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Lorsque le Canada transmet quelques clés du vivre-ensemble

25 juillet 2012 - Dernier ajout 26 juillet 2012

Si certains pays assument les effets de la diversité sur leur territoire, d’autres se distinguent par la valorisation de cette richesse. Au Canada, les 34 millions d’habitants qui s’y épanouissent représentent à eux-seul une mosaïque culturelle, ethnique et linguistique, propre à ce territoire. C’est dans cet esprit d’intégration et de valorisation que des élus issus de la diversité se sont envolés, début du mois de juillet, vers le deuxième plus grand pays du monde. Sur place, il s’agissait d’analyser, d’étudier et de mesurer les politiques mises en œuvre envers les populations migrantes. Deux élus de la région, qui ont participé à ce voyage d’étude, ont exposé une politique d’intégration qui est aux antipodes de celle appliquée sur le territoire national.


 

C’est dans le cadre de l’Aneld (Association nationale des élus locaux pour la diversité) que la délégation interpartis, comprenant trois femmes et trois hommes dont notamment Haouaria Hadj Chikh (Front de gauche) et Nassurdine Haidari (PS), a été invitée par l’ambassade du Canada. De retour de leur expédition, ils nous ont livré leurs impressions. Interview à deux voix :

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Photo 1 De g. à d. Nassurdine Haidari (PS), le juge de la citoyenneté, Faten Hidri (Parti radical), Leila Leghmara (Nouveau Centre), Kamel Hamza (UMP), Fouad SARI (EELV) et Haouaria Hadj Chikh (Front de gauche)

Med’in Marseille : En tant que membre de l’Aneld, vous êtes partis durant toute une semaine au Canada, comment s’est déroulé ce voyage ?

Haouaria : l’ambassade du Canada a programmé une série de rencontres, sur la base de notre volonté, afin de mesurer les politiques qui étaient mises en place en direction des populations migrantes tant au niveau de l’intégration que sur des questions d’emploi.

Nous avons fait un premier arrêt à Ottawa où nous avons rencontré Jason Kenney, ministre de la Citoyenneté, de l’Immigration et du Multiculturalisme et Philippe Zeller, ambassadeur de France au Canada. Ce dernier nous a donné son sentiment sur l’approche politique de la question qui était plutôt mitigée. Selon lui, les mesures liées à l’intégration des populations migrantes ont un certain coût et ne réussissent pas à tous. Mais l’un de ses collaborateurs était beaucoup moins pessimiste estimant que la prise en compte de la question diversité avait plus de sens qu’en France. Puis c’est à Montréal que nous avons poursuivi ce voyage d’étude. Sur place, c’est avec le maire de Montréal, Gérald Tremblay, une mairesse de secteur issue des quartiers populaires et un député de gauche avec lesquels nous nous sommes entretenus. Si pour certains, les résultats tirés de la politique fédérale restaient positifs, d’autres se sont inquiétés de la politique de remise en question du recensement tel qu’il était fait notamment autour des questions d’identité. Nous avons pu également rencontrer des praticiens à l’hôpital de Montréal qui étaient plutôt contents d’avoir la possibilité de mettre en place des accommodements raisonnables*. Il y avait par exemple sur place des traducteurs, qu’on appellerait en France des médiateurs culturels, qui aident les patients qui ne savent pas parler l’anglais ou le Français à communiquer et ça, c’est un service offert par l’hôpital. Notre travail d’étude s’est achevé à Toronto avec la rencontre d’un député, de bord plutôt libéral, qui a tenu un discours encourageant. Dans la rénovation urbaine de Toronto par exemple, il y a tout un espace qui va être aménagé où vont être installées plusieurs activités et dans la piscine, ils ont décidé de mettre un rideau pour les femmes qui souhaitent se baigner entre elles. Ça c’est un accommodement raisonnable. On a également rencontré des responsables de la banque fédérale de Toronto qui, dans le cadre de la loi en matière d’équité à l’emploi, doivent répondre à cette mesure.

Med’in Marseille : Votre principal axe de travail reposait donc sur les politiques employées pour l’intégration des personnes migrantes, qu’en avez-vous retenu ?

Nassurdine : d’abord, il y a une économie qui est différente de celle de la France. Le Canada a besoin d’une forte immigration donc on a quand même un ajustement avec l’économie. C’’était intéressant de voir que leur gestion de la diversité et de la citoyenneté est différente parce qu’il y a une clarification des choses. Au bout de trois ans, on peut demander la citoyenneté et à ce moment-là, si l’on devient citoyen, on le devient de plein droit et on partage ainsi avec la société canadienne tous les droits.
La loi en matière d’équité à l’emploi est tout aussi intéressante. Pour eux, tout ce qui se mesure s’améliore donc la mesure est fondamentale : si on ne peut pas se mesurer, on ne peut pas s’améliorer. Même dans les banques du secteur privé et dans les entreprises privées qui avaient des contrats avec l’État canadien, les clauses étaient scrupuleusement respectées.

Haouaria : cette loi en matière d’équité à l’emploi est à destination, pour l’instant, des services fédéraux et des entreprises qui ont passé des conventions. Donc on oblige les entreprises et les services publics à rendre l’effectif miroir de la population. Ça c’est un premier point de la mise en œuvre de la politique.

