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« La France Noire » : trois siècles de présence

7 novembre 2011 - Dernier ajout 22 novembre 2011

Difficile de dénombrer et encore moins de définir les « noirs de France ». Aujourd’hui, 15 millions de français ont des parents et grands parents d’origine extra-européenne. Les statistiques ethniques sont interdites pour les chercheurs de l’hexagone, mais on arrive grosso modo à établir une fourchette entre 2,5 et 5 millions d’individus concernés. Mais finalement, qu’est-ce qu’être noir en France ? Etre noir, c’est autant un choix individuel qu’une question de regard, quand on sait qu’un métissage peut remonter à 6 générations. Pascal Blanchard est historien, chercheur associé au laboratoire Communication et Politique du CNRS et travaille depuis 20 ans au sein du groupe de recherche ACHAC. Après huit magnifiques ouvrages sur l’immigration des Suds en France, il publie aujourd’hui « La France Noire ». Un ouvrage anthologique qui retrace l’histoire d’une présence noire vieille de trois siècles en métropole, de son combat pour l’égalité et des déplacements de représentations à son égard. Interview autour d’un ouvrage magnifique, qui vient de sortir aux éditions La Découverte.


 

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couverture de « La France noire », éditions La Découverte, disponible en librairie

Tout d’abord, quelle est l’histoire de l’ACHAC ?

Il y a 20 ans, nous étions tous des étudiants en Histoire, pour la plupart dans le domaine africaniste. Tous sur des sujets autour de l’imaginaire, des relations France-Afrique, de l’histoire coloniale, mais il n’y avait alors aucune demande publique, pas de volonté universitaire de travailler sur ces questions. Nos professeurs nous regardaient avec de grands yeux quand on expliquait les thèmes sur lesquels on voulait travailler, notamment les images. Il n’y avait pas de musée de l’histoire coloniale avec des archives pour travailler sur la question. En termes d’images, on en trouvait un peu à Aix-en-Provence, où on avait droit à quatre photocopies par jour, quand on avait de la chance. C’était un monde paupérisé, une sorte de désert. On avait deux options : changer de métier, ou créer notre structure de soutien à la recherche. C’est ce qu’on a fait, en décidant de travailler ensemble. Aujourd’hui le groupe de recherche ACHAC, c’est 600 chercheurs dans le monde entier. Pas de bureaux, ni de secrétaires, ni de salariés. Tous les budgets vont sur les projets, et on fédère à chaque fois plusieurs dizaines voire centaines de chercheurs sur un programme. Certains travaillent à New-York, d’autres à Dakar, Saint-Louis, Tokyo, ou Johannesburg. Et sur trois registres principaux : l’histoire coloniale et ses impacts sur la culture coloniale en France, l’histoire de l’immigration coloniale, et les questions de représentations, d’anthropologie, qui s’inscrivent dans un débat sur le post-colonialisme, notamment le débat sur les identités.

Des peurs qui sont très médiatisées…

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Pascal Blanchard, lors de la rencontre, dans les locaux de l’ACHAC, à Paris

« La France noire » parait en ce début novembre. Quelle est la genèse de l’ouvrage ?

