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Malika Benarab-Attou : l’atout écolo du parlement européen a tout d’une grande

15 juin 2009 - Dernier ajout 17 juin 2009

La Savoyarde siègera bientôt à Bruxelles. Placée en troisième position sur la liste Europe Ecologie pour la circonscription du Sud-est, Malika Benarab-Attou a été élue députée au sortir des élections européennes qui se sont déroulées le 7 juin dernier. De son militantisme au sein des Zaâmas de Banlieue à Lyon dans les années 80 à son engagement contemporain pour la planète, retour sur le parcours d’une femme qui a fait de sa double identité une force.


 

La voix est cassée, le souffle court. Depuis que Malika Benarab-Attou a été élue députée européenne, dimanche 7 juin, cette Chambérienne de 46 ans enchaîne les rendez-vous avec les média. Il a fallu revenir maintes fois à la charge pour enfin obtenir cet entretien avec elle mais, et cela est de bon augure, celle qui était troisième sur la liste présentée par le rassemblement Europe Ecologie dans la circonscription du Sud-est a à cœur de tenir ses promesses. Et nous accorder une demi-heure de ce temps si précieux en faisait partie...
Née en Algérie quelques mois seulement après l’indépendance, Malika Benarab-Attou bénéficie de la double nationalité, après avoir effectué une démarche volontaire d’acquisition de la citoyenneté française. Une identité multiple qui va marquer, on va le voir, la route qu’elle s’est tracée.
Car si elle fait ses premiers pas à Aïn Benian (appelée Guyotville du temps de la colonisation), petite ville d’immigration kabyle dans la toute proche banlieue ouest d’Alger où son grand-père décide de s’installer durant la guerre, Malika Benarab-Attou est appelée à vivre sous d’autres cieux. Elle a cinq ans lorsque sa famille embarque pour la France, alors en plein essor économique et en demande de main-d’œuvre. Son père sera OS dans une usine Renault. Direction les Abrets, commune savoyarde bordant l’Isère. Ici comme à la Villette d’Anthon – une localité rurale à la frontière du département de l’Ain où elle habitera ensuite – la petite fille se voit octroyer « plus d’autonomie » que si elle avait vécu dans une grande agglomération. « A la campagne, il y a moins de circulation, moins de dangers qu’en ville, où l’on ne laisse jamais les enfants aller seuls ». De cette enfance insouciante, elle ne garde que des « bons souvenirs ».

Adolescente militante

Son cursus scolaire s’y poursuit jusqu’à sa première année de lycée. Mais la maisonnée déménage sur Lyon, où la jeune fille qu’elle est devenue passe son baccalauréat, décrochant un prometteur 18/20 en philo. C’est dans la ville des lumières que Malika découvre le militantisme. La France connaît alors une période particulièrement noire, avec des meurtres récurrents de jeunes d’origine maghrébine, sans que les auteurs de ces crimes ne soient sanctionnés à la hauteur de l’atrocité dont ils se sont rendus coupables. « Les peines étaient très faibles pour les meurtriers » se souvient-elle. La jeunesse cherche à se structurer, particulièrement dans les environs de Lyon : des associations se montent dont les « Zaâma de Banlieue », où Malika Benarab-Attou fera ses armes. Si elle vit de l’intérieur les prémices de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983, elle n’y prend pas part physiquement. L’esprit y est mais elle est encore « trop jeune ». « Une fille en plein mouvement d’émancipation personnelle » vis-à-vis de son père, de surcroît.
La Marche se solde par un réel moment de réflexion, durant lequel les jeunes issus de l’immigration maghrébine s’interrogent sur le sens à donner à ce soulèvement, « comment structurer cet élan autonome de lutte qui commençait à se dessiner, quelles actions mener,… ». Des assises de la jeunesse sont organisées, des groupes se forment à Lyon, mais aussi à Marseille. Cependant, très vite, « tout cela est balayé avec la création de SOS Racisme ». La volonté du Parti socialiste, qui «  craint un mouvement qu’il ne maîtrise pas » est de faire contrepoids en lançant – sous la houlette de Julien Dray, alors missionné par François Mitterrand – une structure « apolitique, voire antipolitique, au discours un peu lénifiant ».
Malgré la mutation en 1985 des Zaâma de Banlieue en JALB (Jeunes Arabes de Lyon et Banlieues) association à laquelle la jeune femme prend part, le résultat est sans appel : « on a perdu du temps », regrette Malika Benarab-Attou. Plutôt que de laisser se poursuivre une réflexion libre sur ce qu’était cette jeunesse née de l’immigration de leurs parents, sur les relations entre Maghreb et France au sortir de la colonisation et de la Guerre d’Algérie, tout un pan de notre histoire « n’a pas été exploré, pas assumé, et travaille aujourd’hui la société française. Ce qui nous amène à la situation que l’on connaît aujourd’hui et que l’on retrouve dans le racisme, les discriminations, dans le rapport colonial qu’entretient la France avec ceux qui sont originaires de l’autre côté de la Méditerranée ».

