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Médias : La banlieue enrage, Frédéric Mitterrand s’engage

20 décembre 2010 - Dernier ajout 21 décembre 2010

Le 3ème Forum Médias - Banlieues organisé à Paris vendredi 10 décembre par « Presse et Cité » en partenariat avec l’agence de presse des médias des quartiers : « Ressources Urbaines », a eu le mérite de poser un débat qui ne cesse de prendre de l’ampleur. Le traitement médiatique de la banlieue a-t-il évolué depuis 2005 ? Les avis divergent mais tous sont d’accord pour pointer du doigt le regard biaisé que les médias portent sur les quartiers. « La parole des habitants des quartiers populaires reste souvent mal représentée, sinon absente, des médias ou du débat public ». Les films et documentaires ne sont pas en reste. « La Cité du mâle » de Cathy Sanchez ou encore « Aicha » de Yamina Benguigui, grande absente de ce forum, ont « fait autant de dégâts qu’un article de presse ». Autour de trois tables rondes, des acteurs des quartiers, des journalistes, des élus et des spécialistes ont croisé leur point de vue. L’objectif ? Valoriser le potentiel des médias issus des quartiers auprès de la presse et des décideurs. Le ministère de la culture et de la communication, Frédéric Mitterrand a dit souhaiter apporter « la stabilité et la reconnaissance qui manquent trop souvent » aux médias des quartiers. Retour sur les temps forts de cette rencontre.


 

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Farid Mebarki, président de Presse et Cité

« On est là pour dire qu’une autre médiatisation des banlieues est possible » a résumé en préambule le président de Presse et Cité, Farid Mebarki, malgré la multiplication, ces dernières années, de « bavures médiatiques » commises par les médias nationaux autour de la banlieue. Les associations et les habitants des quartiers populaires ne s’avouent pas vaincus pour autant et tentent malgré tout de créer un rapport de force en interpellant le pouvoir médiatique, les institutions sur le fait que « les discours actuels sur la banlieue ne sont plus possibles car ils nous mènent tout droit vers le mur ». C’est ce que les intervenants de la première table ronde ont immédiatement mis en évidence.

La fiction de Yamina Benguigui « est une catastrophe en termes de clichés »

Si le documentaire « La Cité du mâle » de Cathy Sanchez a fait l’objet de nombreuses critiques, la fiction réalisée par Yamina Benguigui, intitulée « Aïcha » et qui met en scène la vie d’une jeune française issue de l’immigration maghrébine dans une banlieue de Paris, a aussi suscité l’ire du public et notamment de Zouina Medour, Coordinatrice de « Vu d’ici ». « Ce film est une catastrophe en termes de clichés. C’est honteux que quelqu’un comme elle se permette de produire ce type de fiction parce que ça fait autant de dégâts qu’un article dans la presse » s’est-elle indignée sous les applaudissements de la salle. Et cela est d’autant plus consternant que Yamina Benguigui s’est faite connaitre avec « Mémoires d’immigrés », documentaire réalisé en 1998 et retraçant l’histoire de l’immigration maghrébine. « Et du coup, elle surfe sur ça » a enfoncé le clou Zouina Medour. Yamina Benguigui incarne pourtant le visage de la diversité. Comme quoi la diversité des visages n’est pas forcément synonyme de diversités des messages.

En effet, le concept de diversité, appliqué aux médias, « n’est pas suffisant pour provoquer un changement dans le traitement médiatique des banlieues ». S’ «  il y‘a une bonne présence (de la diversité, ndlr) à l’antenne, elle n’est pas représentative de la société française » explique Ahmed Nadjar, directeur de Med’in Marseille. « Si on éteint l’image, on a le même son, les mêmes reportages de beauf » au JT de 20h présenté par Harry Roselmack. « Changer les présentateurs sans modifier la réflexion, impulsée par les responsables de rédaction au sein de leurs équipes [...] ne permettra pas d’améliorer la situation » a notamment souligné « Presse et Cité ».