Il ne vient pas de nulle part. Il y a dix ans, on a commencé à travailler sur huit ouvrages l’immigration des Suds en France, une édition par an. Pas sur l’immigration intra-européenne blanche, qui a été digérée dans le creuset français. Nous, nous souhaitions travailler sur l’immigration non-européenne, parce qu’elle subit les mêmes xénophobies, les mêmes violences que les autres immigrations, mais cela se superposent à l’histoire de la colonisation. Elle vit les contrecoups des relations que la France peut conserver avec ces pays aujourd’hui. Cette histoire de l’immigration noire en France, elle n’est pas unifiée. A Marseille, ce n’est pas comme à Paris. A Nantes, ce n’est pas comme à Lille. Et à Strasbourg, ça n’a rien à voir avec Grenoble. Donc plutôt que de travailler sur de grandes anthologies des immigrations venant de certains pays, il valait mieux travailler sur des aires géographiques. Et même dans ces aires, l’histoire de l’immigration maghrébine n’est pas celle africaine ou antillaise, et ça n’a rien à voir avec l’immigration asiatique. On a été cherché à travers le terroir, la spécificité locale. Comme Marseille et son port, qui a vu passer la plupart des coloniaux, n’a pas la même histoire que la Bretagne, qui a vu les premiers élus de la diversité. Ce travail a pris 10 ans, a regroupé 150 chercheurs, et en 2010 nous avons rassemblé, dans un coffret, les huit livres. La preuve que la mémoire de l’immigration est un vrai poids dans notre histoire : 17 kilos ! 5000 photos, 150 chercheurs. Le travail a été fait. Mais il prendra du temps à être digéré, mais on ne pourra plus dire qu’on n’a plus la matière première pour travailler localement sur l’histoire de l’immigration. Ce nouvel ouvrage, « la France noire », raconte autre chose. Il raconte l’histoire particulière des noirs sur le sol national. C’est un peu la même démarche de Paul Gilroy avec son Black britain , édité en 2006. Il y a 20 ans, on aurait été traités de communautaristes. Pourtant ce n’est pas une histoire revendicative. On voit bien que ce n’est pas juste une « histoire noire ». C’est beaucoup plus complexe. Joséphine Baker appartient au patrimoine national au même titre que Charles Trenet. L’histoire des GI noirs pendant la Première Guerre Mondiale, elle appartient aussi bien à l’histoire de la culture jazz qu’à celle de l’Amérique ou de la France. Nos histoires sont partagées. Et aujourd’hui, une nouvelle génération est demandeuse non plus juste de l’histoire des parents et du cheminement migratoire, mais d’une histoire nationale : qu’est-ce qui s’est passé ici sur ce sol. Personne ne pense que les Africains et les Antillais sont présents ici depuis trois siècles et demi. On ne l’apprend pas à l’école, la télé ne nous le dit pas, nos inconscients collectifs n’ont pas digéré ça. Pourtant c’est l’une des plus anciennes immigrations, avec une histoire, des moments charnières, des expulsions : Napoléon a beaucoup plus expulsé d’Africains qu’Hortefeux ! En 1895, le best-seller français du Capitaine Danrit s’intitulait L’invasion noire. Une histoire de maghrébins musulmans qui arment des hordes noires pour envahir Paris. Rien n’a changé. Nous sommes toujours dans les mêmes imaginaires, les mêmes peurs, les mêmes passions. C’est aussi cela qui est raconté dans ce livre. Il nous permet de comprendre un peu mieux le regard d’aujourd’hui, dans des débats sur l’intégration, l’assimilation, l’identité nationale…

Des peurs qui sont très médiatisées…

Effectivement. Je ne donnerai qu’un seul exemple, qui m’a marqué. C’est l’écho médiatique dont a bénéficié un sociologue comme Hugues Lagrange à la sortie de son dernier ouvrage en 2010. Il a eu droit à 7 minutes trente au JT, c’est-à-dire beaucoup plus que tous les grands sociologues français depuis 20 ans. Il est venu expliquer les différents degrés d’intégration en France entre les « peuples de la forêt » et les « peuples de la savane », pour des questions « culturelles ». C’est fantastique, quand on voit que c’est une immigration qui existe depuis 3 siècles et demi. Mais à travers des soit-disantes statistiques qu’il aurait fait, lui, dans les quartiers, il nous démontre qu’un « petit noir », à cause de sa famille, a beaucoup de mal à s’intégrer à la France. On est parfois consternés de se dire que les idées les plus simplistes sont celles qui passent le mieux médiatiquement. Il faut recommencer à chaque fois. Alors on essaie de prouver, par l’histoire et avec toutes ses contradictions, que ça vaut la peine de faire travail anthologique, ne serait-ce que pour sortir des pièges souvent relayés par les médias.

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A qui s’adresse ce livre ?

A une jeune fille ou un jeune garçon d’un couple métisse qui offrira le livre à sa belle-mère pour Noël. A un jeune issu de la troisième génération guadeloupéenne vivant en métropole qui découvrira l’histoire de la Biguine en France depuis les années 30. A un passionné de photos qui découvrira certains des plus beaux clichés des années 30, un Brassaï par exemple. A certains qui découvriront l’ambiguïté totale de l’histoire des zoos humains, qui inspira à Picasso ses Demoiselles d’Avignon. A d’autres qui découvriront la permanence du combat des noirs, loin d’avoir subi leur histoire. Aux gens qui ne s’intéressent pas du tout à cette histoire, qui auront un très beau livre chez eux, et qui le feuillèteront un soir où il n’y aura rien à la télé. A une génération politique, de droite comme de gauche, qui a beaucoup de mal car elle ne comprend pas cette question de la diversité, qui saisira mieux la pluri-culturalité de la France et son histoire. Il n’y a qu’à prendre le métro pour se rendre compte qu’il ne ressemble en rien à celui de 1900. Il s’est passé quelque chose. Et ce quelque chose a une histoire. La connaitre nous permet de mieux comprendre les enjeux qui se posent aujourd’hui.

