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Mauritanie

26 décembre 2008 - Dernier ajout 29 décembre 2008

Le pays des Maures. Fascinant, mais qui depuis quelque temps fait peur. Assassinat de Français, république islamiste, coup d’état, beaucoup de faits qui la rendent suspicieuse aux yeux des Occidentaux. Après avoir passé la frontière à la nuit tombée et bivouaqué sous les étoiles dans le désert, nous reprenons la route pour Nouakchott, la capitale. Là bas, peut-être lèverons-nous le voile sur le pourquoi d’une si mauvaise réputation, avant de traverser le pays d’Ouest en Est jusqu’au Mali.


 

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D’abord il y a ce désert. Magnifique, rien que du sable. Jaune, orange, rouge. La différence d’avec le Maroc que nous venons de quitter est saisissante. Des villages de toile épars, dressés le long de la route entre vent et sable. Nous sommes dans un pays économiquement pauvre. Les postes militaires, douaniers et policier, sont dépourvus d’électricité et tiennent plus souvent de l’amas de planches et de tôles que de la construction en béton. Quelques kilomètres avant la capitale, une carrière de sable. De grands camions bennes attendent, que sous leurs roues, une nuée d’hommes torse nu les remplisse. Armés de pelle, dans un beau mouvement d’ensemble, ils jettent le sable dans le camion, donnant l’impression qu’il jaillit de terre, projeté par un fourmilion géant. En les voyant travailler sous ce soleil de plomb, les paroles d’un adjudant Marocain, après s’être enquis de notre destination, le Bénin, me reviennent : « Ah… Ces Noirs, de beaux pays, ils sont juste un peu feignants, faudrait quelqu’un pour les mettre au travail… » L’oisiveté semble soudain être une notion très relative dont l’essentiel a échappé à ce brave militaire… Cette appréciation dévalorisante est hélas très rependue chez les Arabes, comme nous le verrons plus tard, et joue un grand rôle dans l’étrange atmosphère du pays.

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Nouakchott se dessine à l’horizon mais de nombreux barrages de gendarmes en ralentissent l’accès. La route reprise, nous nous apercevrons que ces points de contrôle sont espacés de cinq à dix kilomètres sur tout le trajet jusqu’à la frontière Malienne. Depuis l’assassinat des Français aux alentours d’Aleg (une banale affaire de rue loin de toute motivation religieuse ou fanatique), l’Etat sécurise à outrance les routes principales.
Le dernier poste franchi, nous voici enfin dans la capitale. Très peu d’immeubles, uniquement des constructions à deux voire trois étages maximum. Deux banques, dont une seule avec un guichet automatique. Une agitation de ruche et du sable virevoltant partout. Des épaves sur roue, à faire frémir d’effroi un garagiste, sillonnent les rues aux côtés de 4x4 rutilants estampillés ONG ou frappés d’insignes gouvernementaux, d’autres à la manière des bandits albanais circulent sans plaque d’immatriculation. À voir rouler ces fantômes de R19, sans phare, à la carrosserie dévorée par la rouille et maintenue à l’aide de fil de fer et de prière, freinant au klaxon et aux essieux arqués, on comprend la décision du Sénégal d’interdire l’accès de son territoire aux véhicules étrangers de plus de cinq ans. Aucune politique de prévention routière ne peut s’élaborer dans de pareilles conditions ! Sans compter que les autochtones, bien que sans le sous, méritent mieux que ces cercueils à roulettes pour se déplacer…

