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L’abstention, ce cri silencieux

2 avril 2012

ACLEFEU fait son tour de France pour défendre ses propositions pour les quartiers. Le rappeur Axiom vient de sortir son livre appelant à l’engagement politique des habitants des quartiers. La campagne vit ses derniers jours, les plus intenses, et les militants de quartier donnent leurs dernières forces pour pousser les habitants à se mobiliser, et voter pour défendre leurs intérêts. Voter pour peser dans le rapport de force. Car en filigrane se dessine une abstention massive, qui mène les politiques à se désintéresser des quartiers, pas assez bankables par les urnes. « Tous citoyens », association créée en 2011, par une vingtaine d’étudiants de Sciences Po Paris, s’est penchée sur la question. Retour sur les enjeux du débat.


 

« L’abstention en banlieue, plus grave que les émeutes ? » questionnait Luc Bronner dans le Monde en mars 2010, juste après les élections régionales. Depuis les présidentielles de 2007, elle semble battre tous les records. 40% aux législatives, 59% aux européennes, 53% aux régionales. Et dans les quartiers populaires, le grand écart est encore plus exacerbé. Celine Braconnier, sociologue à la faculté de Cergy-Pontoise et auteur de « la Démocratie de l’abstention », ne s’en étonne pas. « La population des quartiers populaires, par ses caractéristiques démographiques, sociales, scolaires, est la plus prédisposée à ne pas participer aux élections. Ce qui est étonnant en fait, c’est le haut taux de participation aux présidentielles. Car dans ces quartiers, on n’a que des raisons de s’abstenir ».
Sont concentrés dans ces quartiers les moins diplômés, les plus jeunes, les moins rémunérés. Ce à quoi s’ajoute le problème du chômage. « L’abstention ne peut pas être juste expliquée par le désenchantement de l’alternance gauche/droite. Les moins diplômés ont moins d’intérêt pour la politique institutionnelle, suivent moins les campagnes d’actualité, ont moins de repères politiques. Certains n’ont pas voté aux législatives de 2007 car Nicolas Sarkozy venait d’être élu. Ils se disaient : à quoi bon ? Mais ce type de raisonnement prouve une méconnaissance du fonctionnement politique institutionnel. Les députés jouent un rôle très important, le président ne fait pas tout. Il y a aussi un vrai problème d’éducation, l’école n’est pas le lieu de l’apprentissage du jeu politique. Du cadre gauche/droite pour décrypter l’actualité, le quotidien. J’ai parlé avec des jeunes qui passaient, pour différencier la gauche de la droite, par l’opposition entre URSS et Etats-Unis pendant la guerre froide ».

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Céline Braconnier

Pourtant, lors des présidentielles de 2007, ces déterminants socio-démographiques ont été contrés et l’abstention a été très faible. « Cette participation record s’explique par certains facteurs environnementaux, notamment les dispositifs d’encouragement au vote, plus ou moins actifs et efficaces », explique la chercheuse. Car souvenons-nous. Dans les années 70, on votait dans les quartiers populaires. Même aux législatives, le taux de participation y était plus élevé que la moyenne nationale. « Lors des législatives de 1978, à la cité des Cosmonautes, à Saint-Denis, on avait 65% de taux de participation alors qu’un seul candidat était en lice, sans aucun enjeu ». Car à l’époque, l’environnement était plus favorable à la mobilisation : « Il y avait des militants de quartier. Pas des députés énarques, mais des voisins, appréciés et connus des habitants. Des militants d’associations de parents d’élèves, de locataires, de clubs sportifs. Aujourd’hui, les gens de plus de 60 ans racontent cette ancienne présence. Quand la politique est incrustée dans le quotidien, quand elle est incarnée, on va voter le jour de l’élection. La présence physique des voisins militants sonne comme une injonction à aller voter ». Et puis l’encadrement politique était aussi fortement présent au travail, avec des syndicats puissants. « A l’époque, il y avait du politique au travail, et à la maison, en bas de l’immeuble. Aujourd’hui, ça n’existe plus. Il y a encore des militants qui mettent toutes leurs forces dans l’incitation à aller voter, mais on peut considérer aujourd’hui que les quartiers populaires sont des déserts militants par rapport à il y a 40 ans. Les militants tractent ailleurs que dans leur quartier. Ils ont peur. Il n’y a plus de lien organique, pérenne, entre ces territoires et la politique. Ce qui règne surtout, c’est un sentiment d’instrumentalisation par les politiques. »
Donc lors des présidentielles de 2007, des militants de quartier ont joué de rôle de sensibilisation, d’incitation à l’inscription sur les listes électorales, de politisation des habitants. C’est cela qui a conduit à une si forte participation. Une fois le scrutin passé, ces forces sont retombées, la sensibilisation n’a pas continué de manière aussi forte, et la participation est retombée. Surtout après la victoire du candidat de droite, honni dans les quartiers, Nicolas Sarkozy.

