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Mesure de la diversité : les Marseillais ne sont pas unanimes

30 avril 2009 - Dernier ajout 19 avril 2010

A l’initiative du Cran et Med’in Marseille, le public et les invités parmi lesquels Myriam Salah-Eddine, représentant le Haut Conseil à l’Intégration (HCI), Nassurdine Haidari, adjoint au Maire du 1er secteur de Marseille ainsi que le politologue et sociologue Vincent Geisser, sont venus débattre mardi, autour d’un thé et de gâteaux, sur un thème qui fait de plus en plus polémique : la mesure de la diversité et ce, à une semaine de la remise du rapport au Président de la République par le commissaire à l’égalité des chances Yazid Sabeg. Pour ou contre la mise en place de « statistiques ethniques » ? Les avis ont fusé et divergé. Certains y sont favorables mais à plusieurs conditions, d’autres sont catégoriques : les statistiques sont un outil pervers et inutile.
Un débat maintenu malgré le décès de notre ami Larbi Saoudi qui fût, dans la région, l’un des pionniers de la lutte contre « cette maladie qui ronge le pays » : les discriminations. Un débat riche et intense qui avait pour but de lui rendre hommage. Compte rendu.


 

Mardi 18h, au salon de thé Le Patio, les retardataires s’installent. En face, une photographie datant du Parlement des Banlieues en 2002 et où figurent Larbi Saoudi avec sa fille. Le cadre est posé. La lutte contre les discriminations, Larbi Saoudi en avait fait le combat de sa vie. Un combat qu’il aura poursuivi jusqu’au bout. Il devait être là mardi soir, pour débattre et dire ce qu’il avait sur le cœur. Mais le destin en a décidé autrement. Personne ne pourra oublier ce qu’il a fait au cours de ces 25 dernières années. « Il était l’un des pionniers de cette prise de conscience politique et citoyenne pour la lutte contre les discriminations » souligne le sociologue Vincent Geisser. « Il avait beaucoup d’avance sur son temps. C’était le seul à avoir mesuré la diversité sur le champ des discriminations raciales à l’emploi » insiste Ahmed Nadjar, directeur du webzine Med’in Marseille. Et l’un des premiers à avoir mis en relief le fardeau des minorités visibles.
Le fichage ethnique étant interdit, Larbi Saoudi, directeur de l’association « Consonance », avait détourné cette interdiction en utilisant l’origine des prénoms des demandeurs d’emploi à Marseille. Son étude sur les prénoms a démontré que dans certains quartiers, 60% des personnes d’origines étrangères sont sans emploi. C’est pourquoi le président de « Consonance » était favorable à la mesure de la diversité. Un avis que partage Nassurdine Haidari, adjoint au maire du 1er secteur de Marseille et vice-président du CRAN.

« Il faut quantifier les pratiques discriminatoires »

En 1983, « il y’a eu ce mouvement extraordinaire : la marche pour l’égalité et contre le racisme. Une trentaine de personnes partie de Marseille dans l’indifférence générale pour arriver à Paris avec 100 000 individus. 25 ans après les choses régressent. La République se dit indifférente à la couleur. Il y’a des communautés juives, italiennes, espagnoles mais on ne veut pas de communautés noires et arabes. Aujourd’hui, des citoyens ne peuvent pas entrer dans des entreprises parce qu’ils sont noirs » s’indigne l’élu. « Il faut quantifier ces pratiques discriminatoires ».
« Une vision communautariste » qui n’est pas du goût des militants. Les mentalités n’ayant pas évolué, elles restent un frein à la diversité. « On nous fait croire qu’il faut une condition pour résoudre un problème qui est dans les têtes » explique le sociologue. « On est dans une société capable de construire beaucoup de choses. Le problème c’est que l’élite produit du racisme ».
Myriam Salah-Eddine, représentant le Haut Conseil à l’Intégration, s’oppose à toute mesure à caractère ethnique mais est favorable à la mesure de la diversité en fonction du patronyme et du lieu de naissance. Même si elle émet quelques nuances et interrogations. « Faut-il des études statistiques pour faire prendre conscience qu’il y’a des discriminations et pour lutter contre elles ? Je n’ai pas besoin de ces études pour montrer que la diversité est peu présente dans les médias et les partis politiques » assure-t-elle. D’autant plus que la République, « une et indivisible », interdit l’élaboration des statistiques ethniques, portant atteinte aux valeurs républicaines. Une interdiction confirmée par le Conseil Constitutionnel en novembre 2007.

