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La manipulation de l’identité nationale : du bouc-émissaire à l’ennemi intérieur

17 novembre 2011

Le sociologue Saïd Bouamama vient de publier, aux éditions du Cygne, un recueil d’articles écrits depuis 1991 autour de l’identité nationale. Il travaille déjà sur deux autres projets. Un premier ouvrage, dans le cadre du cinquantenaire des indépendances africaines, vise à mieux faire connaitre les efforts de théorisation de penseurs africains tels que Sankara, Lumumba ou Fanon. Un second ouvrage s’annonce lui comme un « glossaire des dominations », tentant de souligner les enjeux de la question. En attendant ces prochaines publications, le sociologue nous a reçus chez lui, dans le quartier populaire de Fives, à Lille, pour revenir sur son dernier ouvrage. Interview.


 

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« Du Bouc-émissaire à l’ennemi intérieur ». Comment cette translation s’est-elle opérée, sur quelle période, quels enjeux révèle-t-elle ?

Ce passage est essentiel pour comprendre les configurations actuelles des politiques liées à l’immigration, et plus largement aux quartiers populaires. Car ça ne concerne pas seulement les immigrés mais également leurs enfants, qui sont français. Il faut avoir en tête les différences notables qu’il y a entre l’immigration contemporaine et les immigrations antérieures. Pour simplifier, entre l’immigration des sénégalais ou des maghrébins aujourd’hui et celle des portugais hier. Dans nos sociétés, toutes les immigrations ont eu une fonction de bouc-émissaire dans des moments de troubles politico-économiques. Des forces politiques, généralement à l’extrême droite, mais également dans la bonne droite et à d’autres moments à gauche, les ont mises en avant pour masquer d’autres questions, pour voiler des enjeux, pour détourner des colères. Cette fonction de bouc-émissaire a toujours existé, toutes origines confondues. On peut même dire que pour les immigrations du passé (polonais, portugais, italiens…), la violence a parfois été encore plus grande que pour les immigrations post-coloniales. Je ne citerai que l’exemple du massacre d’Aigues-Mortes, où se déroule pendant 3 jours une véritable chasse mortelle à l’italien par les citoyens locaux. Bien sûr, il y a eu le massacre du 17 octobre 1961, orchestré par l’Etat, mais on n’assiste pas encore à une chasse collective aux maghrébins. La fonction de bouc-émissaire est donc transversale depuis que la société française connait l’immigration. La nouveauté, c’est que pour la première fois, ce traitement xénophobe ne touche plus simplement les nouveaux arrivants, mais aussi leurs enfants qui sont nés et ont grandi ici. Les enfants d’italiens étaient considérés comme français et présentés comme tels dans le discours politique. Pour les immigrations qui viennent d’Afrique et leurs enfants qui sont français, la donne a changé. Ils continuent à être considérés comme non intégrés et donc à intégrer, ou dangereux et donc à rejeter. On retrouve la logique de Pétain vis-à-vis des juifs, français depuis des générations, mais d’un seul coup considérés comme des ennemis de l’intérieur. Autrement dit, une partie de la nation est transformée en danger pour la nation. Depuis une vingtaine d’années, on voit se construire tout un discours qui met en avant qu’une partie de la société française est dangereuse pour la société française. Tous ceux qui ont, de près et de loin, une origine africaine, qu’ils soient de nationalité française ou étrangère, tant qu’ils vivent sur le territoire français, sont perçus globalement comme un danger pour la nation.

Une logique de l’ennemi de l’intérieur qui participe à la pensée d’une militarisation possible de certains quartiers populaires ?

Absolument. La logique de l’ennemi de l’intérieur pousse à la surveillance, au contrôle et à la répression de cet ennemi. Une logique de guerre apparait dans un certain nombre de décisions, officielles ou non. On le voit bien dans le livre d’Hacène Belmessous : « Opération banlieues ». Il montre comment on analyse les quartiers populaires comme des terrains de guerre. Comment des centres de recherche de la police et de l’armée travaillent sur l’idée du contrôle des quartiers populaires, en utilisant les outils des interventions armées extérieures ou de la contre-guérilla urbaine. Le concept de l’ennemi de l’intérieur conduit à une militarisation de la pensée. Dans la rénovation urbaine et dans les politiques de la ville en général, il y a des implicites de contrôle social : comment construire et rénover afin de mieux maitriser, contrôler, afin d’éviter qu’une auto-organisation, quelque chose de non maitrisable puisse nous échapper.