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« Ce qui intéresse les média, c’est le sensationnel »

La crise traversée par les médias n’arrange pas les choses et créée même certaines dérives. « Pour vendre », les médias sont à la « recherche du sensationnel », et vont jusqu’à « forger des représentations qui font des quartiers populaires le théâtre où s’incarnent toutes nos peurs ». « Entre les médias et la banlieue, il y a une rupture. Ce qui intéresse les médias, c’est le sensationnel. Les habitants des quartiers ont pourtant des choses à dire mais ça ne les intéressent pas » regrette Mohamed Mechmache, Président d’AC ! le feu. Cette rupture a clairement été pointée du doigt par le réalisateur Ladji Real qui a réalisé une contre-enquête du documentaire de Cathy Sanchez intitulé « La Cité du mâle ». Cette contre enquête : « La Cité du mâle ou la banlieue fabriquée par les médias » révèle les dérives des médias. Abdel El Otmani a également pointé du doigt certaines dérives journalistiques en piégeant un journaliste de l’hebdomadaire Le Point. Ce « fixeur » s’est fait passer au téléphone pour une femme de polygame. Ce coup de maître l’a poussé à s’interroger : comment se crée l’information ? Pour « Presse et Cité » il a tenté d’entrer dans les coulisses de TF1 et de Libération afin de montrer comment l’information se construit. Catalogué comme piégeur, il s’est vu confisquer quelques temps la cassette par la rédaction de TF1 et s’est vu « gentiment mettre à la porte ». Cet incident interpelle d’autant plus que TF1 a obtenu le label « Diversité » il y a quelques jours. Quant au quotidien Libération, quand il «  a su que c’était bien le Abdel qui allait venir, les personnes de « Presse et Cité » ont été insultées de tous les noms ». [...] Aux yeux des boites de rédac’ je suis un piégeur alors que Libé avait suivi mon histoire du début jusqu’à la fin. Mais quand il fallait voir comment eux travaillaient, ils étaient entièrement fermés » explique Abdel El Otmani.

Cet incident a aussi suscité l’indignation des intervenants. Pour Mohamed Mechmache, « ces méthodes sont pourtant employées par certains journalistes. Abdel n’a fait qu’attaquer avec les mêmes armes et a reproduit ce que certains médias font. Il ne faut pas s’étonner quand certains médias en abusent et que d’un autre côté on leur renvoie leur image ». Zouina Medour va jusqu’à affirmer que «  ce qui s’est passé (à TF1, ndlr), se passe « puissance 1000 » dans les quartiers quand les journalistes après avoir fait leurs interviews, « laissent les habitants avec l’image dont on les a dépeints » Pour le coup « c’est intéressant de regarder comment ils travaillent, ça leur permettrait peut-être de remettre les pieds sur terre » a-t-elle insisté. Pour ceux qui n’arriveraient pas à pénétrer dans les rédactions, Jérôme Bouvier, médiateur de Radio-France, leur suggère avec ironie, d’utiliser la caméra cachée. Un clin d’œil qu’il renvoie aux rédactions de TV en question avec qui, Abdel Otmani aurait sûrement « trouvé un accord idéologique et éthique ».

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La rupture est-elle définitive entre les médias et la banlieue ? Les organisateurs osent croire le contraire malgré la méfiance grandissante que nourrissent les habitants des quartiers populaires à l’égard des journalistes. Zouina Medour tient tout de même à souligner qu’il existe de « très bons journalistes, même si ce n’est pas la majorité ». En effet, « cette course au sensationnalisme amène les journalistes à faire n’importe quoi » souligne Mathieu Montès, Président de l’Académie des Banlieues.

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Zouina Meddour, directrice du journal "Vu d’ici"

Les média des quartiers ont permis depuis d’élaborer un autre récit sur la banlieue