« En matière de représentativité, le Canada a toujours fait plus d’efforts que les autres pays »

Au Canada, les hommes politiques sont assez sévères en matière d’immigration parce que c’est une vraie immigration choisie, par conséquent, ils mettent les moyens pour investir cette population afin qu’elle se rapproche le mieux de la citoyenneté canadienne. Un panel de mesures a été mis en place avec des équipes opérationnelles qui mettent en œuvre cette volonté politique. Ces structures opérationnelles sont le moteur de cette intégration, on les investit et on les missionne pour accompagner ces populations vers une vraie citoyenneté. Il y a des mesures qui permettent à une personne de pouvoir bénéficier gratuitement de cours d’anglais et de français mais aussi de méthodologie, savoir ce qu’est un citoyen canadien, comment s’orienter et évoluer dans la société canadienne et à travers quels services publics, mais aussi d’engager une personne vers une équivalence de diplôme pour qu’elle soit prête à l’emploi. Ça c’est un vrai accompagnement avec un suivi, ce n’est pas simplement une philosophie, les moyens sont mis.

Nassurdine  : c’est intéressant pour nous de voir qu’un pays qui se construit avec la diversité se donne les capacités de s’épanouir économiquement et culturellement à travers les politiques volontaristes. Mais le périple canadien n’est pas si facile que ça pour les migrants. On nous a donné un chiffre de dix années pour que la personne puisse être insérée dans la société, pour qu’elle puisse trouver une situation équivalente à celle qu’elle a laissé pour venir au Canada donc c’est un investissement de temps tout aussi important que difficile. Dans certaines associations, on a vu que cette situation pouvait engendrer des difficultés familiales, personnelles et psychologiques. Certes, il y a une volonté politique d’intégration mais qui n’est pas sans problème. La citoyenneté s’avère des fois insuffisante quant à l’insertion de ces populations dans la société canadienne.

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Avec Philippe Zeller, l’ambassadeur de France au Canada

Med’in Marseille : aujourd’hui, quel bilan tirez-vous de cette expérience vis-à-vis de la France ?

Haouaria  : au Canada, il y a cette volonté de créer une nation citoyenne diversifiée reconnue sur cette richesse. Afin de reconnaître cette diversité, il y a un outil qui est le recensement et dans lequel on n’a pas peur de dire qu’on est « issu de », parce que c’est un point positif, et c’est un point sur lequel on va établir d’autres mesures comme celle de la loi sur l’équité en matière d’emploi. Je voudrais faire le lien avec le rapport de la Cour des Comptes concernant le bilan sur la politique de la ville. Notre demande n’est pas simplement un cri de la population ou du bas des quartiers, il y a un bilan qui a été dressé et qui exprime l’échec des politiques de la ville. Je crois qu’il est maintenant l’heure de se poser les vraies questions en dehors de la prise affective à destination de certaines populations.

Nassurdine  : je le dis en étant au PS, je n’ai pas l’impression que l’actuel gouvernement met tout en œuvre pour lutter contre les discriminations et favoriser la diversité. Aujourd’hui, on ne peut pas dire qu’on lutte contre les discriminations par des mots parce que ça ne sert à rien, ou qu’on lutte contre la discrimination en ne mettant pas des moyens, il faut qu’on se donne les outils, et dans une société comme la nôtre, des objectifs chiffrés. Je le dis, c’est ma position, il faut instaurer par exemple des quotas de statistiques dits de la diversité ou de lutte contre la discrimination. Tant que l’on n’aura pas fixé des objectifs chiffrés, on ne sortira pas de cette discrimination massive.

Actuellement, la diversité en France ne se sent pas valorisée. Je pense aujourd’hui que la question du dépassement de la colonisation, qui n’est pas dépassée en France, peut être le fruit de certains problèmes et notamment l’intégration des populations issues de ces ex-territoires colonisés. Tentons aujourd’hui de dépasser cette fracture coloniale et de voir la réalité en face pour essayer de construire un futur ensemble. Je pense qu’il faut traiter ces questions là de manière globale et concentrée.

« Quand on sait tous les problèmes que nous rencontrons en France avec les ghettos et tout ce que l’on ne fait pas en direction de ces populations, ça nous donne la mesure du mépris qu’il y a eu des politiques pour aider ces populations à devenir des citoyens à part entière »

Haouaria  : l’aventure migrante est toujours une situation extrêmement difficile. Même si l’on a le sentiment que l’on va très rapidement être intégré dans une société qui se donne les moyens d’accueillir la population qu’elle a choisi, l’immigré a toujours des années d’adaptation pour pouvoir évoluer correctement, même au Canada.

Nassurdine  : Il y a une réelle volonté de l’État d’intégrer ces populations dans la culture du pays avec des politiques d’inclusion. De dire que celui qui arrive enrichit le pays par sa diversité, par son histoire, et par sa richesse, on assiste à une valorisation de l’immigration qui n’est pas encore constatable en France.

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Avec Gérald Tremblay, maire de Montréal

De l’analyse à l’action

De ce voyage d’étude, la délégation de l’Aneld a constaté tout l’intérêt d’une loi en matière d’équité à l’emploi et, s’appuyant sur le modèle canadien, en a extrait l’idée : « elle permettra de donner des statistiques fiables et scientifiques, d’évaluer les inégalités pour mieux les corriger ». L’Aneld demande alors la création d’une loi sur l’Equité et, dès le mois de Septembre, les élus pour la diversité tenteront de faire entendre leur voix par le biais d’une campagne de sensibilisation.

* Accommodements raisonnables

Plus d’info. sur l’ANELD

 

 

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