Vous dites que les politiques ne saisissent pas la question de la diversité. C’est-à-dire ?

Ils n’ont pas encore compris que la soi-disante victoire de la gauche au Sénat n’est pas une victoire pour les quartiers par exemple, car les minorités n’en ont pas été partie-prenante. Combien d’élus noirs, antillais ou maghrébins sur les bancs de l’hémicycle ? Trop peu. Quand on pense qu’en 1952, il y avait une quarantaine d’élus africains et antillais au Parlement et au Sénat ! Qu’en 1959, le Président du Sénat était noir ! Qu’en 1904, il y a plus d’un siècle, le vice-président de l’Assemblée nationale était un élu noir de Guadeloupe. La France était certainement le pays le plus avancé sur la question de la diversité au début du siècle. Nous sommes en train de régresser. Cette régression est à la fois déprimante et très positive : ce pays allait mieux quand il digérait sa diversité. Comment voulez-vous expliquer ça à la télévision en quelques secondes face à un homme politique qui vous sort un slogan ou une phrase choc ? Par contre dans un livre, vous avez le temps de faire passer ça. Mais cela ne suffit pas. On a aussi voulu faire une série de films, pour faire passer de l’émotion, du charnel, du récit humain. Pour traverser la mémoire orale. Dans ces trois films documentaires, qui seront diffusés à la télévision en 2012, on trouve un Joey Star, qui nous raconte comment il est devenu français. Un Soprano qui explique pourquoi il aime la France ou une Audrey Pulvar qui raconte ses difficultés à devenir journaliste à la télé. Et ça ne va pas encore suffire. Parce que les scolaires, on ne les met pas en face d’un documentaire ni devant un gros livre. Donc on aussi imaginé une exposition itinérante, qui tournera pendant 6 mois, dans 12 villes en France, dans les écoles, les médiathèques, avec des personnalités locales et nationales qui viendront raconter cette histoire : « c’est quoi être noir aujourd’hui en France ? »

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Qu’est-ce que vous aimeriez que ce travail provoque ?

Ce que j’adorerai, c’est que tout le monde trouve ça d’une banalité totale. Car c’est banal. Nous ne faisons que raconter un petit bout de l’histoire de France. Sauf qu’il était souvent oublié, marginalisé, voire invisible. On ne dit pas autre chose. Simplement, on ne pourra plus jamais dire qu’il n’y a pas d’histoire des noirs en France, qu’ils ne se sont pas battus pour la République, pour la France, qu’ils ne sont pas Français. Ça enclenche une forme de débat à l’heure où on parle de l’illégitimité de ces populations, voire où on demande aux troisièmes générations de prêter serment à l’armée, aux couleurs nationales ou à la marseillaise comme s’ils étaient naturellement des traitres à la patrie. C’est là que notre travail d’historien est utile. Aux politiques de s’emparer de tout ça. Nous, on fournit les outils d’une réflexion. On est en train de se fragiliser de l’intérieur. Dans « l’art de la guerre », Sun Tzu écrivait : « Avant l’ennemi, il faut s’intéresser d’abord aux forces vives de ses propres armées. Quand il y a, dans vos propres troupes, des dissensions, des faiblesses, des désamours, vous ne pouvez pas gagner une guerre ». Dans une société, c’est pareil. Vous ne pouvez pas fabriquer une société, face à l’agression du monde extérieur, si vous n’êtes pas capable en interne de vous fortifier. Pas en construisant de l’identité nationale, mais plutôt de la passion commune. Du vivre ensemble. Et il faut comprendre ce qu’on fait là ensemble. Les Afro-Antillais n’ont pas débarqué de la Lune, il y a une histoire. Celle de l’esclavage, de la colonisation, qui n’est pas secondaire. Il faut expliquer pourquoi c’est important dans les mémoires présentes. Un gamin noir de 15 ans, quand on lui met devant les yeux une photo de zoo humain, il sait de quel côté de la barrière du regard il se trouve. Et nous aussi.

