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Les subalternes peuvent-elles parler ?

18 mai 2010

Fiche de lecture de Véronique Mars constituée d’extraits du livre :

traduction de l’anglais par J. Vidal.
intro de Jérôme Vidal « la surdité non moins obstinée de bon nombre des réponses faites à cette intervention depuis un quart de siècle témoignent de la nécessité de cette répétition incessante . »
Titre original de cet article : Pouvoir, désir, intérêt .
Je proposerai une analyse alternative des rapports entre les discours de l’Occident et la possibilité pour la femme subalterne de parler (ou la possibilité de parler au nom de la femme subalterne).


 

Une partie de la critique la plus radicale en provenance de l’Occident de nos jours résulte d’un désir intéressé de conserver le sujet de l’Occident en tant que Sujet .

Analyse d’un texte , un échange entre Deleuze et Foucault en 1972 : « les intellectuels et le pouvoir » D’abord les réseaux de pouvoir/désir/intérêt sont si hétérogènes que leur réduction à un récit cohérent est contre-productive – une critique incessante est nécessaire ; ensuite, les intellectuels doivent essayer de dévoiler et de connaître le désir de l’Autre de la société.

Cependant , l’un et l’autre ignorent systématiquement tant la question de l’idéologie que leur propre implication dans l’histoire intellectuelle et économique .

L’invocation de la lutte des travailleurs est pernicieuse par son innocence même : elle est incapable de se confronter au capitalisme mondial : à la production du travailleur et du chômeur en tant que sujets à l’intérieur des idéologies des Etats-nations de son centre ; à la soustraction croissante de la classe ouvrière de la Périphérie au processus de réalisation de la plus-value et, ainsi, à l’apprentissage « humaniste » du consumérisme ; à la présence massive d’une main-d’oeuvre paracapitaliste, ainsi qu’au statut structurel hétérogène de l’agriculture dans la Périphérie .

Ignorer la division internationale du travail, rendre l’ »Asie » (et à l’occasion l’ »Afrique ») transparente (à moins que le sujet soit ostensiblement le »Tiers-monde ») ; rétablir le sujet légal du capital socialisé : voilà les problèmes communs à une bonne partie de la théorie tant post-structuraliste que structuraliste . Pour quelles raisons de telles occultations devraient-elles être approuvées chez les intellectuels qui sont justement nos meilleurs prophètes de l’hétérogénéité et de l’Autre » ?

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L’incapacité de Deleuze et Guattari à prendre en considération les rapports entre désir, pouvoir et subjectivité les rend incapables de formuler une théorie des intérêts . Dans ce contexte , leur indifférence à l’idéologie (dont la théorie est nécessaire à la compréhension des intérêts) est frappante mais logique .. . Althusser a remis en question la notion d’idéologie comme « fausse conscience »(être mystifié) ; même Reich suggérait quelque chose comme une volonté collective plutôt qu’une dichotomie entre tromperie et désir non mystifié : « il faut accepter d’entendre le cri de Reich : non les masses n’ont pas été trompées ; elles ont désiré le facisme à un tel moment. » (Foucault)

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La production de la théorie est aussi une pratique ; l’opposition entre la théorie abstraite « pure » et la pratique concête « appliquée » est trop rapide et facile .

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Deux significations de « représentation » sont impliquées l’une dans l’autre : représentation dans le sens de « parler pour » comme en politique, et représentation dans le sens de « re-présentation », comme en art ou en philosophie . Puisque la théorie n’est aussi qu’ « action », le théoricien ne représente pas le groupe opprimé (ne parle pas en son nom). Et, assurément, le sujet n’est pas perçu comme une conscience représentative (qui représenterait la réalité de manière adéquate) . Ces deux sens de la représentation – d’une part, à l’intérieur de la formation étatique et de la loi, et, d’autre part , dans la prédication d’un sujet- sont liés mais irréductiblement discontinus. Le fait de recouvrir cette discontinuité d’une analogie présentée comme une preuve est ici encore le reflet de l’attribution paradoxale d’un privilège au sujet .

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La banalité des listes de subalternes conscients et politiquement dégourdis établies par les intellectuels de gauche apparaît clairement : en les représentant, les intellectuels se représentent eux-mêmes comme transparents .