Deux dates-clé. 2007 : la création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale. 2009 : le débat sur l’identité nationale. Vous parlez à ce moment-là de la chute d’un verrou idéologique issu de la lutte contre le nazisme. Vous pouvez détailler ?

Dans la société française, la victoire contre le nazisme a d’abord pris comme traduction la victoire contre la forme française du nazisme et son incarnation, le Maréchal Pétain. L’argumentaire de Pétain, c’était : « Si nous avons perdu la guerre, c’est parce que nous avons oublié notre identité nationale, à cause des gauchistes, du Front populaire de 1936 ». Ceux qui ont soutenu Pétain préféraient Hitler au Front populaire : c’était le slogan qu’ils mettaient en avant. Pour eux, le Front populaire avait trahi l’identité nationale. Les jeunes étaient devenus décadents parce qu’ils avaient oublié les grandes valeurs traditionnelles : travail, famille, patrie. Après 1945, des gaullistes aux communistes et dans tous les secteurs de la société, la vigilance était grande autour des réflexions sur la nation. On ne voulait surtout plus de culte de l’identité nationale qui renverrait à la tentation d’une « pureté » de l’identité. Mais en 2007 puis en 2009, aux deux dates-clé que vous avez citées, une droite décomplexée est réapparue en reprenant ce concept pour le mettre au cœur de la crise. Ce n’était plus l’économie ou les gouvernements qui étaient au cœur de la crise, mais la sous-estimation, l’oubli de l’identité nationale, de ses valeurs, de ses caractéristiques transhistoriques. Il fallait donc reconquérir cette identité, la remettre en avant. Que les jeunes réapprennent les grandes valeurs, que les immigrés cessent de revendiquer leurs différences, rentrent dans le moule ou s’en aillent. Avec la mise en avant de l’identité nationale par le chef de l’Etat, on renoue avec ce qui était devenu un verrou idéologique nécessaire. Car à chaque fois qu’on découvre à quoi mène une théorie dangereuse, mettre un verrou idéologique permet d’éviter qu’elle ne revienne. En sautant sur l’identité nationale, Nicolas Sarkozy a cassé un verrou idéologique anti-fasciste.

A chaque fois que l’Etat tente de définir l’identité nationale, c’est donc fasciste ?

Absolument. L’identité nationale ne peut pas être l’objet d’une définition étatique, car elle est en mouvement permanent. Une définition sociologique serait : « l’ensemble des caractéristiques communes qu’acquièrent ceux qui vivent ensemble sur un même territoire ». Par définition, c’est en mouvement : toute nouvelle vague migratoire ou toute nouvelle question de société vient modifier cette identité. Vouloir la figer dans une définition étatique, c’est enlever la vie, c’est poser une norme excluante conduisant à la définition d’ennemis de la société. L’identité nationale peut être un objet de sociologie. On peut voir comment elle évolue, ses contradictions, comment un nouvel élément social, par exemple l’évolution du droit des femmes, vient la modifier. On peut avoir des débats sur le « souhaitable », et c’est l’enjeu de tous les débats politiques. Quand les partis politiques proposent des projets de société, ils proposent aussi des orientations pour le vécu commun et donc pour l’identité nationale. Mais vouloir la définir étatiquement, vouloir poser une norme, c’est figer l’histoire d’une société. C’est toujours au profit d’une catégorie, et au détriment d’une autre.

Vous opposez, dans le livre, deux conceptions de l’identité nationale : l’une historique et matérialiste, l’autre essentialiste et culturaliste.

