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Marche pour l’égalité, relève assurée ?

7 juillet 2009

Dossier Marche pour l’égalité

Ils sont neuf, ont à peine vingt ans et veulent accomplir un « devoir de mémoire » en partant sur les traces de leurs aînés, qui ont marché pour l’égalité et contre le racisme alors qu’eux n’étaient même pas nés. Un projet impulsé par le réalisateur Fouad Chergui et dont la première étape, mardi dernier, fût bien sûr Marseille, où ces jeunes lyonnais ont pu discuter avec les « anciens » acteurs de ce mouvement sans précédent. Ou quand deux générations de marcheurs se rencontrent…


 

Qui sont-ils ? Que veulent-ils ? Qu’est-ce qui les pousse à vouloir marcher sur les pas de leurs aînés ? De nombreuses interrogations accompagnent l’arrivée dans la cité phocéenne, mardi 30 juin dans la soirée, d’un groupe de neuf jeunes originaires de Lyon et de sa banlieue, parti de Villeurbanne. Seule certitude, son désir de faire revivre la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, de se voir transmettre la mémoire des marcheurs de l’époque, puis à terme – après avoir fait sa propre expérience du périple – de la retranscrire et la diffuser le plus largement possible.

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Une nouvelle génération de marcheurs.

C’est aux Puces, dans une salle prêtée par l’Association Culturelle Amazigh, qu’une rencontre est organisée sous l’égide de Medhi Amar, entre eux et des acteurs marseillais de la Marche de l’époque. Quelques jours plus tôt, le 21 juin, les jeunes lyonnais avaient pu s’entretenir avec une dizaine de Marcheurs originaires de leur région. Si « c’est avec un grand plaisir » que les Marseillais présents accueillent la nouvelle génération, il n’en demeure pas moins une grande curiosité de la part des « anciens », et non une réelle « méfiance » comme l’a ressentie Nabil Merad, un des jeunes marcheurs qui relate la rencontre dans un billet posté sur le LyonBondyBlog. Une soif de connaître les motivations du groupe qui tardera à être assouvie.

Car en effet, l’initiative incombe au réalisateur Fouad Chergui, soutenu notamment par la Cimade, qui travaille depuis plusieurs années dans le cadre de son association CLAP sur les questions de mémoire des populations immigrées. C’est à la faveur de la réalisation de son premier documentaire, intitulé La Valise [1], qu’il découvre grâce à un livre déposé par une assistante sociale dans la malle, l’histoire oubliée de la Marche pour l’égalité. Et qu’il décide de s’en emparer, entraînant dans son sillage quelques bambins qui pourraient être les enfants des Marcheurs de 1983. « On n’est pas là pour manifester, ni pour revendiquer, tient-il à préciser. On va à la recherche de notre histoire. Il y a encore des problèmes dans les quartiers, c’est sûr, mais pour comprendre ce qu’il se passe aujourd’hui, il faut comprendre ce qu’il s’est passé hier ».
Fouad Chergui commence donc par poser ses caméras, afin d’immortaliser le face à face entre les neuf marcheurs frais émoulus, et Marilaure Mahé, l’une des quinze personnes parties de Marseille vingt-cinq ans en arrière et ayant usé ses souliers de bout en bout du voyage, qui n’avait alors rien d’une promenade de santé. Avec douceur et bienveillance, la « Marcheuse permanente » retrace son parcours. L’entretien dure, les autres invités s’impatientent : « on s’attendaient à une rencontre débat, pas à un tournage de documentaire en plateau », plaisante à moitié l’un deux. « Que veux-tu ? C’est la génération Star Académie ! », lance un autre.

Histoire oubliée

Pourtant, l’exercice n’est pas anodin puisque, une fois occultée la présence des caméras et après la diffusion d’images d’archives recontextualisant la Marche, la rencontre a valeur d’échange, de transmission pour une jeunesse en mal de mémoire. « Pourquoi on n’est pas au courant que cette marche a eu lieu ? » questionne Rafika Bendermel. L’étudiante à Sciences Po, qui a consacré un mémoire au sujet avant même d’avoir eu vent du projet de Fouad Chergui, peine à dissimuler sa colère : « comment se fait-il que dans la patrie des droits de l’Homme, il y ait pu avoir à l’époque un mort par semaine, sans que l’on en parle aujourd’hui. Quand j’ai su ça, j’ai été choquée. J’en voulais de ne pas savoir ». Chacun s’accorde sur le rôle que n’a pas su tenir l’éducation nationale, cette école républicaine qui a omis d’enseigner tant de pans de la construction heurtée d’une nation. « On a envie de récupérer une partie de notre histoire qui nous échappe et dont on a entendu parler que par le biais de SOS Racisme », enchaîne Tara, une autre jeune impliquée dans l’aventure. L’évocation de l’association montée de toutes pièces par la gauche, entraîne de nombreux commentaires, tant quant à la récupération dont a fait l’objet le mouvement spontané de 1983, que sur l’étouffement calculé d’une organisation des luttes pour les droits civiques naissante.

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Attentifs au discours des marcheurs historiques, les jeunes sont à la recherche d’une mémoire oubliée. Sous le regard des caméras du réalisateur Fouad Chergui.

