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Le pays de la canne #3

18 juin 2014 - Dernier ajout 23 juin 2014

L’état d’Alagoas est un état agricole. La partie que borde l’océan offre de magnifiques plages de sable blanc ourlées de cocotiers. Maceio, la capitale est une cité paisible, gentiment bourgeoise, mais elle ne reflète en rien la réalité vécue à l’intérieur des terres.


 

Les formalités pour louer une voiture furent d’une extrême facilité. Résidant moins de six mois dans le pays, il n’a pas été nécessaire de faire valider mon permis. Par contre, l’adaptation à la route fut plus délicate. En effet, les feux de signalisations sont postés après le croisement et non avant comme en France… Une différence à prendre très rapidement en compte, la gomme laissée aux trois premiers carrefour en témoigne ! Les premières frayeurs passées, pendant l’heure nécessaire à quitter Récife, la route s’ouvre enfin sur la campagne. L’intérieur des terres se dévoile en un horizon généreusement ondulé. Des collines, des petits monts comme autant de seins bien arrondis se partagent le territoire à perte de vue. Partout, une espèce végétale et une seule : la canne à sucre ! Durant les premiers kilomètres, cette monoculture a quelques choses de touchant, d’exotique, pour un Européen. Canne égale sucre et qui dit sucre dit rhum, chaleur, voir bon paysan noir à chapeau de paille, les tropiques !
Après une centaine de kilomètres, il y a comme une légère nausée, toujours pas d’arbre, ou si peu, et encore de la canne ! Puis, au bout du voyage, quelque quatre cents kilomètres plus loin, c’est l’écœurement.

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usine de transformation

Colossale industrie que cette monoculture. Il y a toujours quelque part, à l’horizon, une impressionnante colonne de fumée. Soit les brûlis, soit, et c’est le plus courant, l’usine de transformation qui fait de la canne, du sucre ou de la cachaça (rhum brésilien). L’air ambiant en est parfumé au mauvais alcool, comme si, entre deux vallons, un gargantua ivre mort cuvait sa cuite la bouche ouverte, exhalant son haleine alourdie sur le pays. Le long de la route, des ânes tirant charrette, des paysans noirs ou métisses portant machettes et des enfants en guenilles, témoignent de la précarité qui sévit dans ces contrées. Une image récurrente, tout droit sortie du temps de l’esclavage, la surligne et en dit long sur le degré d’exploitation de la population. La disposition des groupes d’habitations est édifiante : sur une colline, se présente l’imposante maison du propriétaire, en contre bas et sous le vent, l’usine ; puis un peu plus loin, et toujours sous le vent, un alignement de cabanes où vivent les ouvriers et leurs familles. Entre les deux bâtiments, le garant, le pilier incontournable d’un ordre social bâti sur l’exploitation de son prochain, une église. Renseignement pris, l’image s’avère cruellement conforme à la réalité. Comme le disent les gens d’ici, peu de choses ont changé depuis la colonisation. À l’ombre de la canne, on ne parle pas de paysan mais de serf ou d’esclave. A Serra da Barriga, où se trouve le Kilombo de Zumbi, quatre familles se partagent les dizaines de milliers d’hectares du canton et ce sont rigoureusement les même depuis l’arrivée des Portugais et des Hollandais dans la région, il y a un peu plus de quatre cent ans ! Ceux qui travaillent la canne vivent comme l’époque des senzalas (maison d’esclave dans une plantation), dans des baraquements qui pourraient rappeler, pour les plus grands et les plus cossus, une cite minière délabrée du nord de la France. Il est impressionnant de voir à quel point loin de la côte, la situation s’est figée. C’est gravé sur les visages et sur les corps. Les gens sont généralement petits et les malformations physiques de tous ordres sont légions. Roderigo, dont le métier s’apparente à celui d’assistant social, me confie qu’il y a moins de dix ans, une étude de l’OMS relevait dans les villages des coupeurs le taux de mortalité infantile le plus élevé de la planète. Le salaire du coupeur, avec pour seul outil sa machette, se passe de tout commentaire : quatre reals la tonne ! Si un euro vaut deux real cinquante, on s’en fait une meilleure idée en le comparant avec le prix d’un verre de Caldo de Cana (jus de canne à sucre frais) vendu sur les trottoirs de Recife, qui oscille entre un real cinquante et deux reals. Les meilleurs coupeurs abattent 14 tonnes de canne par jour, mais meurent à trente-cinq ans… « C’est à ce prix que vous mangez de sucre » écrivait Voltaire dans Candide ou l’optimiste, en 1759.

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village de coupeur

C’est assurément dans le monde agricole, patrie des grands propriétaires terriens, que l’esprit de l’esclavage reste le plus vivace au Brésil. En effet, forts d’une tradition de domination sans partage depuis des siècles, à la tête de fortunes considérables et de territoire pouvant atteindre la superficie de plusieurs départements français réunis, les seigneurs de la terre ont les moyens de faire perdurer un régime moyenâgeux qui a fait d’eux ce qu’ils sont aujourd’hui. Quand le gouvernement du président Lula Da Silva voulu entreprendre une réforme du statut des coupeurs, les grands propriétaires, aussi appelés « fazendeiros » ont immédiatement brandi l’arme de la mécanisation. Si le coût d’un ouvrier agricole devait évoluer, ils remplaceraient ce dernier par la machine, livrant ainsi les villes aux flots épais d’une marée humaine affamée. Face à tant de cynisme, quel gouvernement prendrait le risque d’une lutte frontale ?
Le long de la route, régulièrement, des petits campements, tout de bâches en plastiques noires et de feuilles de palmier. Au sommet d’un mât un drapeau flotte, l’étendard des Sans Terre. Ils sont là, en bordure des plantations, attendant un geste du gouvernement de l’Alagoas. Ce dernier se réveille par à coup. Il a alloué récemment quelques lopins de terre à une poignée de chanceux. Les choses changent, lentement.

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Le soleil se couche. Les kilomètres défilent, les champs de canne disparaissent peu à peu dans la nuit. Après une série de virages, brillent enfin les lumières d’Union dos Palmarès. En ce 24 novembre au soir, la petite bourgade est en ébullition. Demain est le grand jour de la conscience Noire, jour férié commémorant Zumbi dos Palmarès, héros de la lutte des Noirs pour la liberté et légende incontournable de la capoeira.

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route fédérale

De part et d’autre de la voie ferrée qui traverse le centre ville, et malgré l’heure tardive, tous les commerces sont ouverts, jusqu’au magasin de pompes funèbres qui semble ce soir faire nocturne. Une ronde de transats, dépliés devant des cercueils en promotion, accueille une poignée d’hommes mûrs qui sirotent tranquillement des bières, tout en jetant des regards amusés sur les groupes de jeunes, qui vont et viennent, autour de voitures dont le coffre, bourré d’enceintes surpuissantes, les arrosent de rythmes et de décibels.
Par chance, l’un des trois hôtels de la ville offre encore quelques places disponibles. La chambre, sans fenêtre, est des plus sommaires, mais l’ambiance festive qui baigne les rues, palie aisément à un couchage spartiate. De toute façon, le sommeil sera de courte durée, les cérémonies débutent à quatre heure trente le lendemain.
En attendant, quelque part au sommet d’une colline caressée par l’air léger de cette nuit d’été, l’esprit de Zumbi attend patiemment la foule, qui dès les premières lueurs de l’aube, en lui rendant hommage, perpétuera son combat.

 

 

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