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Le premier artiste noir revient sur le devant de la scène

28 février 2012

Rafaël de Leïos dit Chocolat, ancien esclave de La Havane, est le premier artiste noir de la scène française de la fin du XIXe siècle. Son duo clownesque qu’il avait formé avec Foottit, homme blanc, le propulsa sous les projecteurs. Derrière ça, le tableau était moins idyllique. L’œuvre coloniale de la IIIe République a amené Rafaël à n’être, dans les saynètes et aux yeux du public, que le pantin « noir » d’un homme blanc. Gérard Noiriel, historien militant et protagoniste de l’histoire de l’immigration en France, s’est penché sur le parcours de vie de cet artiste à travers la construction des stéréotypes sur les « nègres » de la France républicaine. Pour illustrer le parcours de Chocolat et lui rendre hommage, l’historien a adapté l’ouvrage, Chocolat Clown nègre en le transposant sur scène avec la collaboration de Marcel Bozonnet. De passage au théâtre du Gymnase, Gérard Noiriel a ouvert les pages du livre de la vie de Chocolat.


 

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Gérard Noiriel. Parmi de nombreux livres qu’il a écrit Les Fils maudits de la République (Fayard, 2005), A quoi sert l’identité nationale ? (Agone, 2007)

« Ce qui m’a intéressé autour de l’histoire de Rafaël, c’est tous ces fils qui se sont tissés autour de son existence » a introduit Gérard Noiriel. Si le spectacle vivant est l’un des fils conducteurs de l’ouvrage, la biographie de Chocolat est articulée par la IIIe République sous la construction des stéréotypes, de l’empire colonial et de l’immigration. Rafaël, fils d’esclave Cubain mais orphelin né autour de 1868 – date incertaine -, il fait partie de cette société cubaine qui fuyait le système esclavagiste de plantation (1790-1886), appelé « nègres marrons », pour se réfugier dans les villes et vivre clandestinement dans la peur. A l’âge de huit-dix ans, il est vendu à un marchand Portugais pour le ramener en Europe et l’employer en tant que domestique. « A cette époque là, dès qu’un esclave mettait le pied sur le sol français, il devenait un homme libre. Évidemment, le mot liberté a différents sens, juridique mais aussi social » a analysé l’historien. Le jeune esclave se retrouve alors comme domestique et garçon de ferme dans l’exploitation de son propriétaire, d’où il s’enfuit, à l’âge de 14-15 ans, pour rejoindre Bilbao. A force d’errance dans les rues de la ville, il décroche un boulot de mineur  : « alors que le dimanche, les mineurs investissaient les bars de la ville, Rafaël commence à se faire son premier public parce qu’il impressionne par sa force physique mais aussi par ses talents de danseur ». Le jeune adolescent est alors repéré par un grand clown anglais, Tony Grice, qui va louer ses services, non pour ses qualités d’artiste mais pour celles de serviteur. Plongé dans le milieu clownesque, il est très vite repéré grâce à son altérité chromatique : « comme la plupart des Français n’avaient jamais vu de noir à l’époque, sa simple vue a créé de l’intérêt dans le public et surtout du rire » a relevé Gérard Noiriel. Par sa couleur de peau, Rafaël « véhiculait déjà une image de clown, c’est alors que son rôle commença » et qu’il se glissa dans le peau de Chocolat. Il mobilisa une deuxième ressource traduite par sa gestuelle et sa façon de danser.

« Dans son essai sur le rire, Henri Bergson, philosophe français, s’interroge sur les raisons pour lesquelles le terme nègre a fait rire. Il reprend la formule qu’il avait entendue d’un cocher de Paris, qui insultait un noir en le traitant de mal-blanchi. Il disait alors que les préjugés sont ancrés dans les habitudes. Etant donné que les Français n’avaient pratiquement pas vu de noir, ils considéraient que leur couleur de peau et leur apparence physique étaient universelles, ils voyaient les noirs comme un être déguisé. La couleur de peau apparaissait comme le nez rouge ».