Quel point d’accroche avez-vous choisi pour débuter ce récit ?

On s’est demandé à quand remontait la présence noire en France. Les premiers, au 17ème siècle, étaient des affranchis ou des esclaves accompagnant leur maitre. Souvent des Antilles. En 1685, le Code Noir parle de ces affranchis vivant en métropole. Si la loi commence à en parler, c’est que la présence commence à être visible, qu’elle fait débat dans le champ national. Au cours du 18ème siècle, 25 000 noirs vivent en France. C’était très banal : en 1770, à Paris ou Marseille, on ne se serait pas retourné sur un noir dans la rue. Un Asiatique aurait beaucoup plus surpris. Mais parallèlement à cette présence, les décrets d’expulsion se multiplient, de contrainte, d’interdiction de se marier. La fameuse peur du métissage. On va créer, dans les ports de France, des prisons où les noirs seront parqués avant leur expulsion. On ira même jusqu’à un recensement, en 1777, pour les compter : qui sont-ils, où sont-ils ? Il fallait les maîtriser. Après la Révolution française, Napoléon va les expulser jusqu’à ce qu’il en reste à peine mille dans l’hexagone. Donc le commencement se situe là. Entre ce Code noir et la fin de la Révolution française. Ça pose les prémisses d’une histoire, qui va ensuite s’accélérer. La seconde abolition (1848), l’arrivée des premières élites, les hommes politiques élus, les premiers députés, les combattants africains, réunionnais, guyanais, et antillais qui viendront se battre pour la France lors de la Première Guerre mondiale, la culture noire d’entre-deux guerres, Joséphine Baker, les mouvements noirs, le jazz, la biguine. Jusqu’à nos jours, avec les différentes vagues migratoires, les présences intellectuelles, culturelles : c’est René Maran, premier Goncourt en 1921 jusqu’à Alain Mabanckou, prix Renaudot en 2006. C’est la culture du théâtre, un cinéma incroyable. Ce sont, à la fin du 19ème siècle, ces intellectuels noirs qui se battent pour l’égalité des droits. Qui connait leurs noms ? Cet artiste qui joue Othello en 1851 à Paris. Et celui qui sort en 1853 de Polytechnique. Ce sont des histoires incroyables qui ont pour beaucoup été totalement oubliées. L’une d’entre elles m’a particulièrement touché. Dans « Mein Kampf », Hitler consacre quelques pages à la « honte noire », pour dénoncer les Français qui avaient osé mettre des tirailleurs sénégalais, malgaches, antillais et maghrébins pour occuper la Ruhr. Il percevait cela comme un viol de la race allemande. C’est une vieille rancœur de 14-18, et Hitler évoquera souvent « ces nègres présents sur notre Rhin ». En 1940, certains régiments vont détourner la conquête de France pour aller détruire, à Reims, le monument d’hommage aux troupes noires. Surtout, ils vont massacrer entre 2000 et 3000 tirailleurs sénégalais et antillais lors de la campagne de France. Ils les massacreront à coup de chars d’assaut. Cet épisode a été totalement oublié de l’Histoire nationale. Il y a eu des dizaines de lieux d’exaction en France. On a été chercher des collections de photos en Allemagne, des descendants de soldats de la Wehrmacht. Et en termes d’hommage, pour moi, ça vaut tout autant qu’Indigènes, de Rachid Bouchareb. Ces hommes sont venus se battre pour la France. Les allemands les ont massacrés. Et la France les a oubliés. Elle a même oublié qu’ils s’étaient fait massacrer pour elle. Il y a pourtant un Mémorial, à Chasselay, qui leur rend hommage. Ce triple déni renvoie à des histoires qui se recomposent et qui réintègrent une sorte de fierté, comme ces gamins qui sortaient du film Indigènes et qui avaient l’impression d’avoir un grand-père potentiel dans l’armée. Ils pouvaient enfin dire : « nous, on s’est battus pour la France Monsieur ».

Dans l’ouvrage, vous développez beaucoup l’idée d’un « paradoxe français ».

