, une antenne-relais du type « Free Europa » du temps du bloc communiste, pourrait être intéressante. Les bateaux nous préviendraient de ce qu’ils ont vu et nous pourrions récolter les informations. Nous étudions encore les possibilités mais ce qui est certain, c’est que nous nous opposons à cette politique systématiquement aveugle et nous aspirons à un changement de rapport entre l’Europe et le Maghreb notamment sur l’aspect migratoire.

Il s’agit aussi, vous le disiez, d’alerter les gens de la mer. Avez-vous déjà pris des contacts ?

Actuellement, nous avons des contacts avec les syndicats de marins et des plaisanciers susceptibles d’agir dans les parties concernées. Nous savons que dans une zone assez précise, pas loin de Malte, de l’Italie et de Lampedusa, que l’on pourrait qualifier de « canal libyen » beaucoup d’embarcations ont disparu. Nous avons donc diffusé cette information auprès des plaisanciers : « vous êtes susceptible de rencontrer un bateau. Nous vous rappelons que vous avez une obligation, avec la convention internationale de la mer, qui vous demande un devoir d’assistance ». Nous rappelons les fondamentaux.
L’idée, c’est d’avoir un alliage plus large, de diffuser au-delà des navires commerciaux et plaisanciers : armateurs, syndicats des marins... pour essayer de mettre en place un observatoire de la société civile.

Quels sont les retours ?

Nous avons déjà rencontré l’Observatoire des marins à Nantes qui semble plutôt intéressé par l’idée. Même si ces professionnels de la mer sont sensibles à la question des personnes décédées - une convention demande tout de même l’assistance de ces personnes - ils sont contraints, pour beaucoup, à privilégier la carte professionnelle. Ils savent que s’ils sont amenés à charger des migrants en mer, la question de les remettre à terre se posera. Ils craignent d’être mis devant leurs responsabilités, d’être poursuivis quant à la question de l’entrée illégale sur le territoire. C’est pour cela que nous devons également sensibiliser les armateurs, puisqu’un capitaine de navire n’est pas forcément celui qui prend les décisions sur le navire.

Nous avons déjà eu plusieurs contacts mais ça ne va pas se faire en quelques semaines, c’est du travail sur du long terme. Nous sommes plutôt à la recherche de financements pour essayer de structurer un peu plus cette action.

Avez-vous connaissance de cas concrets d’embarcations de fortune non-secourues ?

C’est assez délicat de vous les citer. Nous en avons répertorié mais préférons ne pas les dévoiler pour le moment. Nous menons un rôle d’observatoire sur les échanges migratoires en Méditerranée, afin de constituer des dossiers et les porter devant la justice internationale. Je peux néanmoins vous citer un fait qui a été médiatisé : celui du 4 août, lorsque des dizaines de migrants sont morts sur un bateau en bois de vingt mètres de long où s’entassaient plus de 350 migrants arrivés à Lampedusa. Là encore, sans secours de l’Otan.

 



 

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