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Médias : fixeurs, un visa pour la banlieue ?

14 décembre 2010

L’Académie des Banlieues organisait, jeudi 9 décembre, à l’Odéon de Tremblay-en-France, une soirée débat autour du travail journalistique en banlieue, et notamment de l’utilisation de « fixeurs ». Un tel débat était l’occasion, pour l’association qui a remis à la fin 2009 le prix de la manipulation à TF1 pour « mes voisins sont des dealers », tourné à Tremblay, de revenir sur les enjeux de l’affaire du Point et de son journaliste mystifié par un fixeur de Clichy-sous-bois. Mais le débat était aussi l’occasion d’aller au-delà, pour analyser de façon globale le fonctionnement d’une profession vis-à-vis d’un territoire de la république, avec les partis pris idéologiques qu’il implique.


 

Retour sur l’affaire du Point

Fini le temps du chauffeur-traducteur en Irak ou en Afghanistan. L’affaire du Point a révélé que le fixeur d’aujourd’hui n’est plus seulement le guide des grands reporters en territoire de guerre. Il habite désormais Clichy-sous-bois, et sa dangereuse mission consiste, contre rémunération, à arpenter la cité à la recherche d’une femme de polygame. La banlieue est-elle devenue si lointaine et inaccessible qu’un pays étranger, en guerre ? L’utilisation de « fixeurs » par les journalistes lors de leurs reportages sur la banlieue n’est certes pas une pratique généralisée dans la presse Française, elle s’est d’ailleurs beaucoup développée avec l’arrivée de médias étrangers lors des révoltes urbaines de 2005. Mais la pratique existe, et Abdel El-Otmani, fixeur et habitant de Clichy-sous-bois, a pu démontrer par un coup médiatique les dérives d’un certain fonctionnement journalistique.

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Abdel El-Otmani avait piégé un journaliste du Point, se faisant passer pour Bintou, femme de polygame. Il a à de nombreuses occasions servi de "fixeur" en banlieue pour les plus grands média.

En octobre dernier, Abdel se fait passer pour Bintou, une femme de polygame, auprès de Jean-Michel Decugis, journaliste au Point cherchant un témoignage pour un article en réaction aux travaux du sociologue Hughes Lagrange, liant polygamie et délinquance. Le jeune militant d’AC le Feu, 23 ans, se met alors en scène, vidéo à l’appui, et débite cliché sur cliché. Le journaliste le croit et ira même jusqu’à décrire physiquement Bintou, sans jamais l’avoir rencontrée de visu. Le journaliste évoque le manque de temps et l’abus de confiance qui l’a poussé à croire son interlocuteur par téléphone. Abdel, lui, se défend de toute attaque personnelle. Ce qu’il voulait, c’est dénoncer le mode de fonctionnement journalistique dans son ensemble, la recherche de clichés, le travail dans l’urgence. « Je voulais que les gens ouvrent les yeux » explique-t-il. Il a pu observer, en 2005, le déferlement médiatique à Clichy, à Montfermeil, la recherche de sensationnel, des journalistes le plus souvent cachés derrière les policiers, sans approcher les jeunes en révolte, sans démarche de compréhension, des journalistes allant parfois jusqu’à payer des jeunes pour une photo de voiture en feu. Depuis, les pratiques ont évolué, de bonnes choses sont produites sur la banlieue, mais trop de reportages et documentaires ne font qu’enfoncer le clou des clichés. « Mes voisins sont des dealers » ou « Peur dans la cité » d’Harry Roselmack sur TF1, « La cité du mâle » sur Arte, l’affaire du Point… Les exemples sont nombreux où l’on semble chercher davantage à démontrer qu’à découvrir. Avec, derrière, des populations trahies, brisées, stigmatisées, et une défiance qui s’installe entre habitants des quartiers populaires et médias. L’affaire du Point, c’est finalement un retournement de situation. Un moyen de montrer que le fossé entre un article et la réalité peut être énorme, aussi prestigieux que soit le journal concerné.

Des réponses avant les questions

« L’affaire de Bintou est une chance, la profession a besoin de se prendre les pieds dans le tapis pour évoluer » estime Florence Aubenas, grand reporter au Nouvel Observateur, et ancienne otage en Irak avec son fixeur. Avant de citer Deleuze, qui soulignait déjà la dérive majeure de la profession, lorsque les réponses arrivent avant les questions. Lorsque l’on met fin à l’interview de Mohammed, jeune du quartier, quand il annonce qu’il n’est pas chômeur mais étudiant en philosophie. C’est bien de positionnement idéologique dont on parle, lorsque dans « La cité du mâle », les journalistes partent chercher des pré-pubaires machistes. La réalité est celle d’une domination masculine qui existe partout, au-delà de la banlieue. De façon générale, la profession aime les prototypes, les symboles, que ce soit celui du « jeune de banlieue » ou d’autres. On se souvient notamment de Tarzan, ce routier qui combinait tous les clichés et qui est devenu, à son insu, super star médiatique. « Lorsque l’on sait ce que l’on veut, il est facile de le trouver » déplore Florence Aubenas. De ne plus laisser place à la découverte d’une complexité de terrain. En banlieue comme ailleurs, certains journalistes ne cherchent qu’à démontrer un présupposé, avec casting à la clé. « Mes voisins sont des dealers », tourné à Tremblay, a mis le doigt sur une certaine réalité de trafic de stupéfiants au sein de cette ville. Mais si le journaliste avait cherché des réseaux dans le 10e arrondissement, il en aurait trouvé, peut-être même davantage. La forme exigeante de l’enquête est délaissée pour du témoignage et du parti pris, faute de temps, de volonté des rédactions, de débouchés commerciaux. Paradoxalement, malgré la critique très forte des habitants des quartiers vis-à-vis du journalisme « de type TF1 », force est de constater qu’ils en sont gros consommateurs. Un rapport paradoxal dans lequel la presse écrite et le web, plus empathiques, ont beaucoup moins de succès que la télévision pourtant davantage stigmatisante.