Si l’on veut pouvoir maintenir une telle critique et un tel projet , la distinction incertaine entre la représentation au sein de l’Etat et de l’économie politique , d’une part, et dans la théorie du Sujet, d’autre part, ne doit pas être effacée .

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En fait il y a une discontinuité entre le caractère collectif de l’existence familiale, qui pourrait être considéré comme le domaine de l’ « instinct » et l’isolement différentiel des classes, et ce bien que le premier soit régi par le second . Dans ce contexte, qui correspond bien davantage à la France des années 70 (et aujourd’hui aussi -Véronique) qu’à la périphérie internationale, la formation d’une classe est artificielle et économique, et l’agentivité [agency] économique , ou l’intérêt, est impersonnelle car elle est systématique et hétérogène . Cette agentivité, ou intérêt , est liée à la critique hégelienne du sujet individuel, car elle marque la place vacante du sujet dans ce procès sans sujet que sont l’histoire et l’économie politique . Le capitaliste est défini ici comme le vecteur conscient du mouvement infini du capital .

. . .

La relation entre le capitalisme mondial (l’exploitation en économie) et les alliances des Etats-nations (la domination en géopolitique) est si macrologique qu’elle ne peut expliquer la texture micrologique du pouvoir . Pour en rendre compte, il faut se tourner vers les théories de l’idéologie, des formations de sujet qui régissent au niveau micrologique et souvent de façon erratique les intérêts qui figent les macrologies . Ces théories ne peuvent se permettre de négliger la catégorie de représentation en l’un ou l’autre de ses sens . Elles doivent prendre acte de la façon dont la mise en représentation du monde – sa scène d’écriture- dissimule le choix et le besoin de « héros », de mandataires paternels, d’agents du pouvoir.

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Dans la conversation entre Foucault et Deleuze, le point en discussion semble être le fait qu’il n’y a pas de représentation, pas de signifiant. . . Il n’y aurait dès lors, aucune structure sémiotique qui régisse l’expérience ;. . .la théorie est un relais de la pratique (ce qui permet d’enterrer les problèmes relatifs à la pratique théorique) et les opprimés peuvent savoir et parler pour eux-mêmes . Ce qui réintroduit le Sujet constitutif à deux niveaux au moins : le Sujet du désir et du pouvoir comme présupposition méthodologique irréductible ; et le sujet proche de soi, sinon identique à soi, de l’opprimé. De plus, les intellectuels, qui ne sont ni l’un ni l’autre de ces S/sujets deviennent dans cette course de relais Transparents, car ils ne font que parler du sujet non représenté et analyser (sans analyser) les mécanismes du pouvoir et du désir, les mécanismes du Sujet innommé irréductiblement présupposé par le pouvoir et le désir . La « transparence » ainsi produite marque la place de l’ « intérêt » ; elle est entretenue par une dénégation véhémente : « Or cette position d’arbitre, de juge, de témoin universel, est un rôle auquel je me refuse absolument »Foucault .

L’une des responsabilités du critique peut être de lire et d’écrire en sorte que l’impossibilité de refuser de manière individualiste et intéressée les privilèges institutionnels du pouvoir dont le sujet est investi soit prise au sérieux .

La critique formulée par Edward SaÏd selon laquelle l’idée de pouvoir chez Foucault est une catégorie captivante et mystifiante permettant « d’oblitérer le rôle des classes, le rôle de l’économie , le rôle de l’insurrection et de la rébellion », est ici plus que pertinente .

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Ce S/sujet, bizarrement suturé en une transparence par des dénégations, se tient, dans la division internationale du travail du côté des exploiteurs . Il est impossible aux intellectuels français contemporains d’imaginer le type de Pouvoir et de Désir qui habiteraient un sujet innommé de l’Autre de l’Europe .. . .(Car) dans la constitution de cet Autre de l’Europe, on a pris soin d’occulter les ingrédients textuels avec lesquels un tel sujet pourrait « cathect », occuper,( investir ?), son parcours – non seulement par la production idéologique et scientifique, mais aussi par l’institution de la loi . Aussi réductrice que puisse sembler une analyse économique, les intellectuels français oublient, à leurs risques et périls, que toute cette entreprise surdéterminée servait les intérêts d’une situation économique exigeant que les intérêts, les mobiles (les désirs) et le pouvoir (du savoir) soient impitoyablement disloqués.

