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Marseille - Chronique des jours de Sang -

28 mars 2013

Il n’ya ni fatalité, ni malédiction, ni processus irrationnel en action dans les quartiers nord de Marseille qui explique les « flambées de violences »récurrentes que la cité phocéenne essuie à intervalles réguliers.

Il y’a au contraire une logique économique et politique implacable qui régit ce macabre théâtre des opérations :


 

La logique économique est semblable à celle qui régule le « Marché », il s’agit d’une compétition à mort (au sens propre du terme) qui a pour but de conquérir des parts de marché et le contrôle des points de vente. A l’image des traders, des fonds de pensions et autres agences de notations, sinistres ambassadeurs de la dérégulation des échanges et de la subjugation des peuples, les cartels de la drogue des quartiers nord se sont, tout comme leurs modèles précédemment cités, affranchis des règles de la morale la plus élémentaire de vie en société. La fin (ou la faim) justifiant tous les moyens. Apparemment la cupidité sans limite, l’ambition et le goût obsessionnel du pouvoir de ces petits groupes revêt avec appétence les uniformes de la brutalité. Une brutalité bestiale, préhistorique ou post apocalyptique. Une brutalité qui réduit les relations sociales à la loi du plus fort, du plus inconscient…du plus fou.

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Droits photo : Ahmed Nadjar - Med In Marseille.

Mais cette logique est aussi fondamentalement raffermie par l’inadéquation des réponses que les pouvoirs publics lui opposent. Nous avons déjà déroulé dans un autre texte₁ la mise en scène quasi pavlovienne de la réponse du gouvernement et des politiques locaux face à ce drame humain qui impacte le quotidien de nos concitoyens. La communication l’a emporté sur le volontarisme politique…depuis longtemps hélas ! Les renforts de police systématiquement envoyé sur Marseille à chaque nouveau « règlement de compte », ne changent rien et les postures de Matamore de nos ministres de l’intérieur successifs ont fait long feu. Cette impuissance, cette incurie, cette vaine obstination et ce manque de courage politique et d’imagination devient ridicule et dénué de sens ! Continuer à croire que quelques centaines de policiers de plus changeront la donne du problème Marseillais, c’est au dire même des policiers, un emplâtre sur une jambe de bois.

Il y’a des solutions, et elles sont connues de tous. Mais elles sont politiquement ou plutôt électoralement très couteuses. Dans cette effroyable série de crimes, il n’y a qu’un seul et unique vainqueur politique : le FN ! A tel point qu’il n’a même plus besoin de polluer les quartiers d’affiches de candidats à la posture baroque et au sourire carnassier. A droite comme à gauche (la gauche de gouvernement) cette donnée électorale est au centre de toutes les réflexions. Elle fige toutes les velléités d’audace, d’autocritique et tue dans l’œuf les propositions alternatives. Pourtant c’est le pseudo « bon sens » et la « raison »dont se réclament la quasi-totalité des responsables institutionnels. Où est donc passé ce « bon sens »proverbial ? Lorsqu’il s’agit de reconnaitre que certaines solutions sont erronées, qu’elles conduisent à une impasse. Parce que c’est ce dont nous parlons ! Quel est le bilan de ces années de politique répressive ? Quel impact a-t-elle eu sur la diminution de la violence ? Nous entendons aussi la demande légitime de sécurité de nos concitoyens des quartiers populaires. Dans nos quartiers cette « insécurité » n’est pas vécue par procuration, elle conditionne les relations sociales et s’ajoute à toutes les autres oppressions. La sécurité dans nos quartiers passe par les points que nous développons ci-dessous :

1) Attractivité Lucrative et Prohibition.

On ne combat le crime organisé que d’une seule manière. D’une part en tarissant à la source l’approvisionnement du produit autour duquel s’organise le trafic. Mais pour cela il faut passer des gesticulations pseudo-sécuritaires aux résolutions internationales. Et pour se faire il faudrait réorienter les politiques Nord/Sud en basant les relations sur des principes de « vraie » coopération et non plus sur des échanges économiques largement au bénéfice de l’Europe et au détriment des peuples du sud.

