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La presse fait diversité, et ce n’est pas un fait divers

24 octobre 2010 - Dernier ajout 15 novembre 2010

Dans le cadre d’un cycle de conférences sur le journalisme ayant pour thème « Paysages de la presse écrite : genèse régionale et nouveaux défis » organisé par le service Référence de l’Alcazar, avait lieu jeudi soir la deuxième d’entre elles, intitulée « Presse et diversité : autres médias, autres discours ». Autour de quatre intervenants représentants Le Ravi, Zibeline, Marseille Bondy Blog et 20 Minutes, il a été question du modèle offert en région par une nouvelle presse, pressée d’apporter la (bonne) nouvelle aux lecteurs. Compte rendu.


 

Tous ne traitent pas de « diversité », au sens de la multiplicité des origines, des cultures, des parcours. Mais tous tentent et tendent à diversifier le paysage médiatique régional. Jeudi soir, sur l’initiative de la BMVR Alcazar, quatre journalistes faisaient face à un public relativement nombreux afin de présenter leur média, « Objet Journalistique Non Identifié », selon le bon mot de Michel Gairaud, rédacteur en chef du Ravi. Des médias dits « alternatifs », qui différent à tout le moins du modèle traditionnel proposé par les grands journaux marseillais, tels La Marseillaise et La Provence.
Outre Michel Gairaud pour le mensuel satirique, étaient présents Agnès Freschel, directrice de publication et rédac’ chef de Zibeline, magazine culturel régional gratuit, Michaël Couvret en charge de l’éditorial du site web Marseille Bondy Blog et Frédéric Legrand, journaliste pour l’édition marseillaise de 20 Minutes.

Les propos liminaires de chacun se sont attachés à un succinct portrait de leur entité médiatique, et de l’idée sur laquelle elle repose. Peut-être le plus classique de tous, 20 Minutes se démarque de la concurrence essentiellement du fait de son modèle économique, nous y reviendrons. Pas uniquement toutefois, puisque son fonctionnement s’appuie sur une équipe restreinte – 3 journalistes permanents – qui doit produire quotidiennement deux pages adjointes à l’édition nationale, et ce depuis 2004. Pas le droit à l’erreur pour le reporter : « on ne peut pas partir sur un sujet et ne rien en tirer », accorde Frédéric Legrand. Cette « économie à flux tendu » risque néanmoins d’induire « un certain manque de recul ».

Informer autrement : une volonté, une nécessité

Si la forme – articles courts, mise en page attractive – importe beaucoup, le fond ne semble pas faire défaut. 20 Minutes fait montre d’« une implication éditoriale forte » selon le journaliste. « A l’avant-veille du second tour de la présidentielle de 2002 [le Front National avait franchi le cap du premier tour et son leader Jean-Marie Le Pen affrontait Jacques Chirac], nous avions titré "Faites pas les cons" », site en exemple Frédéric Legrand.

Dans un autre registre, Le Ravi, né en 2003 et uniquement illustré par des dessins de presse comme son grand frère Le Canard Enchaîné, se veut le poil à gratter régional de la politique. « Effectivement il y a de l’humour, mais surtout un devoir d’irrévérence, qui devrait être le propre du métier, observe Michel Gairaud. Notre parti est de révéler ce qui est caché et de renouer avec les fondamentaux du journalisme, c’est-à-dire privilégier l’information à la communication ». Hors d’intérêt de « hurler avec les loups » et de servir un contenu « lisse et formaté » – itératif dans la presse traditionnelle « pour des questions de financements », dans une région où « le clientélisme, la démagogie et la xénophobie » sont monnaie courante. « On n’est pas partisan, mais on n’est pas neutre, résume le rédacteur en chef du Ravi. On pratique un journalisme de combat ».

Pour Zibeline le problème se pose différemment, mais la résolution d’écrire la culture autrement demeure la même. Agnès Freschel s’en explique : « La culture est essentielle, et elle n’a pas assez de place dans la presse, sauf en ce qui concerne le people », dit celle qui a couvert ce domaine pour La Marseillaise et fût frustrée de ne pas écrire comme et autant qu’elle le souhaitait. La vocation du magazine est de « promouvoir et défendre la culture générale, mais aussi la générer, susciter le débat ». In fine, il s’agit de « la démocratiser, de toucher des gens qui n’en consomment pas habituellement ».