Le plus clair exemple de cette violence épistémique est le vaste projet, hétérogène et orchestré à distance, de constitution du sujet colonial comme Autre . Ce projet consiste en l’occultation assymétrique de la trace de cet Autre dans sa précaire subject-ivité .

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Peut-être n’est-ce là que demander que le sous-texte du récit de l’impérialisme soit reconnu comme « savoir subjugué », c’est à dire comme « toute une série de savoirs qui se trouvaient être disqualifiés comme savoirs conceptuels, comme savoirs insuffisamment élaborés, savoirs naïfs, savoirs hiérarchiquement inférieurs, savoirs au dessous du niveau de la connaissance ou de la scientificité requise » Foucault 1976

Il s’agit de rendre compte de la façon dont on a établi une explication, un récit de la réalité comme norme .

Exemple indien :

Minute sur l’éducation indienne . Macaulay 1835

« Nous devons à présent tout faire pour former une classe d’intermédiaires entre nous et les millions d’indiens que nous gouvernons ; une classe de personnes, indiennes de couleur et de sang,mais anglaises par leur goût, leurs opinions, leur morale et leur intellect . A cette classe nous pourrons laisser le soin de raffiner les dialectes vernaculaires du pays, de les enrichir des termes scientifiques empruntés à la nomenclature occidentale, et d’en fairepetit à petit des véhicules appropriés à la transmission du savoir à la grande masse de cette population » .

L’éducation des sujets coloniaux complète leur production dans la loi .

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Ces autorités (intermédiaires et variées (note de Véro)) sont de loin les meilleures des sources que puissent trouver les intellectuels français non spécialistes pour aborder la civilisation de l’Autre . . . Je pense à la population générale des non-spécialistes,. . . distribués sur tout l’éventail des positions de classe, pour lesquels l’épistémé accomplit sa fonction de programmation silencieuse . Si on laisse de côté la géographie de l’exploitation, sur quelle grille de l « ’oppression » placer cet équipage bigarré ?

Venons-en maintenant aux marges (au centre silencieux, ou réduit au silence, pourrait-on aussi bien dire) du circuit délimité par cette violence épistémique : les hommes et les femmes de la paysannerie analphabète, les populations tribales, les strates les plus basses du sous-prolétariat urbain. . . Nous devons maintenant affronter la question suivante : de l’autre côté de la division internationale du travail du capital socialisé, à l’intérieur et à l’extérieur du circuit de la violence épistémique de la loi et de l’éducation impérialistes qui s’ajoutent à un texte économique antécédent, les subalternes peuvent-ils parler ?

. . .

Pour les intellectuels du Premier-Monde intéressés par la voix de l’Autre, certaines sections de l’élite indienne ne sont au mieux, que des informateurs autochtones .

Mais on doit néanmoins insister sur le fait que le sujet colonisé subalterne est irrémédiablement hétérogène . la même classe ou le même élément qui était dominant en un lieu...pouvait ailleurs se retrouver parmi les dominés . « Ce qui pouvait créer, et créait effectivement beaucoup d’ambiguités et de contradictions dans les attitudes et les alliances , au sein de tous ceux qui idéalement parlant appartenaient à la catégorie du peuple ou des classes subalternes . »(subaltern Studie sarticle de Spivak)

. . .

l’itinéraire du sujet n’a pas été tracé de manière à offrir un sujet de séduction à l’intellectuel représentant.. . .Avec quelle voix-conscience les subalternes peuvent-ils parler ?

C’est ce glissement, de l’effort visant à rendre visible le mécanisme à celui visant à faire résonner la voix de l’individu, l’un et l’autre évitant « une analyse psychologique, psychanalytique ou linguistique » qui ne cesse de poser problème .

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Pierre Macherey propose la formule suivante pour l’interprétation de l’idéologie : « ce qui importe dans une oeuvre, c’est ce qu’elle ne dit pas . Ce n’est pas la notation rapide : ce qu’elle refuse de dire, ce qui serait intéressant ; ...Mais plutôt : ce qui est important, c’est ce qu’elle ne peut pas dire, parce que là se joue l’élaboration d’une parole, dans une sorte de marche au silence » .