Sur tous les débats concernant la nation, l’identité nationale, la culture, il y a deux grands modes d’approche aux enjeux sociaux complètement contradictoires. Une première manière de définir la nation, l’identité et tout ce champ sémantique, c’est de le définir comme si c’était une essence. Une réalité qui aurait existé depuis la nuit des temps et qui se serait transférée de génération en génération. Cette définition pose inévitablement une politique en termes de pureté, puisque toute dégradation de l’essence est posée comme négative. Ce qui engendre des politiques réactionnaires, pour tenter de revenir au « passé ». Cette logique fonde tous les racismes, selon l’idée qu’il y a des différences essentielles entre les êtres humains. Et ça peut aller jusqu’au nazisme, qui tire des conclusions politiques de cette hiérarchie des essences. La seconde manière de concevoir l’identité est selon moi plus scientifique et plus réelle : une identité qui serait production des êtres humains. Autrement dit, il n’y aurait pas une « essence belge » et une « essence française », mais une production historique de Belgité, une production historique de Francité. Produites par les épreuves économiques, politiques, climatiques que les habitants d’un territoire ont eu à surmonter. Ce sont donc des corpus de valeurs, de savoir-faire qui vont constituer une identité. Selon cette logique, il ne devrait pas y avoir de différence de droits entre un étranger et un français : à partir du moment où ils habitent sur le même territoire, ils ont la même identité nationale. Au-delà de leur carte d’identité, ce qui va faire leur réflexe à un évènement, c’est leur socialisation avec d’autres sur un même territoire. Cette seconde conception de l’identité pousse inévitablement au combat vers toujours plus d’égalité. C’est un combat de long terme : repérer en quoi cette communauté de vie, produisant une communauté de reflexes, nécessite une communauté de droits, indépendamment des critères de sexe, d’âge, d’origine. Il y a un enjeu énorme, celui du type de société qu’on veut. On peut vouloir définir l’identité nationale de manière essentialiste, comme Sarkozy, et rechercher les vrais français, ceux qui ont gardé cette essence. On peut aussi la définir de manière historique et matérialiste, et se questionner sur l’histoire que l’on veut constituer ensemble, en construisant l’égalité.

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Il s’agit donc de recadrer le débat vers les identités sociales plutôt que nationales.

Absolument. Une des fonctions idéologiques de l’identité nationale est de masquer l’existence de plusieurs identités sociales en confrontation, les clivages de classe. Le discours sur l’identité nationale a été forgé à un moment spécifique de l’histoire de France : la 3ème république. C’est un moment qui suit plusieurs grands mouvements révolutionnaires. 1789, la révolution anti-féodale la plus radicale du monde entier. 1793, lorsque cette révolution va encore plus loin et exige l’égalité sociale. 1830, les manifestations d’ouvriers, les émeutes à Paris, les barricades. 1848, la commune de Paris, la première expérience d’un pouvoir égalitaire. Dans ce pays plus qu’ailleurs, la classe dominante a eu peur de la mobilisation sociale. Alors la 3ème république va tenter une opération, largement réussie, de nationalisation des consciences. L’identité nationale, le sentiment de supériorité du français, une essence supérieure aux autres, va être mise en avant pour que les clivages de classes qui menaçaient le pouvoir soient relégués derrière la fierté d’être français, derrière une supériorité sur le reste du monde. Cette fierté va être propagée dans les manuels scolaires, sur les cartes postales, dans les chansons populaires. Pour moi, cela explique le peu d’opposition à la colonisation, à l’époque. Cette nationalisation des consciences a été assez loin pour que la gauche considère la colonisation comme un bienfait, une aide à la civilisation des peuples arriérés. Ils avaient tout à gagner à ce qu’on leur amène, qu’on leur impose notre identité. Nous payons encore aujourd’hui cette opération. Il n’y aura pas de gauche réelle dans ce pays tant qu’il n’y aura pas rupture avec ce hold-up de la classe dominante. Un hold-up sur les identités sociales visant à les remplacer par une identité nationale unique, qui nous réunirait tous, patrons, ouvriers, riches et pauvres.

C’est cela que vous appelez l’ethnicisation de la question sociale ?

Exactement. A partir du moment où l’on pense en termes d’essence, qu’on place cela au centre d’une société, on ne parle plus de classes sociales. La question sociale ne s’explique plus par des divergences d’intérêts entre dominants et dominés. On va l’expliquer par des facteurs culturels, ethniques. On nous dira « les banlieues ont explosé en novembre 2005, non pas parce qu’il y avait de la pauvreté, de la précarité, des discriminations racistes ou de la relégation, mais parce qu’il y a la polygamie ». On présente comme analyse, sans aucun problème, que quelques milliers de familles polygames suffisent à faire exploser 400 quartiers pendant 21 jours. C’est une cause culturelle, à d’autres moments elle sera ethnique, qui permet d’expliquer une question sociale. Et c’est ce qui se passe depuis 30 ans. Les jeunes français issus de l’immigration n’ont pas les mêmes chances et opportunités d’emploi que leurs voisins non issus de l’immigration ? On dira que c’est parce qu’ils ne sont pas intégrés. On éjecte l’idée de fonctionnement inégal de la société pour porter la faute, la responsabilité sur les victimes.

Dans son ouvrage « les identités meurtrières », Amin Malouf avance l’idée que la revendication identitaire est aussi une stratégie de défense face à une stigmatisation.

