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L’art au service de la vie publique

4 mars 2009 - Dernier ajout 10 mars 2009

L’art n’est pas une simple affaire d’initié ou l’apanage d’une certaine élite. En se plongeant dans la réalité des foyers Sonacotra, l’artiste plasticienne Martine Derain qui s’est intéressée dans ses travaux sur la réhabilitation du centre ville de Marseille à la question des anciens migrants, livre une œuvre originale et percutante sur le sujet. « D’un seuil à l’autre » qui trône actuellement dans l’interface de la nouvelle résidence Adoma , cours Belsunce, interpelle le visiteur sur des questions aussi cruciales que le logement, la précarité et les inégalités sociales. A voir et à méditer sans complaisance.


 

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Dans l’œuvre de Martine Derain, que l’on ne s’y trompe pas, c’est de portes dont il s’agit. Mais ce ne sont pas n’importe lesquelles. Les deux portes qui composent son œuvre viennent de loin et ont un parcours lourd de sens et d’histoire. Rapportées du plus ancien foyer Sonacotra de France : « Le Parc » dans la ville d’Argenteuil et, érigées en œuvre d’art, les deux pièces maîtresses posent aujourd’hui comme des témoignages vivants dans les nouveaux locaux Adoma du quartier Belsunce.
Ce n’est pourtant ni le hasard, ni la force des choses qui ont conduit le choix de l’artiste vers cet objet à la fois banal et singulier. « La porte est le symbole le plus universel dans le monde, c’est aussi parce qu’elle permet entrée et sortie que je m’y suis intéressée » commente-t-elle. Cela peut certes paraître d’une évidence déconcertante mais le symbole n’en est pas moins fort.
Sollicitée par la direction de l’Architecture et du Patrimoine ainsi que par le Centre national de ressources des arts de la rue, « HorsLesMurs » pour un travail sur la gestion de l’espace urbain, Martine Derain se lance alors dans une véritable aventure.

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Martine Derain

A l’époque interpellée tout près de l’atelier d’artiste « La Compagnie » où elle travaille par la construction d’une nouvelle résidence Sonacotra ( Adoma, ndlr) contredisant pour le moins la politique de réhabilitation du centre ville, appelée aussi « reconquête » par certaines instances politiques marseillaises, elle se plonge peu à peu dans l’univers très particulier des anciens migrants. Au terme d’un véritable travail d’investigation initié en 2003, c’est une histoire de plus de cinquante années sur les conditions de vie et d’habitat des « chibanis » qu’enseigne en réalité son œuvre, qu’elle a initialement conçue avec Dalila Mahjoub, artiste et designer.
Mais point de confusion, l’artiste préfère annoncer la couleur : « Mon travail n’est pas un travail sur la mémoire ». Artiste et non historienne, consciente néanmoins de la complexité et de l’immensité de l’histoire des anciens migrants, c’est à l’aide du symbolique qu’elle délivre son message. Le symbole ici, comme pour rappeler un passé qui ne dit pas son nom mais qui se laisse deviner telle une empreinte indélébile à travers les incessants va-et-vient, les nombreux passages de ceux qui ont maintes fois franchi le seuil des portes des minuscules chambres des foyers Sonacotra. La porte est aussi celle que l’on ouvre ou ferme. 1959, construction à Argenteuil du premier foyer de la Société Nationale de Construction pour les Travailleurs Algériens (SONACOTRAL) destiné à l’accueil, dans une optique d’hébergement temporaire, de « la force de travail » Nord-africaine (ces derniers célibataires et en bonne santé) : Une première ouverture de porte aux « indigènes » de l’Etat français sur le territoire métropolitain.

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Détail du livre de M. Derain

Années 70, c’est l’entrée en vigueur de la loi sur le regroupement familial avec la suppression de l’immigration des travailleurs accompagnée de mesures d’aide au retour volontaire. Années lors desquelles le secrétaire d’Etat à la Condition des Travailleurs Manuels de l’époque, M. Stoleru déclare : « On ne met personne à la porte mais on ne laisse plus la porte grande ouverte comme auparavant ».
Dès lors, le message est clair mais la situation des travailleurs migrants, au fil des décennies qui succéderont cette prise de position politique, restera quand à elle bien opaque. Ces derniers, toujours confrontés à ces portes qui s’ouvrent et se referment et en partance sur tous les seuils. L’œuvre de Martine Derain, dans ce contexte, est comme un petit monument pour rappeler l’histoire d’un lieu pour vivre qui n’est pas un chez soi.
« Les foyers Sonacotra pensés comme des lieux de résidence temporaire pour des travailleurs temporaires et cas particulier de la politique du logement ouvrier », comme elle l’explique sont encore d’une actualité déroutante.

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Ouvrage de Martine Derain sur les foyers Sonacotra de 1956 à 2007

Mais, l’œuvre de cette dernière qui se veut également « fixée dans le présent » questionne aussi un autre phénomène : celui de l’accueil non plus seulement des chibanis mais de tous. En effet, les résidences Adoma sont aujourd’hui destinées aux étudiants, familles, couples, célibataires, retraités, etc. Une offre en direction d’un public très diversifié en somme mais qui demeure néanmoins avoir un point commun bien précis : la précarité.
Tout autant une histoire de porte là aussi mais, qui berce aux flots des échos successifs de la politique de la ville, les espoirs déçus de n’importe quel citoyen lambda.

 

 

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