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Pour la « figure » de la femme, la relation entre femme et silence peut être tramée par les femmes elles-mêmes : les différences de race et de classe sont subsumées sous ce chef d’inculpation . L’historiographie subalterne doit se confronter à l’impossibilité de tels gestes . L’étroite violence épistémique de l’impérialisme nous fournit une allégorie imparfaite de la violence générale qui correspond à la possibilité d’une épistémé .

La trace de la différence sexuelle, dans l’espace du parcours effacé du sujet subalterne, est doublement effacée . La question n’est pas celle de la participation féminine à l’insurrection, ni des règles de base de la division sociale du travail, pour lesquelles on dispose de « preuves » . Elle est plutôt que la construction idéologique du genre, en tant que, à la fois, objet de l’historiographie coloniale et sujet d’insurrection, préserve la domination masculine . Si, dans le contexte de la production coloniale, les subalternes n’ont pas d’histoire et ne peuvent pas parler, les subalternes en tant que femmes sont encore plus profondément dans l’ombre .

La division internationale du travail contemporaine est un déplacement du champ divisé de l’impérialisme territorial du XIXéme siècle .. . .Avec ladite décolonisation , l’essor du capital multinational et l’allègement du poids de l’administration, le « développement »n’implique plus de la même manière une législation totale ni la mise en place de systèmes éducatifs . Avec les télécommunications modernes et l’émergence d’économies capitalistes avancées de part et d’autre de l’Asie, le maintien de la division internationale du travail vise à préserver la fourniture de main d’oeuvre bon marché dans les pays compradors.
Le travail humain n’est bien sûr pas intrinsèquement « bon marché » ou « coûteux » . Y pourvoieront l’absence d’une législation du travail (ou son application discriminatoire), un Etat totalitaire (qui est souvent la conséquence du développement et de la modernisation dans la périphérie) et des exigences minimales pour ce qui est de la subsistance des travailleurs .

. . .

La croyance en la plausibilité d’une politique d’alliance globale prédomine chez les les femmes des groupes sociaux dominants qui s’intéressent au « féminisme international »dans les pays compradors . A l’autre bout de l’échelle, celles qui sont le plus coupées de toute possibilité d’une alliance . . . sont les femmes du sous-prolétariat .. . De l’autre côté de la division internationale du travail, le sujet de l’exploitation ne peut ni connaître, ni dire le texte de l’exploitation de la femme , même si se réalise l’absurdité d’un intellectuel ne représentant personne, mais se contentant de dégager l’espace nécessaire de sa prise de parole à elle . La femme est doublement dans l’ombre .

Mais même cela ne parvient pas à englober l’Autre hétérogène . . .

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Mais en France, il est impossible d’ignorer le problème du Tiers-Monde, les habitants des anciennes colonies françaises .. . . . .

Je suggère plutôt que gober une version comprise en soi de l’Occident revient à ignorer la façon dont il a été produit par le projet impérialiste .. . . Pourtant, nous avons déjà parlé de l’ignorance sanctionnée dont tout critique de l’impérialisme doit dresser la carte .

Derrida est inaccessible,ésotérique et textualiste .. . . .(idée reçue parmi les universitaires)

. . . Derrida traite de la question de savoir si la « déconstruction » peut mener à une pratique valable, qu’elle soit politique ou critique . Le problème est de déterminer comment empêcher le Sujet ethnocentrique de s’établir en définissant sélectivement un Autre .

. . .

Il articule à l’ethnocentrisme la tendance du Sujet européen à constituer l’Autre comme marginal. . . .Il s’agirait non pas d’un problème général , mais d’un problème européen . C’est dans le contexte de cet ethnocentrisme qu’il essaie désespérément de rétrograder le Sujet de la pensée ou de la connaissance, comme pour dire que « la pensée est ici un nom parfaitement neutre, un blanc textuel » ;ce qui est pensé, aussi blanc soit-il, est néanmoins encore dans le texte et doit être confié à l’Autre de l’histoire .