Sur cette idée, je reviendrai sur la pensée de Franz Fanon, un auteur qu’il faut absolument redécouvrir. Il détaille trois temps de la dynamique identitaire d’un sujet ou d’un groupe social en situation de domination. Le premier moment, c’est quand la domination amène le dominé à avoir honte de lui-même. Il va considérer que ses propres dimensions identitaires sont inférieures et expliquent ses difficultés. A chaque fois qu’on explique culturellement, ethniquement de manière dominante, on détruit des personnes. Les moins solides en viennent à se considérer comme nuls, ils intériorisent le stigmate, finissent par penser que leur infériorité est réelle, et non pas construite idéologiquement. Cette logique engendre des comportements tels que le blanchiment de la peau ou la francisation des prénoms, afin de se rendre « invisible ». Ce premier moment n’est pas tenable, car le but de ce discours n’est pas l’égalité. Il tend au contraire à justifier l’inégalité. La personne n’est jamais assez blanche, jamais assez invisible. Elle doit toujours faire la preuve de son intégration. Quelques soient les efforts faits, l’égalité n’est jamais au rendez-vous. Et cette impasse conduit à son exact inverse : la réappropriation du stigmate. C’est l’une des premières formes de résistance, de refus de la domination. Quand les mouvements féministes du 20ème siècle sont devenus revendicatifs, on a traité les féministes de salopes. Ça a donné le « manifeste des salopes ». De la même façon, on ne peut pas comprendre l’émergence d’un mouvement comme celui des Indigènes de la république sans avoir en tête cette réappropriation du stigmate. Prendre ce qui vous salit et le valoriser comme étant un signe du positif. Cette première phase de résistance permet à la personne d’être moins détruite psychologiquement, mais elle ne transforme pas la situation. D’où la 3ème phase mise en avant par Frantz Fanon : le combat politique pour l’égalité permettant non pas de transformer les identités, mais de créer un rapport d’égalité entre les identités.

Vous présentez l’identité nationale comme une instrumentalisation qui légitime l’existence de discriminations systémiques. Comment s’opère cette légitimation ?

A partir du moment où je ne regarde pas mon voisin qui a pourtant exactement les mêmes caractéristiques sociales que moi, que je considère qu’il ne fonctionne pas comme moi, je considère qu’il est légitime de ne pas le traiter comme moi. Les comportements de mon voisin Mohammed ne seraient pas à base sociale mais à base ethnique et culturelle. Il serait donc justifié que nous n’ayons pas les mêmes droits. C’est toute la logique de la préférence nationale, inscrite dans notre constitution. C’est bien beau de taxer le front national de vouloir mettre en avant la préférence nationale. Dans notre constitution, il est écrit que certains emplois sont réservés aux français. « Tous les habitants d’un territoire ont accès à tous les emplois » n’est écrit nulle part. Pourquoi ? Parce qu’on va considérer que s’ils occupent certains emplois, il y a danger pour la nation. Que si on leur donne un emploi de la fonction publique, ils vont peut-être fonctionner à partir de l’intérêt de leur pays d’origine et non pas de celui de la « nation française ». A nouveau, on globalise, comme si un ouvrier marocain avait les mêmes intérêts que le roi ou qu’un ouvrier français avait les mêmes intérêts que Sarkozy. Moi j’ai le raisonnement exactement inverse. Quelqu’un qui serait fonctionnaire, même avec une carte de résidence, raisonnerait d’abord à partir de ses propres intérêts.

Cette préférence nationale n’a-t-elle pas pour visée principale la baisse des chiffres nationaux du chômage ?

Bien sûr, ces préoccupations existent. Mais le simple fait de prendre une règle de droit à partir d’un critère de nationalité, d’ethnie ou d’origine ouvre la porte à une logique discriminatoire. Les sociétés humaines ont un fonctionnement logique. Quand on pose un critère, on peut ne pas aller jusqu’au bout de ses conclusions, mais on ouvre la porte à toutes ses possibles. Je suis persuadé que l’une des raisons pour lesquelles le FN s’enracine en France est la survivance de la logique de Pétain, dans des partis ou des textes qui n’ont pourtant rien à voir avec le FN. N’oublions pas que c’est Pétain qui a donné valeur de loi à la préférence nationale.

Vous écrivez que l’identité nationale n’est ni un problème ni une question, mais une réponse. Une réponse à quoi ?