Du côté du Marseille Bondy Blog (MBB), le parti pris est clairement celui du « journalisme citoyen », considère Michaël Couvret. Pour le responsable éditorial de l’émanation marseillaise du site de blogueurs – créé à Bondy à l’aune des « révoltes urbaines » de 2005 et dont la locale à Marseille a ouvert en décembre 2007 – il s’agit de « donner la parole aux habitants des quartiers, en répondant à un besoin d’expression » de ces populations peu couvertes par les média classiques, autrement que dans la perspective de la violence, du trafic de drogue, de l’échec scolaire ou d’un supposé repli identitaire. Et pour parfaire cette vocation, les blogueurs contribuant à alimenter le site « sont issus du territoire sur lequel ils écrivent », assure Michaël Couvret.

Dans les faits, c’est un peu plus compliqué que ça. Après avoir eu recours aux écrits étudiants de l’Ecole de journalisme de Marseille (EJCM), puis à ceux des volontaires d’UnisCité, le MBB peine à trouver son rythme de croisière et des plumes récurrentes. Malgré cela, la formule prospère. À tel point que dans un contexte où « les journalistes considèrent de plus en plus les banlieues comme des pays étrangers », et passent quasiment systématiquement par un « fixeur » (personne habituée d’un quartier, servant à y introduire le journaliste) pour enquêter dans les cités, le MBB paraît faire référence puisque ses rédacteurs sont régulièrement contactés par des confrères qui veulent connaître leurs sources dans le but de les utiliser à leur escient. Le Marseille Bondy Blog, « fixeur » médiatique de la presse traditionnelle ? Michaël Couvret s’y refuse, « content lorsque les blogueurs déclinent » ce deal pas très déontologique. « J’ai l’impression que l’éthique a changé de camp », condamne-t-il, faisant l’unanimité.

A chacun son modèle économique

Sans s’étendre sur le débat qui oppose le blogueur au journaliste professionnel, le responsable du MBB précise que ses rédacteurs « doivent respecter une charte propre au site, proche du code déontologique » en vigueur dans le monde de la presse. En outre, ils sont « encadrés par des journalistes », qui leur fournissent les clefs d’un article correctement ficelé. Voilà pour le « côté pédagogique ». Car les auteurs du blog ne sont pas des professionnels, ou pas encore. Ils ne touchent d’ailleurs – sauf l’équipe encadrante – pas de rémunération. Le bénévolat fait partie intégrante du modèle économique développé par le MBB – modèle qui en réalité reste encore à l’étude. « Nous avons réfléchi à l’opportunité de solliciter des financements publics, ce que l’on nous a poussé à faire, pour finalement abandonner l’idée à l’issue du débat », raconte Michaël Couvret. Peut-être faudrait-il « se rapprocher du statut d’entreprise de presse », afin d’obtenir de l’argent de l’Etat ? Pour l’instant, la question n’a pas été tranchée, et le site internet subsiste d’informations co-média, c’est-à-dire réalisées en partenariat avec des organes grand public.

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De g. à d. : Michel Gairaud du Ravi, Agnès Freschel de Zibeline, Michaël Couvert du Marseille Bondy Blog et Frédéric Legrand de 20 Minutes Marseille.

A l’inverse, 20 minutes est « entièrement financé par la publicité », indique Frédéric Legrand. Un peu à l’image d’« Europe 1 ou RTL », le journal gratuit vit de communiqués tarifés, émanant de tout type d’annonceurs, qui « ont vite compris » l’intérêt de faire de la publicité dans un journal « tiré de 50 à 80 000 exemplaires, lu par 150 à 240 000 personnes », et largement diffusé. Dans un premier temps, seules les sources (politiques) étaient réticentes à ce qu’offrait 20 Minutes pour véhiculer leurs idées. Au départ, « elles refusaient tout bonnement de répondre, ou coupaient les budgets pub » si ce qui était écrit dans les colonnes du journal ne leur convenait pas. Aujourd’hui, Frédéric Legrand se prévaut de ne subir « aucune pression de la part du service communication du journal. En sept ans, personne ne m’a jamais demandé de réécrire un papier pour ne pas déplaire à un annonceur ».
Evitant d’entrer plus avant dans la polémique sur la presse gratuite qui dépouillerait la presse payante de ses lecteurs (Frédéric Legrand avise toutefois que « les études montrent que nos lecteurs ne lisaient pas dans leur grande majorité les journaux payants », satisfait du « rôle citoyen » consistant à favoriser l’accès de tout un chacun à l’information libre), il accorde que le modèle à ses limites. Seule faiblesse du système : une réelle « dépendance au marché publicitaire. En cas de récession comme en 2009, l’impact au quotidien est palpable sur le contenu éditorial. La pagination peut par exemple passer de 36 à 24 pages », sans coup férir.