Les subalternes peuvent-ils parler ? Que doit faire l’élite pour prévenir la construction continue des subalternes ? La question de la « femme » semble particulièrement problématique dans ce contexte . A l’évidence, si vous êtes pauvre, noire et femme, vous avez décroché le gros lot ! Mais si cette formulation est déplacée du contexte du Premier-Monde vers celui du post-colonial (qui n’est pas identique au Tiers-Monde), le qualificatif « noire » ou « de couleur » perd de sa force de persuasion. . . . Ces mises en garde ne sont valables que si nous parlons de la conscience de la femme subalterne – ou pour le dire de façon plus acceptable, du sujet qu’elle constitue . Enquêter , parmi les femmes de couleur qui subissent une oppression de classe dans le Premier-Monde ou le Tiers-Monde, sur le travail antisexiste ou, mieux encore, y participer est incontestablement à l’ordre du jour . Nous devons nous réjouir de la recherche d’informations effectuée en anthropologie, en science politique, en histoire et en sociologie dans ces espaces réduits au silence. Et pourtant, la supposition et la construction d’une conscience , ou d’un sujet, sous-tendent un tel travail et vont, à la longue , converger avec la constitution impérialiste du sujet , mêlant la violence épistémique à l’avancement du savoir et de la civilisation . Et la femme subalterne sera toujours aussi muette .

Dans un domaine aussi délicat, il n’est pas facile de poser la question de la conscience de la femme subalterne ; aussi est-il plus que jamais nécessaire de rappeler aux radicaux pragmatiques que cette question n’est pas une diversion idéaliste . Bien que tous les projets féministes ou antisexistes ne soient pas réductibles à celui-ci, l’ignorer constitue un geste politique inavoué qui a une longue histoire et qui collabore avec un certain radicalisme masculin qui invisibilise la place de l’enquêteur . En s’efforçant de parler au sujet historiquement rendu muet de la femme subalterne (au lieu de l’écouter ou de parler pour lui), l’intellectuelle postcoloniale « désapprend » systématiquement le privilège féminin . Ce désapprentissage systématique implique d’apprendre à critiquer le discours postcolonial avec les meilleurs des instruments qu’il fournit lui-même, et non simplement à remplacer la figure perdue du colonisé .

. . . .

Dans ces conditions, et en tant que théoricienne de la littérature, c’est de manière tactique que j’ai affronté l’immense problème de la conscience de la femme en tant que subalterne . J’ai réinventé ce problème dans une phrase et je l’ai transformé en simple sémiose . Que signifie cette phrase ? L’analogie est ici entre la victimisation idéologique d’un Freud et la positionnalité de l’intellectuel postcolonial comme sujet enquêteur .

Comme l’a montré Sarah Kofman, la profonde ambiguité de l’utilisation par Freud des femmes comme boucs émissaires correspond à une « formation réactionnelle » issue d’un désir initial et continu de donner une voix à l’hystérique pour faire d’elle le sujet de l’hystérie . La formation idéologique impérialiste masculine qui a donné à ce désir la forme de « la séduction de la fille » appartient à la même formation que celle qui construit la monolithique « femme du Tiers-Monde » En tant qu’intellectuelle postcoloniale , je subis aussi l’influence de cette formation . . . . Ainsi, lorsque nous sommes confrontés aux questions : « le subalterne peut-il parler ? » et « la subalterne (en tant que femme) peut-elle parler ? », nos efforts pour donner aux subalternes une voix dans l’histoire seront doublement exposés aux dangers encourus par le discours de Freud .

. . .

A l’issue de ces considérations, j’ai composé cette phrase : « des hommes blancs sauvent des femmes de couleur d’hommes de couleur » .. . . La phrase que j’ai construite correspond à l’un des nombreux déplacements qui décrivent les relations entre les hommes blancs et les hommes de couleur (parfois y sont aussi incluses des femmes blanches et des femmes de couleur) . Elle trouve sa place parmi certaines phrases traduisant l’ »admiration hyperbolique » ou la pieuse culpabilité dont parle Derrida à propos du « préjugé hiéroglyphique » . Le rapport entre le sujet impérialiste et le sujet de l’impérialisme est pour le moins ambigu .

La veuve hindoue monte sur le bûcher de son mari défunt et s’y immole . C’est le sacrifice de la veuve, le « sati » en sanskrit . . Ce rite n’était pas pratiqué universellement, et il n’était pas propre à une caste ou à une classe . Son abolition par les Britaniques (en 1829) a été généralement interprétée comme l’exemple d’une situation dans laquelle « des hommes blancs sauvent des femmes de couleur d’hommes de couleur ».Les femmes blanches n’en ont pas proposé une autre interprétation . A l’opposé de cette interprétation, on trouve l’argument indigéniste indien, parodie de la nostalgie des origines perdues : « la femme voulait vraiment mourir » .