Quelle que soit la nature d’une identité nationale à un moment donné, elle est toujours un résultat. Même au temps de Pétain, l’identité nationale n’était pas un problème en soi, elle était un résultat. Résultat de la société française, de ses rapports de force, de la répression du mouvement ouvrier. Si on confond le problème avec le résultat, on ne s’attaque pas au problème. Quels sont les intérêts sociaux, économiques, politiques qui ont conduit l’identité nationale à prendre telle ou telle forme ? Aujourd’hui, toutes les réformes ultra-libérales, toutes les attaques sans précédent contre les conditions de vie et les droits acquis depuis 1945 vont venir modifier l’identité nationale. Dans quel sens ? Celui d’une hiérarchisation plus grande de la société. S’il n’y a pas réaction, on verra toute une partie de la société intégrer l’idée de responsabilité, de culpabilité même du pauvre sur sa situation. On verra s’enraciner l’idée qu’il y a des français moins bons que d’autres, que l’identité nationale serait stratifiée. Pour l’instant, ces strates sont décrites dans les discours comme ethniques. Demain, seront-elles sociales ? On le voit déjà se dessiner : c’est l’idée que les bénéficiaires du RSA sont avant tout des fainéants. C’est cela qui définit l’identité nationale : le combat qu’on mène pour donner à une société l’orientation que l’on souhaite. Ce qu’est l’identité nationale à un moment donné est toujours le résultat de ces rapports de force.

Marx se demandait « A qui profite le crime ? ». Même question à propos de la définition de l’identité nationale.

Le crime, c’est de diviser ceux qui ont intérêt à être unis et d’unir ceux qui ont intérêt à être divisés. A qui cela profite-t-il ? Bien entendu, à la classe dominante. Ceux qui mettent en place des réformes renforçant les inégalités sociales, ceux qui enrichissent les plus riches et appauvrissent les plus pauvres. Ce sont eux qui ont besoin de diffuser des idéologies masquant la réalité. Si elle apparaissait telle quelle, la révolte sociale gronderait. Pour que cela n’arrive pas, il faut présenter la réalité comme émanant d’ailleurs : des immigrés, de leurs enfants, des pauvres, des « assistés ».

Les primaires du PS ont eu lieu récemment. Que penser de la position de François Hollande, propose-t-il une alternative en termes de lutte contre les discriminations ?

Dans les propos, on a pu constater une vacuité complète sur la question des discriminations. Ce silence assourdissant de la gauche est inquiétant, compte tenu de l’état des recherches, qui ont heureusement brisé ce silence depuis une vingtaine d’années. La seule explication qu’on peut trouver, c’est la peur de s’emparer de questions qui fâchent sous peine de faire monter le FN. Ce silence sur les discriminations m’inquiète à propos du droit de vote des résidents étrangers. La France risque d’être un des derniers pays en Europe à accorder le droit de vote à ses résidents étrangers, malgré les promesses faites depuis 1981. La gauche ira-t-elle cette fois au bout de sa promesse ? Nul doute que le FN surfera sur la question, et que les pressions seront fortes, y compris de la part de la droite classique. Alors si le PS n’est déjà pas au clair sur la question des discriminations, cela m’inquiète un peu.

Le PS a peur de s’engager sur des thèmes qui feront gonfler le FN. Il choisit plutôt de flirter avec la droite en prenant le chemin de la sécurité. On a pu le voir pendant les primaires, avec entre autres, Martine Aubry à Marseille.

La hiérarchie des thèmes et des problèmes adressés à une société est un combat crucial. Ce combat, la droite le mène de manière claire et nette. La sécurité fait partie de son ordre prioritaire. A chaque fois que le PS reprend un aspect de l’ordre prioritaire de la droite, il entre dans sa logique, et ne propose plus d’alternative. Qu’est-ce que la sécurité ? Historiquement, la gauche devrait la définir comme la capacité pour une société de protéger ses citoyens de la précarité alimentaire, du mal-logement, des atteintes aux biens et aux personnes. Limiter la question de la sécurité à l’aspect « biens et personnes », en le dramatisant, c’est une autre manière de masquer ce qu’est la « sécurité sociale » au sens large. Et à chaque fois que la gauche accepte cet ordre des priorités, elle perd son âme.

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Dans votre ouvrage, vous décortiquez les logiques de construction de « l’identité nationale » en France. Retrouve-t-on les mêmes mécanismes à l’échelle européenne ?