« je veux être un citoyen à part entière et pas entièrement à part »

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Claude Dilain

Clichy-sous-bois, « la ville qui s’abstient ». Malgré 82% de votants pour les présidentielles de 2007, lors des présidentielles, en 2007, le chiffre tombe à 44% lors des législatives, un mois plus tard, puis à moins de 30% aux européennes de 2009. Claude Dilain, sénateur de Seine Saint-Denis, ancien maire de Clichy-sous-bois (de 1995 à 2011) et ancien président de l’association « Ville & Banlieue », pèse la gravité du constat, mais s’insurge contre ceux qui affirment que les abstentionnistes ne comprennent rien à la politique : « C’est totalement faux. La politique de l’Etat, ils ne la constatent que trop bien : à Clichy-sous-bois, il y a 700 naissances par an et pas d’agence de la CAF, le taux de chômage est au double du taux national, et il n’y a pas d’agence pour l’emploi. La ville compte 55 000 habitants, et cela ne fait que deux ans que nous avons un commissariat. Il a fallu des émeutes pour qu’il soit bâti. Les jeunes sont désignés comme des immigrés de troisième génération. Alors ils se détournent de cette république qui s’est détournée d’eux. Ne s’étonnons pas alors qu’ils ne trouvent pas d’intérêt dans le vote et qu’ils soient tentés par d’autres identités, notamment religieuses. La politique a abandonné ces quartiers ». Pour Claude Dilain, lutter contre l’abstention, c’est redonner une volonté politique. C’est aussi rapprocher les politiques du terrain. Permettre une meilleure représentativité de la société française, dans toute sa diversité. « Un habitant de Clichy m’a dit un jour : je veux être citoyen à part entière et non pas entièrement à part. C’est vraiment de cela qu’il s’agit. Permettre à tous d’être représentés, de sentir que leur parole est écoutée. En cela, ce qui se passe dans les quartiers populaires n’est qu’une avant-garde un peu soulignée de ce qui se passe en France ».

Penser une autre manière de faire de la politique ?

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Razik Metiche

Razik Metiche est membre fondateur de l’association « la balle au centre », à Bobigny. Créée en 2006, elle est axée sur l’éducation à la citoyenneté. « Nous tentons de remplacer le citoyen au cœur de la vie politique, qu’il redevienne pleinement acteur. On tente de vulgariser la politique pour aider à la prise de décision, notamment des jeunes », explique-t-il, avant de faire appel à Tocqueville pour définir l’individualisme : « un sentiment réfléchi et paisible qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ». Et selon Razik, cet individualisme est un danger pour notre démocratie : « Notre constitution atteste que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par ses représentants. Si le peuple s’abstient, il perd sa souveraineté ». Bobigny compte 49 000 habitants, et 24 000 électeurs. Lors de la dernière élection municipale, on n’a compté que 4 900 votants. «  C’est grave ! Comment parler de légitimité et de représentativité des élus ? » questionne le militant.
Mais comment lutter contre cette abstention ? Razik et son association se sont posé la question et ont esquissé leurs réponses, à leur échelle. « Il faut démocratiser la démocratie. Impliquer les citoyens dans les prises de décision, comme on a pu le voir lors des primaires socialistes. A Bobigny, on a expérimenté de nouvelles formules pour intéresser les jeunes. Notamment le speed-dating politique ». Organiser un meeting avec des méthodes des années 70, à l’heure de facebook et de la rapidité, ça leur semblait voué à l’échec. « Alors on a innové dans le format proposé. On a formé plusieurs tables avec des groupes de jeunes, et le politique allait de table en table pour répondre directement aux questions des citoyens. Etonnamment, les plus durs à convaincre ont été les élus. Il y a de vraies résistances au développement de la « démocratie participative », au delà des beaux discours ».

Au delà de leurs rendez-vous de speed-dating politique, la Balle au centre a aussi jeté un pavé dans la marre en présentant un « candidat de l’abstention », une sorte d’allégorie d’un mal qui ronge la société française.
Premier tour des élections présidentielles : le 22 avril prochain. Rendez-vous aux urnes !

- Plus d’informations sur le site internet de la Balle au centre

 



 

 

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