Ces deux phrases contribuent grandement à se légitimer l’une l’autre . On n’a jamais affaire à la conscience-voix de la femme . Un tel témoignage ne transcenderait certes pas l’idéologie, il ne serait pas non plus »complètement « subjectif, mais il fournirait les ingrédients nécessaires à la production d’une contre-phrase .

La phrase suivante, où la disposition législative (sur le sati) est nommée, est également intéressante si l’on considère les implications de la survie d’une « bonne » société colonialement établie après la décolonisation : « la réapparition du sati dans l’Inde postcoloniale constitue sans doute un renouveau obscurantiste voué à disparaître avant longtemps, même dans les lieux les plus arriérés du pays » .

Que cette remarque soit correcte ou non, ce qui m’intéresse ici est que la protection de la femme (de nos jours, « la femme du Tiers-Monde ») devient le signifiant de l’établissement d’une bonne société

qui doit, en de tels moments inauguraux, transgresser la simple légalité, ou l’équité de tous devant la loi .Dans ce cas particulier, le processus a aussi permis de redéfinir comme crime ce qui était auparavant toléré, connu ou adulé comme rituel . En d’autres termes, cet élément précis de la loi hindoue a franchi la frontière entre domaine public et domaine privé .. . - le rite opposé au crime, l’un établi par la superstition, l’autre par la science légale .

Le saut du sati du privé au public a un rapport clair et complexe avec le passage d’une présence britanique mercantile er commerciale à une présence territoriale et administrative .

(puis G.C.SPIVAK étudie l’histoire et la spiritualité du (non)suicide et ses différentes compréhensions possibles dans la tradition religieuse et économique et ses diverses appréhensions et instrumentalisations en positif ou négatif dans les divers milieux sociaux , notamment par une approche genrée . ) (Véronique)

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J’ai évoqué plus haut une contre-histoire construite de la conscience de la femme, donc de l’être de la femme, donc de la bonté de la femme, donc du désir de la femme . Ce glissement peut être observé dans la fracture inscrite dans le terme même de sati, forme féminine de sat . Sat transcende toute conception de la masculinité restreinte au genre et s’élève jusqu’à l’universalité non seulement humaine, mais spirituelle . Il s’agit du participe présent du verbe « être »,et, en tant que tel, il signifie également le Vrai, le Bon, le Juste . Sati, le féminin de ce mot, veut simplement dire « bonne épouse » .

Il est temps d’indiquer que sati comme nom propre du sacrifice des veuves,commémore une erreur grammaticale commise par les britaniques, tout comme la catégorie d’« Indien d’Amérique » commémore une erreur factuelle de Christophe Colomb . Dans les différentes langues indiennes, le mot désigne « le fait de brûler la sati », ou la bonne épouse, qui ainsi échappe a la stase régressive de la veuve . Voilà qui illustre les surdéterminations en termes de race-classe-genre de la situation .

Les hommes blancs cherchant à sauver les femmes de couleur des hommes de couleur, imposent à ces femmes une contrainte idéologique plus grande en identifiant de manière absolue, dans la pratique discursive, la notion de bonne épouse à l’immolation sur le bûcher du mari . De l’autre côté de cette constitution de l’objet dont l’abolition fournira l’occasion d’établir une société bonne, réside la manipulation hindoue de la constitution du sujet femme que je me suis efforcée d’interroger .

. . .Entre le patriarcat et l’impérialisme, la constitution du sujet et la formation de l’objet, la figure de la femme disparaît, non dans un néant virginal, mais dans un violent va-et-vient qu correspond à la figuration déplacée de la « femme du Tiers-Monde » prise entre tradition et modernisation .

. . . .

Il n’y a pas d’espace d’où le sujet subalterne sexué puisse parler .

Si, sous le capital socialisé, les opprimés n’ont aucun accès nécessairement immédiat à une résistance « correcte », l’idéologie de la sati qui provient de l’histoire de la périphérie, peut-elle être dépassée dans un modèle de pratique interventionniste ?

. . .