Pour faire revivre une page écrite par leurs aînés, le petit groupe entreprend une marche de quinze jours, contre cinquante nuits en 1983. « On marchera un maximum », assure Fouad Chergui, même s’il sera nécessairement fait recours à la voiture, pour avancer. Il est avant tout question de faire se manifester les acteurs de la Marche de l’époque. Aujourd’hui, les « néo-marcheurs », après avoir rallié Aix-en-Provence le 1er juillet, puis remonté la vallée du Rhône, sont arrivés à Lyon, où une grande manifestation culturelle et joviale doit les accueillir. Un débat public est prévu ce soir, en présence de nombreux Marcheurs d’alors : Toumi Djaidja, Farid Lahoua, Nacera Dellal, Fatima Dehallel, Christian Delorme (dit « Le curé des Minguettes), Jean Costil,…
Le 13 juillet, la petite troupe devrait arriver à Paris. Pourquoi avoir choisi cette date, à la veille du 14 juillet ? Il n’y aura que défilé militaire sur les Champs et « Garden party » à l’Elysée pour la réceptionner, au lieu de la ferveur populaire qui avait rassemblé 100 000 personnes le 3 décembre 1983… N’est-ce pas le risque d’une nouvelle « récupération » ? « Moi je veux bien être récupérée, au contraire », clame Rafika, comme pour enfin donner l’ampleur méritée à la Marche et aux fruits qu’elle a portés.

« On est quoi ? Des Beurs, des Franco-Maghrébins, des Français ? »

Mais si d’apparence il ne s’agit que de « rendre hommage aux marcheurs et à la Marche », les motivations de chacun tiennent néanmoins, au moins partiellement, de l’idéologie. Unetelle marche en espérant porter à la connaissance et au courroux de tous la situation innommable faite aux sans-papiers dans notre pays, untel justement parce qu’il a été mis dans cette configuration de clandestinité forcée, une autre enfin pour découvrir qui elle est : « on a à peu près vingt ans et on est quoi ? Des « Beurs », des Franco-Maghrébins, des Français ? ».
Hanifa Taguelmint, Marcheuse historique, intervient : « en ce qui me concerne, la Marche pour l’égalité n’était pas une quête identitaire. On était en train de tuer les miens », se remémore celle qui a perdu son frère, dans un climat où l’on tirait les jeunes d’origine maghrébine comme du vulgaire gibier, sans craindre d’être sanctionné.
« Et si c’était à refaire ? » interroge l’un des participants à la Marche version 2009. « Dans des conditions semblables, je le referai », confirme Marilaure Mahé. Quant aux effets escomptés, n’ont-ils pas été au final en deçà des espérances des Marcheurs ? « Le courant d’espoir soulevé à l’époque pourrait être comparable à celui qu’a fait naître l’élection de Barack Obama, résume Marilaure. Peut-être que l’on était naïfs, toutefois on savait que ce n’était pas le fait de marcher, ni d’être reçus par Mitterrand qui allait faire que les crimes racistes cesseraient. Pourtant, on se disait : "plus rien ne sera comme avant". Malheureusement, ça n’a pas changé les choses fondamentalement ». Saïd Boukenouch qui, s’il n’a pas marché tout le long en 1983 a néanmoins été l’un des membres actifs de l’organisation logistique sur Marseille, renchérit : « en plus de l’obtention de la carte de séjour de dix ans, nous avons conquis pour les étrangers le droit d’association », qui jusqu’alors leur était refusé.

Marche ou crève, c’est la relève

Vers 23 heures, un autre Marcheur pour l’égalité fait son entrée. Ce n’est autre que l’aixois Bouzid Kara, auteur du seul ouvrage décrivant de l’intérieur la Marche de 1983, qui était aussi l’un des porte-parole des marcheurs. Il est lui aussi invité à partager son expérience avec les jeunes. Il plaisante : « j’ai usé deux paires de baskets dans l’histoire », en jetant un coup d’œil amusé aux tongs et sandalettes dont sont simplement armés ses successeurs. « On a fait ça parce qu’un enfant de neuf ans s’était fait bousiller par un "pavilloneur" », dit-il pour expliquer sa démarche. Une génération après, Bouzid apparaît comme cassé. Derrière des années de lutte au sein d’associations de promotion des droits civiques, il est devenu déménageur. « Je ne souhaitais pas me poser en modèle, on voulait juste qu’il y ait des gens de toutes les origines à tous les emplois ».

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Bouzid Kara, porte-parole des marcheurs de l’époque et auteur du livre La Marche était présent pour partager son expérience.

Le contexte n’est pas le même, les motivations non plus. La crainte de la récupération plane toujours. Mais les « anciens » ne peuvent qu’encourager les « nouveaux » dans leur démarche, qui si elle ne porte officiellement aucune revendication, a le mérite de faire émerger une histoire – pas si lointaine – occultée. Pour l’heure il est temps de rejoindre la paroisse où les neuf jeunes marcheurs sont attendus pour la nuit, qui sera courte...

Pour suivre la progression de la « Marche de l’égalité » nouvelle génération, et connaître tous les moments forts de l’initiative, rendez-vous sur le site mis en ligne par l’association CLAP : Marche-égalité.com.

Retrouvez l’ensemble de nos articles, publiés dans le cadre d’un dossier consacré aux 25e anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme :

- 1983-2008 : la Marche pour l’égalité, une génération après

- Marilaure Mahé, éternelle Marcheuse pour l’égalité

- Souvenirs, soupirs et avenir : quand des acteurs de la Marche pour l’égalité se retrouvent

- « Douce France » : dix ans de lutte des enfants de l’immigration, racontés à la nouvelle génération

- Une génération après la Marche, Dahmane plébiscite Sarkozy

- Les 25 ans de la Marche, dans la ligne du MIR

- Hanifa Taguelmint : une Marcheuse pour l’égalité, FACE à l’espoir d’un « Plan Banlieues »

 

 

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