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« Le Havre » : un conte de l’immigration selon Kaurismaki

10 janvier 2012

En décembre dernier, le film « Le Havre », réalisé par Aki Kaurismaki, remportait le prix Louis-Delluc, récompensant le meilleur film français sorti dans l’année. Le film est encore à l’affiche : si vous ne le connaissez pas encore, c’est l’occasion ou jamais de découvrir le cinéma du grand maître finlandais. En attendant, petite plongée en douceur au cœur de son univers, une fois n’est pas coutume, made in France.


 

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Aki Kaurismaki est l’un des plus grands cinéastes de son époque, mais il reste malheureusement trop peu connu du grand public. Souvent confinées aux seules salles estampillées « art et essai », ses films font partie du cinéma que l’on qualifie de « difficile ». C’est vrai, Kaurismaki n’utilise pas d’effets spéciaux, pas d’avalanches de bruitages, son rythme est davantage celui d’une barque à la dérive que d’un jet-ski. Il aime les silences, les fait parler, il donne forme aux expressions, aux respirations, il sculpte les non-dits. Et ne livre pas toutes les clés de ses scénarios. Le spectateur conserve une part de découverte, de réflexion, d’imagination… Le réalisateur finlandais a réalisé de nombreux chefs-d’œuvre. C’est avec son loufoque « Leningrad Cowboys Go America », réalisé en 1989, qu’il acquiert une reconnaissance internationale. Puis en 2002, c’est « L’homme sans passé » qui remporte le grand prix et le prix d’interprétation féminine au festival de Cannes, avant d’être nominé aux Oscars en 2003 pour le meilleur film en langue étrangère.

Si l’on parle beaucoup de son dernier film, « Le Havre », c’est que –cocorico oblige- il se déroule en France, dans la cité éponyme. Le long métrage dévoile l’histoire d’un homme, ancien clochard, cireur de chaussures, Marcel Marx- nom de famille signifiant, s’il en est-, qui aide un jeune migrant clandestin à gagner l’Angleterre, alors que sa femme tombe malade d’un cancer.


LE HAVRE : BANDE-ANNONCE Full HD par baryla

Kaurismaki ne fait que raconter autrement la même histoire que Philippe Lioret dans « Welcome », se sont empressés d’affirmer certains critiques. L’histoire d’un homme qui s’oppose à la fermeté des politiques d’immigration et qui aide un clandestin, se mettant ainsi hors la loi. Oui, Kaurismaki raconte cette histoire, mais pas seulement.

« Le Havre », c’est surtout l’histoire d’une rédemption. La rédemption d’un homme un peu distant et froid, plutôt cynique : la première scène du film montre son indifférence totale à la mort d’un homme dont il vient de cirer les chaussures. « Tant qu’il m’a payé », lance-t-il alors. Au moment même où sa femme tombe malade, il fait la rencontre d’un jeune garçon, migrant clandestin tout juste débarqué d’un conteneur sur le port du Havre, et décide de l’aider. Son dévouement pour ce garçon, l’énergie qu’il va déployer à l’aider, va participer, en parallèle, à la guérison de sa femme. A l’instar de Lynch, Kaurismaki est un cinéaste à clés. L’une d’elle est donc cette idée de rédemption, qui se dessine dès le début du film. L’autre, c’est celle de la déréalisation. Dès le début, la profession de Marcel Marx met la puce à l’oreille : cireur de chaussure. Un métier plus vraiment en vogue en 2012, au Havre. Au fil des scènes, les voitures, les costumes, les décors des cafés, les logements, les chanteurs paraissent ancrés dans un autre espace-temps. S’ils appartiennent au passé, il ne faut pas voir leur convocation comme une nostalgie, mais plutôt comme une utopie. Kaurismaki veut montrer deux réalités qui s’entrechoquent. Il convoque des personnages qui n’existent pas, dans un monde bien ancré dans la dureté du réel. Comme un conte qui commencerait par « il était une fois, dans un Havre marqué par l’arrivée de migrants clandestins, dans un Havre qui regarde à la télévision le démantèlement brutal de la « jungle » de Calais, il était une fois un homme, cireur de chaussures, irréel, qui réinvente à son échelle l’humanité et la solidarité ». Et en filigrane, c’est cette solidarité, cette humanité qui se dessine hors du réel : elle apparait comme fantasmée, rêvée. Même si au quotidien, au Havre et ailleurs, des individus et des associations se battent pour la faire exister. C’est le combat de ces résistants, au chevet des migrants, que Kaurismaki poétise.

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Ce qui apparait bien réel au contraire, c’est donc l’univers dans lequel évoluent ces personnages. Alors que Marcel Marx tente d’aider le jeune garçon, la surveillance de la police se fait de plus en plus étroite et agressive, renforcée par la délation d’un voisin perfide (campé par Jean-Pierre Léaud). Peu à peu, derrière l’œil de la caméra, la police et par son intermédiaire l’Etat français actuel prend des allures fascistes. Les policiers multiplient les méthodes brutales, les gyrophares sont omniprésents et clairement anxiogènes, et le jeu du chat et de la souris s’intensifie. Avec finesse, Kaurismaki ne fait pas moins que mettre la politique d’immigration de Sarkozy au ban de l’humanité.

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On ne dévoilera pas la fin du film, particulièrement inattendue. Car ce qui compte surtout, c’est le parcours que les personnages, toujours abimés par la vie, empruntent pour y parvenir. Comme dans tout conte, le héros sort grandi et transformé de ses aventures. Et nous ? C’est le sourire aux lèvres que l’on quitte son fauteuil rouge. La tête dans les nuages, on se prend à rêver d’un monde humain, solidaire, où un regard remplacerait dix palabres, on l’on se laisserait le temps de sentir la brise océane, le temps de regarder les bateaux sortir du port. Le temps aussi d’écouter l’autre et de se soucier de ses voisins, quels qu’ils soient. Kaurismaki ne fait pas ses choix au hasard. S’il a ancré son film, peut être l’un de ses derniers, dans la réalité de la politique migratoire française, c’est que l’heure est grave. Son regard, acéré, décortique l’enfer des clandestins traqués, ainsi que le décalage entre l’idéal républicain de la « nation des droits de l’homme » et ses pratiques déshumanisantes. Au moins, Sarkozy pourra s’enorgueillir d’être rentré dans l’histoire du cinéma- mais pas par la bonne porte.

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par Noémie Coppin - Dans > Agenda



 

 

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