A Paris, le système colonial va créer un syncrétisme entre les Antilles et l’Afrique, entre Césaire et Senghor, qui vont ensemble produire son pire ennemi : la négritude pour la fierté noire. Paradoxal, non ? Dans les années 30 (ce n’est plus le cas aujourd’hui), la France est considérée par les noirs du monde entier comme leur seconde nation : Wright le dit, à l’instar des plus grands intellectuels noirs de l’époque : c’est à Paris que tu peux boire un café en terrasse, que tu peux aimer une blanche, jouer du jazz, boxer et être champion du monde. La France était le pays de la liberté. Aux Etats-Unis, aujourd’hui, 70% des consommateurs de cognac sont des noirs, car leurs grands-pères ou arrières grands-pères ont fait 14-18 ou la Seconde Guerre mondiale et qu’ils ont découvert le cognac en France, pays de la liberté. C’est devenu culturel. La France est paradoxale car depuis trois siècles, dans le même pays, se confrontent en permanence oppression et liberté. On adule en 1927 Joséphine Baker et on refuse la citoyenneté aux noirs de l’empire. On est capables d’élire Gaston Monnerville à la tête du Sénat et au même moment d’orchestrer la répression au Cameroun, qui fait autant de morts que la guerre d’Algérie. Dans la France de Sarkozy, on promeut Césaire au Panthéon tout en tenant des discours d’une xénophobie hallucinante. C’est un paradoxe très compliqué. Aux Antilles, rien de plus compliqué que la relation avec la métropole, mais l’Antillais veut rester français. Ce paradoxe peut se raconter tout en noir ou blanc, mais on peut aussi essayer de le métisser, d’accepter ses contradictions. C’est ce qu’on a essayé de faire avec le livre. Le récent débat avec l’équipe de France de football est révélateur. Il dit : d’accord pour avoir quelques noirs en équipe de France, mais s’il y en a 11 sur le terrain, ce n’est plus le bon reflet de la société française. Qu’est-ce que cela implique ? Qu’ils ne sont pas vraiment français ? Et même temps, on les adule comme des Dieux. Et ce pays a comme personnalité préférée Yannick Noah. C’est incroyable ! Aux Etats-Unis, au moins, le processus est plus simple. Rejet, haine, ségrégation, combat, égalité, puis l’élection d’Obama. Par étapes, pas en dents de scie.

Vous parlez de discours politiques xénophobes. Est-ce l’apanage de Sarkozy ?

La droite a ses discours brutaux, la gauche ses ambiguïtés. Mais au fond, ils pensent tous la même chose à propos des Afro-Antillais : « ils ne sont pas véritablement des Français comme nous ». Notre génération doit gérer les éclaboussures de ce passé impérial. N’oublions pas que c’est la gauche qui a engagé les conquêtes coloniales dans ce pays au début de la IVe République, sur les bases des premières conquêtes de la Monarchie et de Napoléon III. En 1981, mes amis maghrébins n’ont pas voté Mitterrand. Ils ne pouvaient pas voter pour la personnalité politique qui avait été ministre des colonies puis ministre de la justice pendant la guerre d’Algérie. Celui qui, en 1947, disait que le sang des Malgaches régénérera le colonialisme français. Ce n’était pas possible. C’est cela aussi l’histoire de la gauche française. La droite a toujours été là-dedans aussi, conservatrice et xénophobe, se repliant sur la « nation blanche ». Dans les années 30, Mauras était anti-métèques, anti-juifs mais pro-empire. Aujourd’hui on est dans la continuité naturelle, même si l’ennemi d’hier a changé. Aujourd’hui, ce qui fait peur, c’est l’islam et les Africains, selon certains, arrivant par « hordes » pour utiliser notre sécurité sociale. La mécanique n’a pas changé. Parallèlement, cette même droite a produit des choses très paradoxales comme l’émergence politique de Rama Yade. On peut la trouver caricaturale, mais pas plus que ne l’était Roger Bambuck dans le gouvernement socialiste. Tout cela pour dire qu’il faut prendre de la distance : il n’y a pas qu’un seul discours caricatural et xénophobe. Sarkozy a été le plus ambigu des présidents. Il a prononcé le discours de Grenoble ou de Dakar tout en faisant de Rama Yade et de Rachida Dati des icônes. Mais c’est toujours le pouvoir du dominant qui laisse un espace au dominé. Le combat de la diversité aujourd’hui prend le relai de celui des femmes en politique.

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Quid de la question de la diversité et des discriminations au PS aujourd’hui ?