Une jeune femme de seize ou dix-sept ans, Bhuvaneswari Bhaduri, s’est pendue dans le modeste appartement de son père dans le Nord de Calcutta en 1926 . Ce suicide était énigmatique : elle avait ses règles au moment du suicide, ce n’était donc pas un cas de grossesse illicite . Prés de 10 ans plus tard on découvrit qu’elle était membre d’un des groupes impliqués dans la lutte armée pour l’indépendance de l’Inde . Elle avait été chargé d’un assassinat politique . Incapable de le faire mais consciente du besoin pratique de confiance, elle se tua . Bhuvaneswari savait que sa mort serait diagnostiquée comme le résultat d’une passion illégitime. Elle avait donc attendu ses règles (car les sati attendaient la fin de leurs règles).

Selon cette interprétation, le suicide de Bhuvaneswari Bhaduri est une réécriture subalterne, non emphatique, ad hoc, du texte social du sati-suicide .

. . .

La subalterne en tant que femme ne peut être ni lue ni entendue.

J’ai appris l’histoire de la vie et de la mort de Bhuvaneswari Bhaduri par des relations familiales .

J’ai essayé d’utiliser la construction Derridéenne et d’aller au-delà, sans pour autant la considérer comme féministe en tant que telle .

. . .

La subalterne ne peut parler . Il n’y a aucune vertu à une liste globale incluant pieusement l’élément « femme » . La représentation n’a pas disparu . L’intellectuelle femme, en tant qu’intellectuelle, a une tâche définie qu ’elle ne doit pas désavouer d’un grand geste .

Annexe – juillet 1992

Il s’agit d’une situation où une personne subalterne a essayé de toutes ses forces de parler, au point de faire de son maudit suicide un message .

. . . .

Gramsci a compris que si on parlait de l’Italie méridionale, les questions relatives à la formation des classes ne règleraient rien à elles seules . C’est ainsi que le terme de subalterne s’est trouvé changé de signification.

…. . .

Les historiens subalternistes l’ont emprunté à Gramsci et l’ont transformé . . . : est subalterne tout ce qui n’a pas accès ou n’a qu’un accès limité à l’impérialisme culturel – ce qui ouvre un espace de différence . Alors qui dira que ce n’est rien d’autre que l’opprimé ? La classe ouvrière est opprimée . Elle n’est pas subalterne .

. . .

Quand on dit « ne peuvent pas parler », cela signifie que, si parler implique la parole et l’écoute, cette possibilité d’une réponse, la responsabilité,n’existe pas dans la sphère de la subalterne .

… . .

La troisième chose et la pire de toutes ; on ne donne pas de la voix à la subalterne : on travaille pour cette foutue subalterne , on travaille contre la subalternité .

. . .le récit nationaliste de la décolonisation est comme un vaccin qui n’a pas pris avec les subalternes, précisément parce que les subalternes n’avaient pas accès à la culture de l’impérialisme .

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  • Mai 2016

     

    Laurent Mucchielli appuie là où ça fait mal

    Avec sa co-auteur Emilie Raquet, le sociologue spécialiste de la délinquance vient de sortir « Délinquance, police, justice – Enquêtes à Marseille et en région PACA ». Un brulot. Il en profite pour faire l’enterrement en première classe de son Observatoire régional de la délinquance et des cotextes sociaux (ORDCS). Expérience qu’il a porté à bout de bras de 2011 à 2015 avec le soutien de la région PACA. Au début de sn ouvrage il explique sa difficile genèse et son caractère novateur dans le domaine des sciences sociales : constitution d’un réseau de chercheurs, programme de recherches, activité de diagnostic et d’évaluation des politiques publiques. Il rappelle l’état catastrophique de la recherche dans ce (...)

     

  • Avril 2016

     

    Monsieur Tir, un marchand de bien

    Le nom de Tir brille au soleil des voyous et pourrait devenir aussi célèbre que celui de Zampa il y a quelques années, retrouvé pendu dans sa cellule des Baumettes et décédé peu après, une affaire des plus troubles jamais vraiment élucidée. Mais Med In Marseille qui œuvre à la mémoire de l’immigration se devait d’évoquer la mémoire d’un M. Tir et j’ai sorti de nos archives le très bel ouvrage du Comité Mam’Ega à la mémoire du patriarche de cette famille M. Mahboubi Tir. Ce remarquable travail a été réalisé en 2003 par Karima Berriche (texte), Frédéric Pauvarel et Bernard Ribet (photos) et préfacé par le grand historien de l’immigration dans notre cité Emile Temime. Il a été publié grâce au soutien du Conseil (...)