Pour rectifier le tir, les habitants se sont organisés pour proposer des alternatives médiatiques durables notamment depuis les révoltes de l’automne 2005. La parole des habitants des quartiers populaires étant souvent mal représentée, ils ont choisi de créer leur propre média. Les média issus des quartiers sont «  porteurs de solutions pour recréer du lien social et faire un travail de proximité là où la presse suscite dorénavant la défiance des principaux concernés » explique Presse et Cité. Ces média qui ont permis depuis quelques années, d’élaborer un autre récit sur la banlieue et sur ses habitants, ont investi l’ensemble des supports de communication médiatique : radios associatives, webzines etc... L’exemple le plus emblématique est la création en 2005 de Bondy Blog, média en ligne ayant pour vocation « d’être la voix des quartiers dans les débats qui animent la société française ». Le Bondy blog réalise des articles sur les banlieues, mais aussi sur des sujets d’actualité générale. Bondy Blog a également des antennes régionales : le Marseille Bondy Blog, le lausanne Bondy Blog, le Lyon Bondy Blog. Pour Nordine Nabili, directeur de l’antenne de l’ESJ Lille à Bondy « ce qu’il faut retenir de l’expérience du Bondy Blog c’est qu’on a réussi à mettre au tour d’un même projet des jeunes qui ont des choses à dire, le disent et en plus sont lus et écoutés ». Ces nouvelles expériences du web permettent également aux habitants des quartiers de participer aux débats qui animent la société. Pour Ahmed Nadjar, directeur du webzine Med’in Marseille, les médias des quartiers ont par exemple « un devoir de réponse » face aux dérapages racistes de certains chroniqueurs qui stigmatisent toujours les mêmes populations. A Med’in Marseille, « on a décidé de répondre coup pour coup [...] même si la volonté de notre webzine est de décoder, traduire et créer du lien...  ».

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Fadila Mehal : « Je suis frappée par la vitalité et le nombre de ces médias [...] Il ne faut pas sous-estimer le poids de cette expression »

Les média des quartiers sont prêts à ouvrir un dialogue avec les médias nationaux notamment pour développer d’éventuelles collaborations, mais cela s’annonce difficile. Pour Erwan Ruty, fondateur de « Ressources Urbaines », « c’est une lutte, on n’est pas identifié comme étant du sérail » souligne-t-il malgré le savoir-faire et l’expérience des média issus des quartiers qui «  produisent des contenus, s’entourent de professionnels et travaillent dans les mêmes conditions que leurs confrères ». « C’est un métier difficile, les média sont en crise et se replient sur leurs acquis. [...] Ils n’ont pas l’habitude de faire de l’avant-gardisme, des projets innovants et de travailler avec des gens nouveaux » résume-t-il.

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Erwan Ruty, Ressources Urbaines.

Ce n’est pourtant pas la vitalité et la créativité qui manquent. Fadila Mehal, directrice du service culture et information à l’Acsé ne dira pas le contraire. « Je suis frappée par la vitalité et le nombre de ces média qui viennent nous donner un discours alternatif. Il ne faut pas sous-estimer le poids de cette expression. Les média généralistes sont très attentifs à ce qui se passe dans les quartiers et à l’émergence de ces média ».

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Fadila Mehal au micro, directrice du pôle promotion de la diversité par l’image et les médias à l’Acsé.

Le ministre de la culture et de la communication, Frédéric Mitterrand, qui n’a finalement pas fait le déplacement pourrait également être attentif à ce qui se passe dans les quartiers. Ce dernier a déclaré (en vidéo) vouloir « désormais agir et avancer » pour « répondre au défi de la diversité et ouvrir les nouveaux territoires pour la culture et les média ».

« Je souhaite confier à la direction générale des média et des industries culturelles au sein du ministère et au centre national du cinéma et l’image animée, la mission de donner suite [...] aux propositions des différents rapports publiées sur la diversité dans les médias, en incluant dans cet enjeu la presse et la radio ». [...] J’insisterai pour que les objectifs et les indicateurs d’une vraie politique de promotion de la diversité sur les services publics y compris en termes de ressources humaines, figurent bien dans le nouveau contrat d’objectifs et de moyens de France Télévisions. » Ce dernier a également dit souhaiter soutenir les média des quartiers en leur apportant «  la stabilité, la reconnaissance, qui leur manquent trop souvent ». En effet, comme l’a rappelé Erwan Ruty, l’objectif de ce 3ème forum Médias-Banlieues est aussi de « se faire connaitre et respecter par les média grand public et les institutions ». Farid Mebarki, lui est persuadé qu’un rapport de force est en train de se créer. L’année 2011 pourrait le confirmer. En attendant, Frédéric Mitterrand souhaite que se tienne dans son ministère, une journée de travail annuelle sur le thème « Culture, média et diversité » qui réunirait la Halde, le CSA, les chaines de TV et de radios ainsi que les média et associations issus des quartiers « pour rendre l’action publique plus claire et efficace ». Le rendez-vous est pris pour 2011 !

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Frédéric Mitterrand, Ministre de la Culture et de la Communication

 

 

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