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Nous nous rendons à l’auberge Ménata, en plein centre ville. Lors de précédents bivouacs au Maro,c nous avions fait la connaissance d’un groupe de « Handicap Aventure » se rendant en 4x4 au Mali. Cette association des Pyrénées-Orientales y organise tous les ans des raids, d’une autre espèce, relevant avant tout de l’aventure humaine. A pied, à vélo, en fauteuil roulant ou hand bike, ouvert aux handicapés comme aux valides. « Faire ce raid et la route qui va avec c’est se rendre compte que c’est possible, que l’on peut encore vivre, faire des choses malgré un handicap, même sévère. Ça peu aider beaucoup, même ceux qui ne partent pas, mais qui ont connaissance de l’aventure. » explique Guy, cofondateur de l’association et chef d’une caravane de cinq véhicules. Connaissant bien la route, il nous avait recommandé cet endroit tenu par une jeune Française, Olivia, mariée à un Mauritanien.
L’endroit est intelligemment et chaleureusement pensé. Cette auberge est comme un havre de paix offert au voyageur transitant par Nouakchott. Une oasis bienvenue pour affronter l’ambiance spéciale de la ville. Une tension perceptible flotte dans l’air. Rien à voir avec le récent coup d’état qui n’a semble-t-il en rien perturbé le quotidien des habitants, la plupart l’ayant appris plusieurs jours après par le bouche-à-oreille. L’explication est ailleurs.
Être Européen et se rendre au marché relève de l’opération humanitaire en terre ravagée. À chaque arrêt c’est un attroupement qui se forme autour de vous, implorant un achat au nom de l’extrême pauvreté, des enfants à nourrir, de cet avenir qui ne vient pas. Le Noir prend à témoin sa place de paria au milieu des Arabes, l’Arabe combien il lui est difficile de se faire un chemin parmi tous ces voleurs à peaux sombre. La Mauritanie est un pays à part dans la région, à la croisée de deux univers, charnière plus que frontière entre le Maghreb et l’Afrique Noire. Deux cultures aux passés troubles s’y partagent la terre. Les Noirs, jadis déportés et asservis par des Arabes conquérants et esclavagistes. Puis, un long temps de colonisation française qui a bien pris soin d’aggraver les dissensions entre les deux communautés. Aujourd’hui, la grande pauvreté et la misère galopante n’arrangent pas les choses. Mais il reste cette habitude, ce réflexe, de positionner l’homme à la peau claire au-dessus de celui à la peau noire.
Sougou est un jeune guide, venant du sud-est et travaillant pour l’auberge. Ils sont une petite équipe, en plus des femmes oeuvrant à la cuisine et à l’entretien (impeccable) du lieu, à proposer des accompagnements lors de circuits découverte à travers le pays. Quand il apprend notre ville d’origine, il bondit : « Ouais ! Je sais parler Marseillais !! » et d’enchaîner, avé l’accent, « Du paing, du ving, putaing con ! Et mêêêrde ! Fait chiiier ! » Les supporters du vélodrome auraient donc vu juste, en délivrant ce slogan « un jour, le monde parlera Marseillais » ?
Dans un français impeccable, Sougou aime décrire son pays qu’il sillonne en permanence, soit pour le compte de l’auberge, soit pour convoyer des voitures qu’il va chercher, en car, à Tanger et qu’il rapatrie ensuite au Burkina. Pour lui, l’ambiance étrange de la capitale, toute en tensions sous-jacentes, réside dans le fait que le pays se partage en deux : « Les Moros Noirs et les Moros Blancs (Arabes). Si tu es dans le premier cas tu n’as droit à rien et tu dois te battre pour tout, dans l’autre, tu as de la considération et tu peux espérer avoir quelque chose, mais de toute façon, la corruption gâche tout ici. » Et d’en mettre un coup sur les ONG, « Ils arrivent en 4x4, versent de l’argent, sans savoir s’il va quitter la capitale et arriver dans les campagnes, ils ne voient que les directeurs. »