Pour Gérard Noiriel, « son génie va renverser les stigmates et transformer le rire ». Fort de sa popularité acquise auprès de Tony Grice, Chocolat va le quitter pour mettre à bon escient ses qualités de clown et de danseur : « la contradiction, c’est qu’il s’émancipe de son maître mais devient dépendant de son public qui lui confère une certaine forme d’humiliation en riant de lui-même » a souligné l’auteur.

Les préjugés, clés du succès

A l’époque – et encore maintenant – les préjugés ont eu la vie dure. Au-delà du simple intérêt pour la couleur de peau, « il y avait l’assimilation de l’homme noir au singe c’est-à-dire le primitif. C’est un discours colonial classique fondé sur l’inégalité des civilisations, sujet sans cesse réactivé ». Des préjugés également ancrés dans le langage : « à l’époque, tous les noirs de France sont surnommés par deux étiquettes : Chocolat ou bamboula qui sont des termes génériques. Ces surnoms visent deux formes de stigmates qui pèsent sur la population noire qui sont, soit la couleur de peau, soit la gestuelle. Quand on regarde les commentaires de l’époque sur certaines manières de bouger, où le terme « signès » (proche du singe) ressort, on voit qu’il y a une forme de dégoût tellement la manière de bouger ou de danser paraît éloignée, et en même temps, il y a une forme de fascination ». Un attrait et une ambiguïté dont va se servir Chocolat et qu’il va exploiter. Dans les années 1880, la France connaît une véritable transformation du spectacle vivant avec la fin de la censure, l’introduction de la démocratie, l’expansion économique avec la création de nombreux établissements d’un nouveau genre (cirque et music-hall) et un public qui s’étend. L’arrivée des « revues » qui retracent les évènements de l’année et du terme « actualité » va également permettre d’accompagner la transformation du spectacle. Faisant office d’exception dans le paysage circassien de l’époque, Rafaël va « incarner le représentant du monde colonial  » et va se glisser dans ce rôle : « il a son talent propre reconnu en tant qu’artiste à partir des préjugés » et va devenir le clown le plus populaire. Puisque la popularité amène des rencontres, il va faire la connaissance d’un autre clown britannique Goerges Tudor Hall, alias Footit et créer le fameux duo, Footit - Chocolat, en 1886. Ils vont donc profiter des préjugés pour en jouer et former le duo du clown blanc (en faisant référence au maquillage blanc) et de l’Auguste (le souffre douleur), qui ne sera que la représentation du racisme et des principes coloniaux très ancrés.

Sketch de Footit et Chocolat, déjà initiateur des mouvements de la danse hip-hop. Filmé par les Frères Lumière

Le binôme va connaître un succès important et donnera des heures de représentations dans les salles de la capitale, en particulier au Nouveau-Cirque et aux Folies Bergères. Dès 1888, Chocolat va triompher dans « La noce de Chocolat ». Outre le duo de choc clownesque, « ils ont été les premiers acteurs du cinéma muet et les premiers artistes à figurer dans des publicités pour le chocolat et le savon fondées sur le même registre mais aussi d’autres, qui n’ont rien à voir avec le discours colonial ». Entre 1895 et 1902, Footit et Chocolat connaissent une phase de popularité avant celle du déclin. Pour Noiriel, cette descente s’explique « par la fragilité du métier des clowns, la crise du cirque du début du XXe siècle mais également pour des raisons politiques avec l’affaire Dreyfus qui va jouer un rôle fondamental dans la restructuration de la lutte politique française entre la gauche et la droite, et qui aura une importance capitale dans les valeurs républicaines, c’est à dire l’identité collective de la France comme pays des droits de l’homme ». A partir de ce moment, la vue d’un homme noir frappé par un homme blanc sur la scène française n’amène plus de bonnes consciences.