En ce qui concerne Le Ravi et Zibeline, si l’un est payant et l’autre gratuit, tous deux sont associatifs et comptent sur leurs abonnés pour faire vivre de manière pérenne leur publication. Le magazine culturel en compte 600. Imprimé en 30 000 exemplaires chaque mois – « on aimerait tirer plus », souligne Agnès Freschel – Zibeline « vit à 95 % de publicité ». La directrice de publication et ses vingt-trois rédacteurs (dont douze à l’origine du projet et membres du Conseil d’administration) se parent de toute éventualité en ne faisant paraître que des communications à caractère culturel, ne représentant en tout pas plus de «  20 % de la pagination du journal ». Michel Gairaud se félicite quant à lui de « ne pas appartenir à un marchand d’armes », pique à peine voilée à une publication quotidienne nationale. Les journalistes sont soit en contrat, soit en contrat aidé en attendant que les finances permettent mieux. Tous sont logés à la même enseigne niveau salaire.

Un pluralisme qui à un prix, un pluralisme non acquis

« Le Ravi, le régional qui ne baisse pas les bras… mais qui a parfois quelques crampes », plaisante le rédacteur en chef, en référence aux difficultés financières qu’a connu le mensuel il y a un an. Quant aux soutiens institutionnels, Freschel et Gairaud s’accordent pour dire que « l’argent public nous appartient », autant en faire usage. Il y a bien eu une « tentative de fédérer les média dits « du tiers secteur » pour obtenir des financements comme ce qui existe pour les radios, avec le Fonds de soutien à l’expression radiophonique locale », se souvient Michel Gairaud. Tentative restée lettre morte pour le moment. Et d’énoncer que « seuls les média qui en ont le plus besoin devraient être aidés ». En conclusion, Frédéric Legrand tranche : « le seul moyen de garantir au maximum l’indépendance d’un média est de multiplier les sources de financement ».

« L’information a un coût, lance depuis la salle Roger Evano. Celui qui paye son journal paie aussi l’indépendance de celui-ci ». Invité à réagir en l’absence de Pierre Haski, fondateur de Rue89 qui n’a pu se rendre à la réunion, le président du collectif des abonnés du site d’information Mediapart évoque l’exemple de la publication payante en ligne, qui contient une partie journalistique pure, et une partie « Club » participative, réalisée par les abonnés. Etienne Bastide, de Radio Galère, revient lui sur la démarche de « libération de la parole » à laquelle il adhère. Jean-Louis enfin, lecteur attentif, s’interroge sur la capacité des rédactions à « manipuler » leur lectorat et admet être à la recherche de « supports qui lui ouvrent des fenêtres par lesquelles il n’a pas l’habitude de regarder ».

La péroraison du débat incombe à la journaliste indépendante Jacqueline de Grandmaison, qui aura modéré l’ensemble des interventions. « Formée à l’école de L’Express du temps de Françoise Giroud », elle attache une grande importance à « l’enquête et l’investigation », sans quoi le métier de journaliste s’en trouverait dévoyé. Après avoir regretté « l’uniformisation de l’information », elle invite à « défendre le pluralisme, quelque soit le bord défendu ».

La prochaine et dernière rencontre autour du cycle « Paysages de la presse écrite : genèse régionale et nouveaux défis » portera sur « Le métier de journaliste », le 10 novembre à 18h, à la BMVR Alcazar.

 

 

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