Fin 1969, un incendie fait dix morts à Aubervilliers dans un pavillon-foyer. Lors des funérailles Sartre est là, Rocard aussi. A l’époque, la gauche savait encore parler aux ouvriers et aux immigrés. Le combat était commun. Aujourd’hui, c’est fini. Dans les primaires, les Noirs, les Maghrébins et les immigrés sont les vrais oubliés dans la campagne, dans les propositions. La question fait perdre plus de voix qu’elle n’en fait gagner. Pourtant les discriminations, les quartiers, les choix de politique urbaine, la sécurité, la police de proximité sont des questions cruciales. Mais les politiques savent qu’ils y perdent des voix. L’abstention dans les quartiers populaires renforce le raisonnement. C’est un peu comme si les quartiers et les Outre-mers étaient sortis de la République. Ils sont oubliés en termes de pensée et d’action politique. Ce à quoi s’ajoute l’argument de la crise économique : « on n’a plus les moyens de s’occuper d’eux ». Pour moi, si on n’y prend pas garde, on va fabriquer les dernières réserves d’indiens.

Comment les représentations des noirs de France ont-elles évolué ?

Depuis 2005 surtout, l’image du jeune banlieusard est venue « brouiller » l’image du bon travailleur immigré des années 80. Mais auparavant, l’image du dandy, militant, plutôt classieux a dominé l’entre-deux guerres, suppléant à l’image du combattant, qui elle-même était venue brouiller l’image du « sauvage ». Dans chacune de ces images, il y a une part sombre et une part de lumière. Le grand noir dandy séducteur et le fier combattant, malgré leur aura, restaient des corps, proches de la nature, plus que de la culture. L’image du jeune de banlieue, au moins, représente la jeunesse, porteuse d’avenir. Elle construit une potentialité de destin. Après, elle a ses parts d’ombres : c’est l’image de l’asocial, exclu, ghettoïsé, qui ne travaille pas et vit sur le dos de la société. Qui est ingérable, non contrôlé par ses parents. Qui se bat dans les rues, ce qu’on va aller expliquer par la polygamie. C’est l’image qui domine dans les médias, ce sont les nouvelles couvertures du Point ou de l’Express lorsque la question des quartiers populaires est abordée : on est passés du Maghrébin ou de la femme voilée au jeune noir encagoulé. Ça a été intégré dans l’inconscient collectif, et le rap lui-même promeut cette image dans ses clips. Il a contribué, dans ses formes les plus dures, à renforcer cette image du « sauvageon » de Jean-Pierre Chevènement. On a peur de ces gamins comme on a peur de ces sans-papiers, de ces clandestins qui arrivent sur les plages de Lampedusa, de cette Afrique qui a faim et qui pourrait débarquer.

On oppose souvent la « bonne » et « mauvaise » immigration ?

Les Antillais et les Africains ont un regard entre eux. Les Sénégalais ont un regard sur les Congolais, qui ont eux-mêmes un regard sur les Malgaches, qui ont eux-mêmes un regard sur les Mahorais, qui ont eux-mêmes un regard sur les Comoriens. Au sein même des « noirs de France », il y a déjà une dichotomie de regard entre le « bon » et le « mauvais ». Celui qui vient pour prendre, et celui qui vient pour partager. Pour les antillais, les africains qui débarquent dans les années 50 sont des profiteurs. Ou vraiment des paysans, des ruraux, des incultes. L’image du dernier arrivé n’a jamais été très porteuse d’avenir. Il n’y a pas d’unité organique voire ethno-raciale, bien au contraire. Les dernières populations qui arrivent en France, les Guinéens, les Angolais, ne sont pas du tout intégrées comme faisant partie de la « grande famille des immigrations noires ». Et puis, il y a l’image du sans-papier, qui est complètement rejetée par les populations régulières, car l’amalgame les stigmatise. Aujourd’hui, le regard porté par les populations afro-antillaises en France sur les nouvelles immigrations est plutôt négative, car cette image du sans-papier s’y est totalement agrégée. La solidarité de couleur de peau n’existe pas.

Alors qu’est-ce qui relie les noirs de France ?

