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Lettres de non motivation

3 janvier 2012

Alors qu’il a publié en 2007 un recueil de « lettres de non motivation », l’artiste Julien Prévieux exposait en fin d’année une dizaine de ses plis à la maison populaire de Montreuil. L’expo s’inscrivait dans un cycle proposé par le collectif EXIT, qui vise à questionner la place de l’individu dans le monde du travail. Plongée dans l’univers de ce robin des bois de l’ANPE qui revient avec nous sur ce projet un peu timbré.


 

En 2000, Julien Prévieux est encore étudiant aux Beaux-arts de Grenoble. Pour postuler comme webmaster ou graphiste, il se coltine pas mal de lettres de motivation. « La difficulté de la lettre, c’est de décrire sa vie de la façon la plus glorieuse possible, de répondre à toutes les attentes imaginables de l’employeur. On tente de se réécrire, de cacher ses incohérences, on essaie obstinément de rentrer le rond dans le carré en gros. Et puis on encaisse les refus, tous plus froids et impersonnels », se souvient l’artiste. Un entretien en particulier l’a profondément marqué, un QCM pycho-technique : « J’ai eu droit à des questions du genre : Est-ce que vous pleurez quand vous voyez un chat mort, ou encore : si un chien est blessé au bord de la route, est-ce que vous vous sentez mal ? Oui, non peut-être, avec cette apparence pseudo-scientifique. J’ai senti à ce moment-là qu’il y avait une dimension totalement folle dans le protocole d’embauche : il est totalement vain de prétendre connaitre quelqu’un en 10 questions ».

Alors il décide de renverser la vapeur. De subvertir l’outil de la lettre pour faire d’une attitude de soumission et de marketing personnel une démarche revendicative, libérée, accusatrice. Un côté un peu revanchard, un brin jouissif, quasi cathartique : « En montrant la possibilité de dire non, les lettres me permettent, avec ma casquette d’artiste, de redonner un peu de dignité aux demandeurs d’emploi, obligés de quémander un entretien, ces demandeurs d’emploi qui ne sont pas dupes du vide de ce jeu social », explique-t-il. C’est l’idée, finalement, de reprendre la main. Symboliquement, tout du moins. Car les demandeurs d’emploi, faute de trouver une casquette d’artiste dans leur garde-robe, sont bien obligés de se plier aux règles du jeu pour pouvoir payer leur loyer.

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Julien Prévieux, au cœur de son exposition, dans le hall de la maison populaire de Montreuil

Julien Prévieux met alors en place un protocole de refus d’emploi, en jouant tous les rôles, du plus branquignole au plus professionnel, du plus léger au plus argumenté. « J’ai commencé par observer les petites annonces, je voulais trouver des prises pour renverser leur manière de se présenter. J’ai trouvé des N°1 partout pour des entreprises de seconde zone, des voiliers en pleine mer pour des banques, des salariés courant dans un couloir, le sourire aux lèvres, vraiment, des mises en scène quasi-publicitaires. J’utilisais le propre jargon des annonces, celui qu’on trouve dans les manuels de lettres de motivation. Je renvoyais la politesse en bonne et due forme tout en bafouant les règles du jeu ».

Julien Prévieux envoie un peu plus de 1000 lettres. Et reçoit une cinquantaine de réponses. Toutes, à de rares exceptions près, des réponses automatiques,en voici quelques exemples.

« C’est l’idée du grain de sable qui vient se fourrer dans un protocole qui semble bien huilé, mais qui apparait subitement comme une mascarade, une façade », explique l’artiste, établissant avec les RH des entreprises un dialogue de sourd au comique de l’absurde. Comme si Ionesco entrait au pays de l’ANPE.