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Un autre jeune homme, très discret, travaille à l’accueil. Un bonnet de laine sur la tête. Sa peau est couleur de nuit, il a le regard profond et lointain. Mais son visage exprime une grande gentillesse et autant de lassitude. La journée, il reçoit les voyageurs, le soir et dans ses moments libres, il écrit, des textes pour le rap, sa passion. Anonyme, il tient pour l’instant à le rester. Du haut de ses dix-huit ans, il a déjà connu la prison et la torture pour des écrits trop explicites sur l’état de corruption de son pays. « J’ai maintenant des pseudos, car si je retourne dans leurs prisons, je sais qu’ils me casseront, cette fois définitivement. » Marseille il connaît bien, Kenny Arkana, la chanteuse née dans la cité phocéenne a fait appel à lui, d’autres, à Paris, réclame sa participation. Pourquoi ne pas venir en France ? « La considération » répond-il, « là-bas je n’aurais jamais celle que je peux avoir ici » et ajoute « C’est la situation, ici, qui m’intéresse. Ma sœur se prostitue pour vivre comme des milliers de jeunes filles, il faut à tout prix faire évoluer les choses, notre pays est une trop grande douleur pour nous. » Dans son téléphone portable dont il garde fréquemment les écouteurs à ses oreilles, il écoute du rap français comme beaucoup de jeunes de Nouakchott. À la différence des autres, ce n’est pas MPokora qui l’accompagne mais IAM. « Eux ont vraiment quelque chose d’intéressant à dire. Ils transforment leur vécu, font rêver. Ils ne jouent pas les bandits pour dire que la violence c’est mauvais comme tous les autres. » Je reste un long moment à parler avec ce jeune poète aux yeux tristes qui croit encore au changement. Autant de philosophie et de calme pour un si jeune âge force le respect.
Cette auberge pas comme les autres, abrite des personnalités inédites, des hommes et des femmes qui tracent leur vie loin des sentiers battus, des autoroutes humaines surpeuplées où le conformisme et la mesquinerie fleurissent sur les bas-côtés. Il y a Mohamed, de son nouveau nom de baptême. Il y a une quinzaine d’année maintenant qu’il a quitté ses Highlands natales pour le désert. En boubou de la tête au pied, le crâne rasé, ses grands yeux bleus jaillissent de son visage émacié, presque torturé. La vie parfois laisse des traces indélébiles. Aujourd’hui, il est berger de chameau. Le désert est devenu pour lui le seul endroit où vivre. Il ressemble à ces ombres qui hantent les rues de la capitale. Des nomades à peau sombre qui mendient, non pas pour manger, c’est pour eux accessoire, mais pour avoir de quoi acheter un chameau et retourner dans cette immensité de sable que la perte de leur cheptel leur a fait quitter. Les Touaregs ne sont pas faits pour la ville, ils n’y sont, que poussés par une extrême nécessité. Ceux qui ne trouvent pas suffisamment d’argent pour repartir à dos de chameau, s’échouent définitivement sur un trottoir et disparaissent aussi discrètement qu’ils sont arrivés. Mohamed, lui, a la chance d’être Ecossais, embauché par une école privée, il dispense des cours d’anglais à de jeunes étudiants de familles aisées. En quelques mois il aura de quoi trouver trois bêtes, il en doit deux au berger qui lui apprit le métier, et filer sans se retourner à l’abri des dunes, là où « on ne parle que si l’on a quelque chose d’important à dire, où personne ne s’enquiert du temps qu’il fera demain. » Où la vie et la mort sont si intimement liées que les relations humaines en sont simplifiées, sublimées. Mohamed ne dort pas à l’auberge mais sur le toit de l’école qui l’emploie, il est là pour goûter l’ambiance particulière de cette oasis, fumer tranquillement son herbe qui lui rend moins lourde l’absence du désert. Toucher un peu, au travers des voyageurs, un reflet du monde qu’il a quitté quinze années auparavant.

Nous sommes reposés, les clefs cassées du véhicule, changées, le plan de route défini. La caravane de « Handicap Aventure » a levé le camp. Leur passage a rendu l’équipe de l’auberge optimiste. Depuis les événements d’Aleg, les touristes se font rares. « Maintenant que les handicapés sont venus, les autres vont se rendre compte que la Mauritanie est un pays sûr et les affaires vont reprendre » prédit Sougou. Il est temps de se remettre en selle et de nous enfoncer dans ce pays étrange où seul les uniformes des forces de police et de l’armée rappellent qu’un jour, il n’y a pas si longtemps, la France exploitait ces terres et ses habitants. Nous passerons par la « route de l’espoir ». L’aventure continue, la campagne Mauritanienne nous appelle.

 

 

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