Le livre ne donne pas de réponse absolue. L’histoire en est un premier lien. Ce n’est pas un lien organique, juste l’explication d’une présence. Après, chacun peut choisir, piocher ses repères et ses piliers dans cette histoire. Ce n’est pas le seul liant : la discrimination produit aussi un rapprochement. Par exemple, une jeune fille voilée peut se sentir proche d’un homosexuel au vu du rejet de la société qu’ils subissent tous les deux, alors que leurs croyances et leur vision du monde peuvent s’avérer drastiquement différentes. Et puis, il y a l’élément générationnel. La nouvelle génération noire en France vit dans les mêmes espaces, qu’ils soient d’exclusion ou d’insertion, elle construit son destin ici. Il commence à y avoir une sorte de syncrétisme que la culture d’ici produit. La négritude de Senghor et Césaire existe peut-être bien plus aujourd’hui qu’il y a 70 ans. Dans des concerts comme celui qu’il y a eu au grand stade récemment, qui réunissait des populations de toute l’Afrique. Ou au marché de Saint-Denis, où on peut trouver aussi bien du poisson, des fruits et légumes pour de la cuisine antillaise ou africaine. Ce sont de petits détails, mais qui témoignent que les vies s’entrecroisent. Chacun continue à avoir ses liens avec un ailleurs, mais ce n’est plus un ailleurs de repli, puisqu’il y a aussi un « ici » en commun.

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Quid de l’aspect plus politique de cette négritude ?

Pour exister dans une société, il faut se reconnaitre, s’identifier. C’est le « Il faut être ensemble pour peser » des Afro-Américains. En France, le mouvement a échoué dans les années d’entre-deux-guerres. Et il n’a jamais été repris. Lors de sa candidature aux dernières présidentielles (2002), Christiane Taubira n’a, par exemple, absolument pas joué la « carte noire ». Cette fois, Patrick Lozès se présente. C’est l’ancien président du CRAN. Et l’idée du CRAN, c’est de s’unir et de se faire reconnaitre en tant que noirs, sur le modèle des juifs de France avec le CRIF. Il y a une tendance à s’unir politiquement pour être reconnu politiquement. Ça vient d’Amérique, et c’est ce qui a fait, aussi, l’élection d’Obama. Nous marchons sur leurs pas. Harlem Désir a été pendant les primaires le numéro 1 du PS, et il est métis. Lorsque nous l’avons rencontré pour le documentaire, il nous a dit : « En 1983, j’étais le seul antillais dans l’équipe de SOS racisme, et c’est à moi qu’on l’a confié, pas à un Maghrébin. Parce qu’à gauche, ils ne pouvaient pas avoir confiance ». Et c’est là que l’on se rends compte que la gauche a beaucoup d’introspection à faire sur elle-même pour sortir de ses vieux modèles indigénophiles, qui ne l’ont pas complètement quittée. Il n’y a qu’à voir les réactions des éléphants du PS quand Harlem Désir en a pris la tête. Il a fini par être accepté à la tête du parti, mais ils ont imposé le « par interim ». C’est ce « par interim » qui montre le chemin qu’il reste à faire à la gauche pour considérer pleinement qu’un noir, qu’un arabe, qu’un asiatique, peut être Français. Notre paradoxe et notre chance, c’est qu’on l’a déjà fait. On a juste perdu deux générations.

Une image forte, pour terminer ?

1968, JO de Mexico. Deux poings levés qui changent totalement l’image internationale du combat des noirs aux Etats-Unis. Si Bambuck avait fini sur le podium avec les deux Afro-Américains, comme ses temps habituels le laissaient prévoir, il aurait levé son poing avec eux. A l’époque, il était très proche du Parti Communiste. Cela aurait totalement changé le destin des noirs de France, en termes de combat politique. Les trois, le poing levé, en train d’expliquer, que dans leurs deux pays respectifs, ils subissent des discriminations. Dommage, pour une fois, pourrait-on dire en reprenant l’un des plus vieux stéréotypes « qu’un noir ne courait pas vite »…

 



 

 

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  • Juillet 2015

     

    Souvenir

    Ce matin en entendant les commentaires des médias sur la Grèce, je me suis souvenu de mon arrière grand-père boiseur dans les mines du sud tunisien, un français méditerranéen qui n’avait jamais vu la France et mon grand-père né à Bizerte en 1905, maçon anarchiste. Alors j’ai eu envie d’écouter une nouvelle fois Brel... Paroles de Jaurès Ils étaient usés à quinze ans Ils finissaient en débutant Les douze mois s’appelaient décembre Quelle vie ont eu nos grand-parents Entre l’absinthe et les grand-messes Ils étaient vieux avant que d’être Quinze heures par jour le corps en laisse Laissent au visage un teint de cendres Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? Pourquoi (...)

     

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