D’autre part il faut se poser les vraies questions au sujet des substances arbitrairement classées comme illicites. C’est une législation pragmatique et dénuée de préjugés culturels qui permettra en légalisant le Cannabis de mettre fin à l’attractivité lucrative mortifère inhérente à ce « buisness de la terreur ».Comme l’on déjà compris de nombreux pays d’Amérique du sud, mais aussi les états de Washington et du Colorado aux USA. Oui le mot de légalisation est lâché et nous l’assumons, surement pas pour promouvoir la culture et la consommation du Cannabis. Nous savons que ce produit est toxique, au même titre que d’autres drogues en vente libre (Alcool, Tabac, Junk food…). Nous savons aussi qu’il est « l’eau de feu » de nos quartiers populaires, cette fumée qui anesthésie une partie de notre jeunesse, l’entrave dans sa conscientisation, détruit ses rêves et compromet son avenir. Nous ne le savons que trop ! Nous le vivons dans nos familles, nous le subissons dans notre entourage et dans le regard vitreux de gens que nous aimons. Et c’est donc en conscience que, devant le fléau de cette compétition meurtrière qui fauche les vies de nos enfants, de nos petits frères, nos neveux, nos cousins, nos amis que nous en sommes arrivés à la ferme conviction que rien n’arrêtera ce déchainement de violence. En tout cas rien de ce que l’état propose actuellement ! Nous le répétons, si la formidable pompe à finance que représente le commerce illicite du Cannabis n’est pas désamorcée, si l’état ne prend pas ses responsabilités en l’encadrant et en y adjoignant les moyens de prévention pédagogiques et sanitaires suffisant, demain les mêmes drames se répéteront, les mêmes larmes couleront et les mêmes gros titres nous donneront à nouveau la nausée ! Nous reprenons à notre compte la déclaration d’Otto Perez président du Guatemala : « 50 ans d’échec du combat contre le narcotrafic, Les pays doivent chercher de nouvelles voies pour combattre le narcotrafic d’une façon plus efficace et réduire la violence que provoquent les organisations criminelles. » Les temps changent et l’idéologie ne doit pas entrer dans la réflexion qui s’impose, nous devons nous poser la question de l’intérêt commun. Dans cette histoire le seuil de violence tolérable est depuis longtemps dépassé, nous ne pouvons plus nous satisfaire des solutions (qui n’en sont pas) en vigueur ! Il faut bien comprendre que rien ne peut empêcher, en l’état actuel des choses, des « équipes » de se remonter spontanément après chaque vague de meurtres ! Le commerce est trop juteux, pour que des jeunes insuffisamment structurés puissent lui résister ou plutôt lui échapper. Le risque est énorme, il est coûteux en vies humaines, il détruit des familles, des quartiers, il mine le moral des populations. Mais il est là où aucune autre économie ne perdure, là où l’état a abandonné, là où les gens se sont résignés ! Ce qui anime notre collectif c’est la défense des quartiers populaires et de ses habitants et nous nous devons de dénoncer un traitement de l’urgence asymétrique : au risque de choquer, faut il attendre que les fusillades aient lieue dans des quartiers plus cossus de Marseille ? Faut-il attendre que les victimes changent de profil sociologique ? Nous accusons l’état et les collectivités de non assistance à peuple en danger !

2) Rétablissement de l’Autorité.

a) Autorité de l’état :

Aucune société viable ne peut se concevoir sans sécurité. Mais il y’a plusieurs manières d’appréhender cette thématique. Celle que nos responsables politiques utilisent pour nos quartiers est celle qui est la plus spectaculaire, la plus inégalitaire et la moins efficace de ces approches. Spectaculaire dans le sens péjoratif du terme, parce qu’elle ne répond qu’a l’urgence médiatique, sans avoir d’effet direct ou indirect sur le fond du problème. Inégalitaire parce qu’elle donne une indication fiable sur le statut octroyé par l’état aux populations des quartiers populaires. Les camions de CRS qui bouclent des quartiers, peuvent donner une sensation étrange de sécurité. Sensation ambiguë oscillant entre la "satisfaction" qu’engendre momentanément la disparition du trafic et le sentiment oppressant de "couvre feu" permanent. Ce que demandent nos concitoyens c’est l’égalité de traitement y compris en terme de sécurité. Et nous pensons que la mise en place de commissariats de proximité dans certains quartiers serait une réponse plus appropriée à ce marasme. Ces commissariats devront rester ouverts 24/24 et devront fonctionner avec des effectifs formés, expérimentés et intégrés dans le quartier. La sécurisation de nos quartiers populaires doit se faire dans la normalisation des relations entre l’état et les habitants. Elle ne doit plus se faire dans le spectacle, la punition collective et les rodomontades hypocrites.

L’autorité ne s’acquiert que par l’exemple. Alors, comment ne pas s’émouvoir du message calamiteux qu’une partie de notre représentation nationale et locale propage de par son manque d’intégrité ou d’honnêteté. Que dire aux délinquants sur le vice et la vertu alors même que Marseille est (re)devenue une citadelle de l’affairisme, du clientélisme, du népotisme et des combinazzione entre amis ? La logique voudrait que les appareils politiques se penchent sur cette calamité et sanctionne courageusement toutes les "brebis galleuses". Mais ce n’est, hélas, pas le cas, au moment même ou il faudrait plus encore que ces mesures urgentes de salubrité politique. Oui, c’est un changement de logiciel comportemental qu’il faut installer dans toutes les sphères décisionnelles. Redisons des "gros mots", reparlons d’éthique et de morale. Cette vérité vaut également pour la police, parce qu’il faut aussi déterminer le "type" de police que nous voulons, l’actualité récente nous met en garde contre les dérives.

b) Autorité des familles :

Le constat est quasi unanimement partagé, c’est sur l’interprétation de l’analyse dudit constat que les divergences apparaissent. Pour notre part nous sommes attentifs à la dérive individualiste de notre société. Le libéralisme est un postulat que nous soutenons lorsqu’il s’agit de défendre les libertés individuelles. Mais la variante péjorative et dévoyée de ce concept nous interpelle à plusieurs titres. L’ultra libéralisme s’appuie sur la promotion dogmatique du consumérisme et de l’individualisme.