« Il faut qu’il y’ait un vrai contrôle de la statistique »

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Pour Vincent Geisser la mesure de la diversité est « un faux débat ». Car si les avis diffèrent, l’envie d’éradiquer ce fléau est la même pour tous. « Le problème n’est pas d’être pour ou contre les statistiques ethniques mais de favoriser une politique éthique de la statistique » explique t-il. Leur utilisation a toujours existé. « Nous ne voulons pas de nomenclature communautaire. Mais les experts sont obligés de catégoriser les personnes pour repérer un diagnostic. Aujourd’hui, une confusion est entretenue entre catégories de diagnostic et catégories d’action publique » explique le sociologue.
Pour ce dernier, « ces catégories doivent évoluer en fonction des discriminations ». Mais pour pouvoir mesurer la diversité, certaines conditions sont nécessaires et doivent être respectées. Le politologue insiste : les fichiers doivent être supprimés après que l’enquête soit terminée. Il faut également que les catégories soient réfutables et qu’elles fassent l’objet d’un réel contrôle démocratique que la CNIL exercerait. « Le véritable débat repose sur la production statistique en France qui doit répondre à de véritables critères éthiques » souligne Vincent Geisser face à un public attentif.
Malgré ces précautions les dérives restent réelles. En effet, les statistiques vont permettre d’établir une grille de lecture « qui risque d’être détournée » souligne Renaud, un membre du public. « Ils peuvent faire croire qu’il y a plus de minorités visibles dans les prisons et en conclure que c’est un manque d’intégration. A mon sens la question est politique. Les communautés qui sont visibles servent au pouvoir pour asseoir leur pouvoir et pour maitriser la population ».
Un autre membre du public en est persuadé : « un problème de ce genre ne se réglera jamais avec des statistiques. Le danger c’est que nous sommes en train de créer des catégories raciales dans la tête des citoyens. » Les États-Unis sont le modèle le plus abouti en matière de statistiques ethniques. Dans ce pays, elles n’ont pas permis de souligner un progrès significatif dans la lutte contre les discriminations.

Quelles sont les solutions ?

Pour Nassurdine Haidari, l’éducation à l’école ne suffira pas. Selon lui, le seul rapport de force qui existe est la politique. « Les élus sont les instruments du citoyen. Quand ils l’auront compris, on pourra faire avancer les choses » pense t-il.
Myriam Salah-Eddine, elle, souhaite voir imposer la charte de la diversité dans les partis politiques. « On a une maturité, une compétence au même titre que les autres » explique celle qui a fait des études d’ingénieur. Réduite à sa catégorie de maghrébine, elle s’indigne : « Quand on voit mon nom, on ne dit pas c’est une citoyenne française mais une arabe. C’est après mon élection que j’ai découvert que j’étais fille de maghrébin ». Comme si la France voulait « s’exonérer du racisme en mettant quelques arabes et noirs dans l’élite ». Une totale hypocrisie !

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Une politique des quotas serait la bienvenue pour l’adjoint au maire du 1er secteur de Marseille, qui souhaiterait voir appliquer une série de pénalités pour les entreprises qui ne joueront pas la carte de la diversité, en les privant notamment de marché publique.
D’autres se verraient miser sur un mouvement civique à l’image de celui des noirs américains.

Se prendre en main est peut être la solution pour éradiquer ce fléau. « Il va falloir s’organiser pour créer une force d’opposition contre ceux qui nous imposent cette société » propose Nassurdine Haidairi. Les propositions du gouvernement ont pour seule fonction de « nous endormir ». « Ils créent un commissaire de l’égalité des chances qui n’a pas de sifflets. De plus le Haut Conseil à l’Intégration est désuet » réplique Ahmed Nadjar. Le problème n’est pas l’intégration car la plupart sont nés ici et se sentent français, mais plutôt « l’acceptation » et les stéréotypes qui servent à maintenir cet ordre social.
Le retard cumulé est tel que la prochaine génération risque de perdre patience. Une génération qui ne se sacrifiera pas. Car aujourd’hui, la lutte prend une toute autre ampleur et les prises de conscience progressent. Le combat qu’avait mené Larbi Saoudi n’aura pas servi à rien. La relève est assurée.

En vidéo l’émission "citoyenneté opinion" tournée à cette occasion :

 

 

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