Rupture et réconciliation

Sauf le soutien d’un certain « catholicisme social » incarné notamment par la Cimade, les jeunes Lyonnais ne bénéficient d’aucun soutènement logistique, encore moins de moyens financiers. Le mouvement s’essouffle. « Nous étions sur tous les fronts, les études, le travail,… », se remémore Malika, qui a elle-même toujours mené ses études en parallèle d’une activité professionnelle. A l’époque, la situation politique « empire », avec la promulgation de lois «  très répressives » liées à l’immigration. Charles Pasqua est à la manœuvre. Les tenants de cette lutte pour leur reconnaissance trop tôt avortée s’usent et se disent «  il faut qu’on sauve notre peau, nous avons notre vie à faire ».
C’est à ce moment-là que Malika, devenue formatrice pour adultes, décide de quitter Lyon pour la Capitale. Dans sa tête, Paris n’est qu’une étape. Elle y poursuit toutefois ses études, en un « parcours un peu atypique », fréquentant tantôt les cours d’anthropologie, de linguistique, ou encore les amphis où sont dispensées les sciences sociales qui la passionnent. Elle ne valide pas tout, obtient toutefois un DEA en Société contemporaine du Maghreb à l’université dite de Vincennes. Le crépuscule des années 80 annonce son départ pour les Etats-Unis. Trois mois d’échange interuniversitaire durant lesquels Malika pourra mettre à l’épreuve sa double appartenance. « En France, je me disais que la société ne voulait pas de moi, m’acceptait à la rigueur parce que j’étais une femme. Mais le discours que je recevais en pleine figure c’était que mes frères n’étaient ni bons, ni beaux, que mes parents, mon père, ne faisaient qu’égorger des moutons dans leur baignoire. Je me disais que je n’avais pas ma place ici ». Arrivée à Ocean City, sur la côte est étasunienne, le message se révèle tout autre : « tout le monde m’appelait « la Française ». Dans mon pays je me sentais rejetée, là-bas j’étais la « French girl », plus française que je ne l’aurais imaginé ».
Vue sous cet angle, Malika revoit sa position et se dit que « plutôt que de vivre ces deux identités en opposition, autant les vivre de manière complémentaire ». Après la rupture de ban d’avec la France, elle décide de se réconcilier avec ce qu’elle est. «  Peut-être que la France n’est pas mûre », mais elle reste persuadée être en accord « avec des valeurs qui [lui] correspondent, les Lumières, la littérature,… ». La lecture de l’œuvre d’Abdelkebir Khatibi (sociologue et philosophe marocain décédé en mars dernier) transcende sa vision de la multiplicité des appartenances. L’auteur, « un intellectuel génial et touche à tout » qui a côtoyé Roland Barthes et fût un ami proche de Jacques Derrida, et commet spécialement Maghreb pluriel lui fait prendre conscience que « ce discours qui voudrait que l’on ait le cul entre deux chaises ne tient pas debout ».

« Candidate du pari »

Quels mois plus tard, après des séjours en Angleterre et en Allemagne où elle vivra l’avant et l’après Chute du mur de Berlin, Malika Benarab-Attou rentre en France, « mieux dans ses baskets » et décidée à essayer de «  tisser des ponts d’une culture à l’autre, d’une rive à l’autre de la Méditerranée ». Forte d’un diplôme décroché à l’Ecole nationale supérieure de la Sécurité Sociale – instution où elle travaillait déjà comme responsable de formation – elle y occupe désormais un poste de cadre.

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Malika Benarab-Attou, posant avant son élection à la droite de Michèle Rivasi, tête de liste Europe Ecologie dans le Sud-est

Dans le courant de la dernière décennie du XXe siècle, un autre écrivain la marque de son sceau sociologique : Edgar Morin. Il l’ouvre, par sa façon de « penser la complexité du monde », à cette approche qu’elle retrouvera plus tard chez les écolos. Ce n’est qu’en 2002 que Malika franchit le pas de l’engagement dans un parti politique, en adhérant au mouvement des Verts. Ce qui l’attire chez eux : une vision non étriquée, qui ne se limite pas à des questions purement environnementales, mais à la manière dont la dimension humaine est raccrochée à elles.
La Chambérienne veut « Changer d’air », comme le propose le manifeste d’Europe Ecologie, signé depuis par plusieurs milliers de personnes. A l’aube de 2009, elle pose sa candidature à la candidature à la députation européenne, et obtient la troisième place sur la liste menée par Michèle Rivasi dans le Sud-est. Sébastien Barles, le directeur de campagne, n’ose pas croire à son élection. Elle lui dit « je suis la candidate du pari ». « Je ne soutenais pas que c’était gagné d’avance, mais que c’était jouable. Nous n’étions pas nombreux à y croire… ». Pari gagné : au soir du 7 juin, Malika se voit portée par les urnes au parlement européen, son parti venant narguer un PS moribond.