Accusés de réception

La publication des lettres, en 2007, a engendré quelques propositions intéressantes et parfois cocasses. Un médecin psychiatre a appelé l’artiste pour mettre en place des ateliers d’écriture avec ses patients. Il se souvient aussi de l’appel d’une entreprise de consulting : « La boite avait du mal avec la langue qu’elle employait, un jargon de consulting qui devenait incompréhensible. Ils ne se comprenaient plus eux-mêmes ! Ils faisaient appel à moi pour les critiquer de l’intérieur. Pour être le bouffon de l’entreprise. Finalement, j’ai refusé ».
Lors de la sortie du bouquin, Julien Prévieux voit sa démarche rapportée dans les Echos ou Courrier Cadre. Ironie : sur Amazon, dans la rubrique « économie, job et emploi », son livre se place en première occurrence, devant les manuels classiques d’écriture de lettres de motivation. Il ne tarde pas à être contacté par des sociologues pour travailler sur un livre qui sortira l’an prochain : « ils m’ont demandé de travailler sur le benchmarking et les techniques d’entreprises appliquées au services publics. Trésor public, hôpitaux, police : je devais y trouver des expériences type lettre de motivation pour révéler les excès de zèle, les mises en chiffres, des principes qui entrent en contradiction avec l’esprit du service public ».

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Julien Prévieux, brandissant son recueil de lettres, devant la maison populaire de Montreuil

C’est chez La Découverte que ses lettres sont publiées, une maison plutôt familière des essais de sciences humaines. La portée a donc dépassé les seuls centres d’art. Les lettres ont ensuite été traduites, et exposées dans des galeries chinoises, espagnoles ou américaines : « On ne retrouve pas la lettre de motivation partout dans le monde. Cependant, elle a une portée universelle sur ce qu’elle raconte des dysfonctionnements de recrutement et des paradoxes d’entrée dans le monde du travail aujourd’hui », souligne Julien Prévieux.

Il y a 4 ans, les lettres étaient exposées dans le cadre de la biennale de Rennes, qui questionnait le lien entre art et économie. L’artiste se souvient : « le jour du vernissage, un grand nombre de chefs d’entreprise étaient présents. Ils étaient tous là à dire qu’effectivement, les lettres de motivations ne marchent pas bien, mais qu’au final, personne n’avait trouvé mieux. C’était assez paradoxal, comme une sorte de tautologie. Comme une pratique qui a sédimenté pendant des années, et qu’on laisse en place, même si on s’accorde à dire qu’elle est bancale ».

Aujourd’hui, Julien Prévieux continue sa réflexion sous d’autres formes. En pleine crise économique et financière, l’artiste s’intéresse particulièrement aux reliques de crise, de scandale financier, comme des reliques de faits historiques ou de faits divers : « J’ai voulu récupérer le câble réseau de Jérome Kerviel. C’est un objet vraiment vide et plat mais cependant, c’est le tuyau par lequel tout a fui. Sans lui, rien ne serait arrivé. J’aimais l’idée de réduire toute cette histoire à un objet très banal qui, du coup, prend une ampleur extraordinaire ». Une sorte de poésie absurde que la Société Générale n’a pas appréciée à sa juste valeur. Bredouille, il abandonne l’idée avant de tomber sur une vente aux enchères un peu spéciale, sur le site du Guardian. L’objet de la vente ? Les affaires de Bernard Madoff, l’escroc célèbre qui a englouti 65 milliards de dollars. L’artiste fait des pieds et des mains pour récupérer la bibliothèque de la légende de la magouille financière, et finit par y parvenir, il y a tout juste 3 mois. 200 ouvrages. « C’est une drôle de bibliothèque. Beaucoup de thrillers, qui semblent être l’histoire de Madoff, avec des titres tels que Le monde est fait de verre, Pas de seconde chance ou encore La fin dans les larmes. Très peu de livres de finance, mais soulignés ou cornés par endroits, qui viennent comme autant « d’indices ». Pas mal de livres sur les montres de luxe, les cigares. Quelques livres historiques sur MacArthur ou Marc Aurèle, laissant imaginer une sorte de délire de l’égo. Peu à peu, j’ai vu se déployer un univers mental, un drôle d’ensemble qui met assez mal à l’aise ». Julien Prévieux aimerait travailler sur « le livre dans ses livres », montrer le paratexte dans les marges, les dédicaces amicales, l’écriture de Madoff lui-même entre les lignes ou les colonnes de chiffres qu’on peut apercevoir à la lumière lorsqu’on incline certaines pages. Tout un petit univers qui se déploie dans mais en dehors des livres. Passionnant.

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l’ouvrage de Julien Prévieux, publié en 2007 chez la Découverte

 



 

 

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