Le consumérisme nous fait croire que l’unique but de nos existences se résume à la consommation frénétique des biens et des services dont notre modernité nous donne la "jouissance". Cette propension de notre société à tout dévorer, produit sur les populations une névrose globale qui tend à confiner le bien ou le bonheur à la seule vacuité de nos achats compulsifs. Nous existons donc parce que nous consommons, et pour consommer il nous faut de l’argent. De fait, nous n’existons que si nous avons de l’argent !

L’individualisme, autre mamelle de l’ultra libéralisme, réduit la perception de notre environnement à la simple expression de notre égo. Cette vision étriquée du monde dans lequel nous vivons entrave notre capacité à l’empathie, elle brise les chaînes de solidarités naturelles et atomise la société jusqu’au sein des familles. Elle permet à l’individu de ne plus se comporter comme un animal grégaire (ce que nous restons intrinsèquement). Elle permet à ce même individu de faire sauter les verrous psychologiques qui limitent le recours à la violence. L’individualisme participe de cette déshumanisation de nos relations, ne plus voir en l’autre un autre soi permet de se dédouaner à bon compte de nos responsabilités réciproques.

Il y’a donc un travail de fond à organiser en terme d’éducation, de redéfinition de projet commun. Un travail de longue haleine que les mesures populistes de sanctions des familles ne peuvent en aucun cas résoudre. Mais puisqu’il faut émettre un avis sur l’autorité des familles, il faut re-contextualiser celui ci dans le cadre des crises multiples qui ravagent notre société. Si la reconquête de l’autorité de l’état ne se fera que par le biais simultané de l’exemplarité et de son investissement dans les quartiers. L’autorité des familles ne se fera, pour sa part, que de par le rétablissement de la souveraineté économique d’une multitude de familles. On ne peut continuer à dénoncer "l’économie parallèle", si d’un autre coté "l’économie légale" continue à fonctionner sur des piliers comme la discrimination de masse, l’apolitisation des classes populaires, le démantèlement des services publics, la déréglementation du travail (flexi-sécurisation), la précarisation des salariés et des sans emplois, et l’inégal accès au logement, à la santé et à l’éducation ! Pour que l’éducation puisse s’appuyer sur un modèle social efficient il faut rétablir, par la lutte contre toutes ces inégalités et aussi contre le chômage et la précarité, l’harmonie au sein de la cellule sociale de base qu’est la famille. Et cela on ne peut y parvenir que par des mesures énergiques de relance de l’emploi et d’éducation dans les quartiers populaires.

3) La Justice pour tous !

Quitte à radoter, nous répéterons inlassablement que l’égalité est le ciment de la démocratie. Sans elle rien de solide ne peut être construit. Une société qui produit autant de contradictions dans la façon dont elle juge les faits et les personnes ne peut être vouée qu’à la faillite et à l’anarchie. Rien, nous disons bien rien, n’est plus révoltant que l’injustice sociale ! Cette injustice est le ferment de toutes les colères, de tous les renoncements. Sans entrer dans le débat sur le déterminisme, le contexte violent favorise la violence. L’injustice et les inégalités favorisent les comportements déviants. Une société qui tolère l’injustice creuse sa propre tombe ! Une victime est une victime, sans distinction de race, d’âge, de sexe, d’appartenance religieuse ou de classe sociale ! De la même manière nous rappelons qu’un assassin est un assassin…fût il policier dans l’exercice de ces fonctions ou en dehors de son service ! Et il doit être jugé en tant que tel ! Si l’on transige avec cette loi inaliénable, c’est l’ensemble de l’édifice qui s’écroule ! Nous faisons ainsi notre cette antienne de la lutte pour les droits civiques : « Pas de Justice, Pas de Paix ! ». Nous ne sommes pas juristes mais cette vérité est fondamentale, rien ne saurait être discuté sans la ratification de ce préalable !

Pour finir, cette « guerre » qui ne dit pas son nom est avant toutes choses un immense gâchis humains. Nos pensées vont aux familles et aux amis de ceux qui sont tombés. Qu’ils reposent en paix ! Nous souhaitons par nos paroles et par nos actes témoigner de notre accablement et nous assurons les proches que nous ne laisserons pas leurs disparus êtres salis, désincarnés, déshumanisés ! Nous sommes accablés et nous nous demandons : « combien de fois encore allons nous accompagner nos proches jusqu’à leurs tombes ? Combien de temps encore allons-nous accepter que les nôtres tombent ? »₂.

A ces questions nous demandons des réponses aux pouvoirs publics, mais nous nous tournons aussi vers nos quartiers pour leur dire qu’il est temps de faire quelque chose pour nous même, pour nos familles, nos amis, nos voisins. Seule la solidarité, la conscience et la confiance dans notre communauté de destin rendra nos vies plus sûres et donnera un avenir à nos enfants !

BENSAADA Mohamed Pour

Quartiers nord/Quartiers forts

 

 

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