     

  • Janvier 2016

     

    A lire : « Palmyre – L’irremplaçable trésor »

    Paul Veyne, 85 ans, historien, notre plus grand spécialiste de l’Antiquité gréco-romaine vient de sortir chez Albin Michel un magnifique petit ouvrage sur cette ville antique de Syrie : « Palmyre – L’irremplaçable trésor ». Avec la destruction de se site par Daech, il a vu son sujet d’étude voler en éclat et disparaître un pan de notre culture. Il est profondément marqué par ce saccage incompréhensible et en 140 pages il esquisse un portrait de ce que fut la splendeur de ce lieu qui n’existe plus que dans les livres. Il ranime le souvenir de la reine Zénobie, à la fois reine d’Orient et vraie romaine. Il nous prend par la main et nous emmène déambuler avec lui dans cette ville joyau. Nous y découvrons ses (...)

     

  • Janvier 2016

     

    A lire : « Sociologie d’une crise religieuse – Qui est Charlie »

    Essai ambitieux d’Emmanuel Todd sur le mal français. Dans le doute et avec méthodologie en 242 pages il dissèque la société française pour commencer une explication plausible et audible par le commun des mortels des événements terribles que nous venons de subir. Il utilise tous les outils des sciences sociales et se risque sur les chemins de l’analyse psychanalytique de groupe pour démonter ce mécanisme apocalyptique. Deux passages que j’ai relevé, un dans l’introduction, l’autre dans sa conclusion traduisent pour moi un résumé symbolique de l’ouvrage. « La focalisation sur l’islam révèle en réalité un besoin pathologique des couches moyennes et supérieures de détester quelque chose ou quelqu’un, et non pas (...)

     

  • Décembre 2015

     

    A lire bientôt : "La Fabrique du Monstre de Philippe Pujol"

    Les ouvrages sur Marseille sont nombreux : de l’éloge au dégoût, ils sont rarement de bonne qualité et les quatrièmes de couverture nous annoncent des révélations souvent fantaisistes parfois mensongères. Marseille c’est le sujet qui peut rapporter gros et vendre tous médias confondus, comme l’Olympique de Marseille et pire comme le navet sans fin « Plus belle la vie » qui nous décrit un Marseille de pacotilles pour les ménagères de plus de cinquante ans. Mais début janvier Philippe Pujol, ancien de la rédaction de La Marseillaise et Prix Albert Londres 2014 du meilleur « Grand Reporter de la presse écrite » sort aux éditions Les Arènes « La fabrique du monstre – 10 ans d’immersion dans les quartiers nord (...)

     

  • Décembre 2015

     

    A lire

    Nouvel ouvrage de Gilles Kepel avec Antoine Jardin : « Terreur dans l’hexagone –genèse du djihad français » chez Gallimard. Avec son titre accrocheur et sa couverture au lettrage bleu, blanc, rouge sur fond noir, avons-nous droit à la énième explication sur les raisons qui poussent de jeunes français à mourir pour le jihad ? Sommes-nous devant l’ouvrage savant qui va remettre du rationalisme dans nos peurs ? Avons-nous un patchwork de théories collées les unes aux autres qui dans le feu des événements et sous la pression éditoriale de réaliser un livre à chaud risque encore plus de perdre les néophytes ? A la première lecture, je dirais les trois mon général. Le prologue « De la marche des Beurs à Charlie (...)

     

  • Décembre 2015

     

    Karim vote à gauche et son voisin FN

    « Depuis plusieurs décennies, on s’interroge à chaque élection sur la manière dont ont voté les électeurs en fonction de leur genre, de leur âge, de leur profession et, évidemment, de leur religion. Pendant longtemps, l’enjeu consistait à mesurer le vote “catholique” ou le vote “juif”. Aujourd’hui, ­l’enjeu c’est aussi le vote “musulman”. Ce dernier a suscité de nombreux commentaires après les dernières élections municipales. Des socialistes battus, expliquant que leur défaite tenait à l’abandon de l’électorat musulman, conséquence du mariage pour tous. Des leaders des ­Républicains, se réjouissant d’avoir récupéré le vote musulman. Enfin, quelques obser­vateurs en mal de sensationnel sont allés jusqu’à annoncer le (...)

     

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