Sur la question européenne, c’est la même chose. L’aborde-t-on de manière essentialiste ou matérialiste ? Dans la vision essentialiste, on considèrera que « quelque chose réunit les européens qui les différencie des autres ». Et c’est sur cette base là qu’a été bâtie la communauté européenne. C’est pour cela que je m’y suis toujours opposé. Non pas par volonté de repli frileux de chaque nation sur elle-même, bien au contraire, mais à cause de la manière dont la question a été posée dès le début. Les discours sur le cœur franco-allemand qui définit l’Europe, la demande d’inscription de l’identité chrétienne dans la constitution européenne, etc. Depuis le début, on tente de nous présenter l’Europe comme la fin des égoïsmes nationaux alors qu’en réalité, il s’agit de la construction d’une « essence européenne ». On a repris toutes les tares de la vision essentialiste, en les projetant à l’échelle européenne. Cette Europe-là ne peut pas apporter de progrès social ni d’égalité. L’Europe, ça se construit par la vie quotidienne. Il faudrait développer les rapports entre les peuples, les règles d’égalité. C’est losqu’une identité est devenue commune qu’elle peut être reconnue comme commune. Elle ne peut pas être « proclamée commune », faute de revenir à une vision essentialiste.

L’Europe s’est tout de même construite contre le nazisme, contre cette vision essentialiste de la nation.

On peut très bien avoir des constructions historiques bâties contre un fléau mais qui reproduisent ce fléau. C’est exactement ce qui s’est passé avec l’Europe. La prise de conscience du nazisme a engendré une vigilance face aux égoïsmes nationaux. Mais en remplacement de ces égoïsmes nationaux, on a construit un égoïsme européen : c’est un peu le même processus. On retrouve la même logique dans l’évolution des théorisations racistes. Les combats anti-nazi et anti-colonial ont décrédibilisé le racisme biologique. Ils ont mis en évidence qu’à partir du moment où on hiérarchisait les personnes à partir de soi-disantes caractéristiques biologiques, on courait à la catastrophe. Mais cela n’a pas mené à la disparition du racisme. Cela a mené à sa transmutation en une nouvelle forme : le racisme culturel. Plus personne, ou presque, ne dit qu’il y a des différences biologiques entre les êtres humains. Par contre, on pose des différences culturelles, hiérarchisées. On a rompu avec une forme du racisme sans rompre avec le racisme. On peut rompre avec une forme d’essentialisme national pour produire un essentialisme européen.

Ce livre regroupe plusieurs de vos articles, écrits depuis 1991. Pourquoi ce choix de retour chronologique ?

J’ai écrit un article il y a deux ans, « La France, autopsie d’un mythe national », pour tenter de penser et théoriser tous ces débats sur la nation et l’identité nationale. Mais je pensais intéressant de montrer que ces modes de pensée ne sont pas apparues d’un seul coup, avec Sarkozy. C’est bien une construction historique, par petites touches, qui a conduit la logique à devenir dominante et à apparaître comme naturelle. C’est parce que l’on n’a pas réagi de manière assez forte quand on a commencé à modifier le Code de la nationalité qui portait déjà, il y a 20 ans, ce retour de l’essentialisme. On a perçu des évolutions négatives, mais on ne les a jamais considérées comme un véritable retour à l’essentialisme. Avec des articles datés, je voulais montrer cela, et expliquer comment on en est arrivés à la situation actuelle. Les sociétés fonctionnent un peu comme ces grenouilles que l’on plonge dans une eau que l’on réchauffe progressivement, et qui ne perçoivent pas le réchauffement, jusqu’à ce qu’elles meurent, ébouillantées. Au moment où l’on devrait se réveiller, il est trop tard, car on a laissé se construire cette logique-là.

 



 

 

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    Depuis la rentrée, l’annonce par le gouvernement de la fin programmée de tous les emplois aidés a réactivé la colère dans l’éducation, premier employeur de ces contrats. Les associations de parents d’élève se sont jointes à l’intersyndicale 1er degré en cette rentrée car elles sont bien conscientes des difficultés tant sur le plan humain que dans la dégradation de l’accueil des familles dans les écoles où les AADE sont devenues indispensables au bon fonctionnement. Le second degré de l’éducation, touché aussi par ces suppressions se joindra aussi à notre action le mercredi 20 septembre à 13h devant la Préfecture, à Marseille et l’action s’élargit en interprofessionnel. L’intersyndicale a demandé à être (...)

     

  • 14 septembre

     

    Emmaüs Pointe Rouge lance une collecte de dons pour les migarnts

    La Collecte de dons alimentaires pour les migrants de la Vallée de La Roya, est ouverte. départ du camion lundi 16 octobre. Le camion d’Emmaüs partira le lundi 16 octobre. Voir sur le site emmaus-pointerouge.com

     

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