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Le duo Footit et Chocolat

« Il y a une recomposition des stéréotypes et le clown Chocolat ne passe plus. Désormais, une autre image plus positive des hommes noirs commence à arriver en France, celle des danseurs ». Alors que le contrat du duo n’est pas renouvelé, le show-biz américain investit la France avec le triomphe du « cake-walk » « qui va révéler toute cette tradition de la danse, qui vient aussi des esclaves noirs-américains mais fait par des professionnels ». Arrive alors pour Chocolat une concurrence « raciale » qui va l’éclipser, lui qui, jusqu’à présent, représentait à lui seul l’exotisme.
L’irruption du sport (cyclisme et la boxe) comme spectacle de masse ne joua pas non plus en sa faveur.

le cake-walk

Après la gloire la décadence

Chocolat va alors tenter d’évoluer en frappant à la porte des théâtres mais comme le souligne Gérard Noiriel, dans la hiérarchie des arts, le cirque est tout en bas tandis que le théâtre se situe tout en haut. Il sera donc impossible pour Chocolat d’être reconnu comme comédien jusqu’à l’arrivée d’un théâtre plus populaire, et de Firmin Gémier, considéré comme le père fondateur du théâtre populaire en France. Le metteur en scène lui a offert le rôle titre dans Moïse, afin de casser les stéréotypes mais la prestation au théâtre Antoine fut un flop total : « ce que l’on peut reprocher à Gémier, c’est qu’il n’a pas utilisé les compétences propres de Chocolat c’est à dire sa gestuelle, ça a été un échec total, il ne s’en remettra jamais ».

Après cette descente, Rafaël rebondit et crée le clown thérapeutique mais il ne connaîtra plus les heures de gloires qu’il avait foulées pendant plusieurs années. A la fin de sa vie, Rafaël n’a pas eu la reconnaissance escomptée à la hauteur de l’ancienne popularité de son personnage Chocolat : « il ne cessait d’expliquer aux journalistes la popularité qu’il avait acquise mais personne ne voulait le croire, on le méprisait et le tournait en dérision ». Son véritable soutien, c’est Marie, cette femme Normande qu’il a rencontrée, déjà mère de deux enfants. Chocolat les a formés au métier de clown, et l’un forma un duo avec lui sous le pseudonyme « Tablette et Chocolat ». Par la suite, le fils est devenu le plus grand clown des années 20 et se représentait sous le nom d’artiste « Chocolat fils ». Gérard Noiriel déplore et trouve « pathétique » que les journalistes qualifient de « nègre comme son père » Chocolat fils qui s’appelait Eugène, né d’une mère Française et d’un père Italien.

Un travail de mémoire

Si ces recherches sur Rafaël de Leïos ont pour vocation d’offrir un théâtre savant et populaire, c’est avant tout un travail de mémoire et de restauration de mémoire avec peu d’archives : « ce qui est frappant quand on lit les documents de l’époque, c’est le même discours qui accorde tous les mérites à Footit et qui présente Chocolat comme un sous-fifre a constaté Gérard Noiriel. C’est ce qui est resté dans la mémoire collective, et l’une des dimensions de mon travail, c’est de lutter contre cette discrimination qui existe dans la mémoire ». Car après maintes analyses, l’historien a remarqué dans les documents de l’époque « que l’on trouvait des divergences dans le sens et la signification des sketchs. Il y a toujours des enjeux de lutte, les gens ne sont pas d’accord sur l’interprétation qu’il faut donner. Il a effectivement une interprétation dominante – de l’homme noir sur l’homme blanc – et donc interprété les sketchs comme une illustration de la mission civilisatrice de la France. Mais quand vous regardez qui est-ce qui raisonne comme ça, vous voyez que c’est un milieu très précis : le milieu intellectuel que j’ai appelé l’intellectualisation des clowneries ». Pour Noiriel, il était difficile de donner une interprétation politique à des clowneries, et la presse mondaine qui traitait le sujet de Footit et Chocolat « ne cherchait pas à aller au-delà des clowneries ». A l’inverse, les autres journaux « qui représentaient en général l’élite, ceux qui ont été plus longtemps à l’école, avaient besoin d’analyses et de commentaires c’est à dire qu’ils allaient s’adonner sur le contraste ou le clivage, et donc faire le lien avec la conjoncture politique ».