La police, première agence de presse des banlieues

Alors que Mathieu Montes, journaliste, premier adjoint au maire de Tremblay en France et un des fondateurs de l’Académie des banlieues, évoque la concurrence accrue des médias et la surenchère du spectaculaire qu’elle génère, Marwan Mohammed, sociologue et chercheur au CNRS, évoque une autre dérive. « L’agence de presse la plus réactive et la plus prolixe sur la banlieue aujourd’hui, c’est la police. On ne compte plus les médias qui bâtissent leurs articles dans les poubelles de la DCRI » lance le co-auteur de « La tentation de l’émeute », diffusé sur Arte en novembre dernier. Une entrée cadrée et pré-machée en banlieue, un angle d’approche facile, des informations qui arrivent toutes seules, sans effort. Le journaliste du Monde Luc Bronner, dans son ouvrage « La loi du ghetto » va même jusqu’à parler de dépendance des journalistes vis-à-vis de la source policière.

Des partis pris idéologiques

Marwan Mohammed revient sur les débats qu’a généré la sortie du « Déni des cultures » du sociologue Hugues Lagrange en septembre dernier. En tentant d’expliquer la délinquance des jeunes originaires d’Afrique sahélienne et du Maghreb par des facteurs culturels, le sociologue a provoqué les foudres de ses pairs académiques. Mais la vraie question est pourquoi un Hugues Lagrange se retrouve au 20h de France 2 ? Pourquoi choisit-on de médiatiser tel chercheur, telle thèse plutôt qu’une autre ? Qui inscrit-on dans le débat public et pourquoi ? Les journalistes ont réagi à son ouvrage d’anthropologie culturelle souvent sans même l’avoir lu, sans en connaitre la méthode. « Pour moi, ce qui ressort de l’ouvrage, c’est une obsession raciale visant les minorités. Comme si par opposition, le groupe majoritaire n’avait pas de culture » explique le sociologue. La délinquance, notamment financière, des élites, ne sera elle jamais abordée par le prisme culturel. Avant de rappeler que le choix de telle ou telle variable d’explication, en tant que chercheur, n’a rien de neutre, et demande à être sans cesse questionnée et justifiée. En filigrane, des prises de position idéologiques.

Une critique en contre-attaque

Comment répondre à « La cité du mâle », l’enquête d’Arte sur le machisme en banlieue ? Par une contre-enquête, s’est dit le réalisateur Ladji Réal. Un autre documentaire qui retourne sur place, avec les mêmes personnes, pour montrer que la vérité audiovisuelle est manipulable. Il est donc retourné à Vitry avec son équipe sur les traces de l’équipe de Cathy Sanchez, de Doc en stock. « Les jeunes sur place nous disaient leur sentiment d’avoir été manipulés, que leurs propos ont été replacés hors-contexte, qu’on leur avait caché le réel sujet du documentaire… » explique Ladji Réal. « Il n’a pas été facile de les persuader de repasser devant la caméra, de nous faire confiance, car on portait les stigmates de Cathy Sanchez » continue-t-il. Un journaliste expérimenté pourra faire dire le jour et la nuit à un jeune de 15 ans, en quatre jours d’interview. Ce qu’il fait chercher à comprendre, c’est le sens du montage. Pourquoi cherche-t-on à leur faire dire des choses abjectes et quel impact cela a sur la société. Les dégâts causés par le documentaire s’inscrivent dans le temps et les mentalités, alors que l’élection de 2012 approche à grands pas. Pour Ladji Réal, un changement de fond passe aussi par l’éducation à l’audiovisuel. Avec son association, « Yes we can productions », il fait de l’insertion par la culture, avec des ateliers d’initiation aux métiers et à l’histoire du cinéma, des stages, des projections-débats dans les collèges et lycées, des décryptages d’images avec les jeunes des quartiers populaires. Car nombreux d’entre eux disent des mots sans avoir une réelle conscience de leur impact. Le constat est celui d’un manque d’instruction, « constat qui pourrait être fait dans n’importe quel trou perdu en France », souligne le réalisateur. Par exemple, dans « La cité du mâle », avec un travail de décryptage d’image et d’analyse sémantique, on parvient à voir une métaphore filée de l’animalité, avec la notion de jungle, des interviews d’interlocuteurs couchés dans l’herbe, dans des cages d’escalier… L’enjeu des débats dans les collèges et des ateliers, c’est de faire comprendre aux jeunes les coulisses des choix journalistiques : pourquoi on garde telle image, pourquoi on préfère tel propos à tel autre et comment on les agence ensemble pour créer du sens. Former, pour ne plus être objets passifs des reportages mais sujets et récepteurs critiques des productions médiatiques.

 

 

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