Campagne dans la campagne

De cette campagne menée tout sauf « vertement », Malika Benarab-Attou retient quelques moments forts, le ralliement de personnes qui n’avaient jamais touché à la politique auparavant, le traitement des média si loin de ce qu’elle ressentait sur le terrain.
Qu’est-ce qui a décidé les électeurs qui se sont exprimés à choisir le bulletin d’Europe Ecologie à plus de 18 % ? « Il y a des gens qui votent habituellement à gauche, au PS, et qui ont été séduits par la vision globale que l’on propose. On parle d’environnement, mais aussi de social, d’économie, de relations nord-sud,… Il y a aussi la belle campagne que nous avons menée, avec beaucoup de pédagogie pour expliquer les enjeux de l’élection, cet autre rapport à la politique. La présence d’Eva Joly a certainement joué aussi. Et enfin, notre site, très participatif, a contribué à créer une certaine dynamique », analyse la toute fraîche parlementaire.
La promesse de siéger bientôt se vit comme « un immense espoir ». « Le sentiment d’une grande responsabilité » plane aussi : les inégalités qu’il faut absolument réduire, les « petites guéguerres » internes qu’il faut faire taire. Malika n’a « pas le droit à l’erreur ». Elle compte bien s’atteler dès que possible aux projets qui l’animent. Dans sa profession de foi, il était question de relations avec l’Afrique, d’agriculture paysanne, de protection sociale, puisque c’est son domaine de prédilection. L’Union pour la Méditerranée y tient une place prépondérante également : surtout, « ne pas faire de ce projet un outil commercial pour gagner de nouveaux marchés, comme Nicolas Sarkozy veut le faire, quitte à vendre des centrales nucléaires à l’Algérie ». De sa double nationalité, Malika n’en fait pas qu’un symbole, mais un lien possible entre le nord et le sud. Un « creuset incroyable, une culture commune » qui exigent que des relations soient fondées « non pas en discutant de commerce mais en parlant de l’aspect civilisationnel qui nous unit et de sa forte dimension de fraternité ».

« La tête dans les étoiles européennes, les pieds dans la glaise des terroirs »

Le problème des harragas qui risquent la traversée de la Grande Bleue pour gagner la France « torture l’esprit » de Malika Benarab-Attou. Sa voix se brise un peu plus lorsqu’elle évoque les « 13 000 jeunes qui se sont noyés » durant leur tentative désespérée. Un drame « qui ne touche quasiment personne ». Voilà l’une des critiques faites à propos de l’Europe : que tout soit centré sur l’économique, la réduction des déficits, alors qu’il faut se concentrer sur l’humain selon elle. La politique migratoire doit d’ailleurs être conçue sous l’angle de « la prise en compte des besoins des peuples ». Tout comme la réponse à la situation de plus en plus inégalitaire ne peut résider dans un extrémisme exacerbé. On l’a vu, les extrêmes droites de certains pays de l’Union ont parfois émergé, voire sont sorties renforcées de ce scrutin européen. Pour éviter la tentation du retranchement, du repli sur soi, les écologistes proposent « la mise en place d’un revenu minimum d’existence, mais aussi d’un revenu maximum ».
Pas d’angélisme quant à la « diversité » non plus. Si Malika Benarab-Attou peut se sentir quelque part représentative d’une France multiple, elle ne l’envisage pas de la même manière que le chef de l’Etat, qui ne fait selon elle que du « remplissage ». « Quand on fait de la politique, c’est que l’on porte un projet. Quel est le projet de Rachida Dati, à part appliquer la politique de Nicolas Sarkozy, quand on voit la surpopulation dans les prisons, le taux de suicide tant chez les personnes emprisonnées que parmi les gardiens ? Ce n’est pas parce qu’elle est d’origine maghrébine que sa politique est bonne », assène sèchement la députée.
Malika Benarab-Attou aura bientôt l’occasion de développer sa propre vision de l’art politique. Pour plus d’efficacité, elle entend se mettre en disponibilité de la Sécurité Sociale, afin d’assumer ses nouvelles attributions à plein temps. La maman qu’elle est compte s’installer en famille à Bruxelles, tout en conservant un logement à Chambéry. « La tête dans les étoiles européennes, mais les pieds dans la glaise des territoires », pour pouvoir effectuer des allers-retours entre la Belgique et le territoire où elle a été élue, et porter là-bas les espoirs nés ici.

Malika Benarab-Attou en quelques dates :

- 1963 : Naissance en Algérie
- 1968 : Sa famille s’installe en France
- 80’s : Milite au sein de l’association des Zaâmas de Banlieue, puis des JALB
- 1989 : Quitte Lyon pour Paris
- 2002 : S’engage politiquement en intégrant le parti des Verts
- 2009 : Est élue députée européenne du Sud-est de la France sur la liste Europe Ecologie

 

 

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