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Nouveau cirque de Paris

Une interprétation dominante qui s’explique également par le rang social auquel était dévoué le Nouveau cirque : « c’est un établissement extrêmement prestigieux, construit au départ pour l’aristocratie, pour les notables parisiens. Ils aiment le cirque parce qu’il y a de l’équitation avec des chevaux, des numéros, des écuyers. Quand cette clientèle voit Footit et Chocolat, elle ne raisonne pas en termes raciaux. Elle ne voit pas le blanc et le noir mais le maître et le valet. Ça réactive pour cette classe sociale une certaine nostalgie pour une époque où l’égalité des droits n’existait pas ». Gérard Noiriel a mis un point d’honneur à l’étude de ces perceptions puisque « si vous avez plusieurs perceptions contradictoires, laquelle va s’imposer dans la mémoire collective ? Ces intellectuels, qui écrivaient dans les revues les plus prestigieuses et les peintres ou les affichistes comme Toulouse Lautrec, ce sont eux qui ont imposé leur vision et, jusqu’à aujourd’hui, c’est cette version qui est diffusée : lorsque vous regardez dans le dictionnaire des noms propres, vous avez une notice pour Footit, vous n’en avez pas pour Chocolat ; lorsque sont évoqués les deux clowns dans les histoires du cirque, c’est toujours sous un angle de l’inégalité présentant Footit comme celui qui aurait acquis Chocolat durant sa carrière, donc il y a ce regard stéréotypé qui perdure jusqu’à aujourd’hui ». Noiriel révèlera d’ailleurs que Chocolat a été l’inspirateur de l’expression familière « être chocolat » (être berné), troisième sens de chocolat dans le dictionnaire.

L’historien a passé trois années à recueillir, analyser et démêler le peu d’archives qui mentionnaient le clown Chocolat ou le fils d’esclave Rafaël et a plutôt procédé par regroupement. Gérard Noiriel a évoqué un livre qui a été sa principale source, « Les mémoires de Footit et Chocolat » de Franc-Nohain, mais qui s’est révélé être « un piège : c’est la base que j’ai utilisée mais, en même temps, j’ai une analyse critique de ce livre parce qu’il y a toute une série de préjugés qui sont caractéristiques de la petite bourgeoisie intellectuelle parisienne de l’époque ».

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Un théâtre savant au nom du peuple

Si un ouvrage unique de mémoire est édité, pourquoi l’avoir transposé au même moment sur scène ? Initiateur de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration en 2007, Gérard Noiriel voulait rapprocher les historiens du monde du théâtre. L’idée était alors de réaliser des spectacles qui changent le regard sur l’immigration. Ce projet a très vite pris forme via l’association DAJA, en 2007, qui a regroupé des enseignants, des artistes du spectacle vivant, des travailleurs sociaux et des chercheurs en sciences sociales. Cette structure a permis de mettre en place des projets communs pour ainsi réinvestir le chantier de la démocratisation de la culture. « La raison pour laquelle je me suis rapproché du milieu du théâtre est le problème des liens entre les représentants des trois grands milieux de la culture, que sont les acteurs civiques représentés par les associations, les artistes et les chercheurs. Nous sommes dans un monde où nous sommes de plus en plus séparés et ce projet s’inscrit dans une démarche visant à rapprocher les gens pour essayer de monter des projets communs » a expliqué Gérard Noiriel.

Le spectacle Chocolat Clown nègre est né d’une conférence-théâtrale que l’historien a créée en 2009 et qui s’est déplacée dans les centres socio-culturels et les collèges : « l’idée est de toucher un public qui, très souvent, ne lit pas les ouvrages que les savants peuvent écrire, et qui ne va pas non plus au théâtre ». Cette démarche lui a permis d’ouvrir son esprit et d’enrichir son histoire : « je dois beaucoup aux échanges et aux débats que j’ai pu avoir avec le public. Cette démarche m’a permis de me rendre compte que les premières sources d’archives que j’avais consultées m’ont orienté sur une voie qui n’était qu’un point de vue d’une petite élite sur ce clown et qui ne correspondait pas à la réalité ». Près d’un siècle passé, Noiriel a voulu replacer la réalité dans un contexte de vérité. Une réalité, autour de la construction des stéréotypes et des discours xénophobes, qui résonnent encore aujourd’hui.

C’était une mise en bouche de la vie de Rafaël, pour le reste, c’est aux éditions Bayard dès le 1er mars.

 



 

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